Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Los Ultimos Dias
Film espagnol sorti le 7 août 2013
Réalisé par David et Alex Pastor
Avec Quim Gutierrez, José Coronado, Marta Etura,…
Fantastique, Drame, Aventure
Depuis la propagation d’un étrange et foudroyant virus, le monde est devenu terrifiant : sortir est désormais impossible. Dans leurs maisons, leurs bureaux, les gares, les gens sont condamnés à vivre cloitrés et doivent se battre pour leur survie. A Barcelone, Marc, piégé dans son bureau, se retrouve séparé de sa femme Julia. Contraint de faire équipe avec Enrique, son pire ennemi, il part à sa recherche dans les entrailles de la ville…
On ne reviendra pas une énième fois sur le cas du cinéma espagnol. Si l’ensemble de la profession là-bas est dans un piteux état, elle parvient malgré tout à survivre en capitalisant sur une petite poignée de longs métrages ambitieux précautionneusement préparés. A l’inverse de notre cinéma français, qui privilégie clairement la quantité (plus de deux cents films par an, dont un bon tiers est constitué de premiers et derniers essais) sur la qualité, le cinéma espagnol permet la survie d’une niche de genres disposant des moyens nécessaires pour permettre l’accomplissement des ambitions de leurs auteurs. On en retient donc d’impressionnantes histoires de fantômes (L’Orphelinat, Les Yeux de Julia), des longs métrages horrifiques ([Rec], La Piel que Habito), des péplums (Agora) ou de grands films catastrophes lyriques tournés en anglais avec des fonds européens (The Impossible). L’économie de moyens par rapport aux films de studios américains n’empêche pas les artistes talentueux de se réunir pour mettre en commun leurs capacités afin de donner le meilleur long métrage possible. Certes, le cinéma espagnol ne produit pas trois cents films mais ses coups d’éclat ponctuels sont généralement infiniment plus mémorables que nos « meilleurs » films français chaque année.
Cette adoration du genre n’est pas franchement perceptible de l’autre côté des Pyrénées. Si le monde entier parle d’une « nouvelle vague » au sujet des quelques films d’horreurs français qui apparaissent depuis le cap de l’année 2000, la France ne fait preuve d’aucune compassion envers ses « bébés » fauchés. Préférant s’extasier sur un énième drame bourgeois, qui s’attaque à un sujet « corrosif » déjà vidé de sa subversion depuis vingt ou trente ans par d’autres cinémas plus couillus que le nôtre, ou sur une comédie sur-budgétée subventionnée par TF1, la critique et le cinéma français tendent à réduire le plus possible la visibilité des quelques louables essais alternatifs tentant d’explorer des genres qui avaient été autrefois l’apanage de l’hexagone avant le déferlement de la Nouvelle Vague. Ayant une couverture médiatique frisant le zéro et une distribution famélique dans une dizaine de salles (dont la moitié sont de petits cinémas parisiens), l’horreur ou le fantastique à la française ne sont évidemment vus par personne. Entre La Traque, Vertige, La Horde, A l’intérieur, Frontière(s), La Meute, Martyrs ou Ils et un film d’« auteur » étudiant honteux, il ne semble pas y avoir une grande différence de traitement. Nul n’est prophète en son pays, mais ce dégoût du genre français surprend alors que leurs homologues américains cartonnent auprès du public.
L’un des problèmes que pose cette situation, c’est que le public, ou plutôt les hautes autorités cinématographiques, ne paraissent plus capable d’accepter un film d’horreur, une aventure fantastique ou un huis-clos S.F. qui ne viendrait pas d’Amérique. Si le sabotage des productions de chez nous est déjà agaçant, le fait que d’autres productions étrangères pâtissent du mépris d’une minorité élitiste l’est d’autant plus. Quid des productions asiatiques ? Les œuvres de grands cinéastes sud-coréens comme Bong Joon-ho et Kim Jee-woon demeurent souvent invisibles aux yeux du grand public vivant hors des murs de Paris. Les productions chinoises et de Hong Kong subissent aussi régulièrement le même sort. Il a fallu vingt ans pour accepter Hayao Miyazaki, John Woo a dû aller à Hollywood pour qu’on commence à connaitre son nom ; Park Chan-wook et Johnny To ne doivent leur relative reconnaissance que par le Festival de Cannes ;… En Angleterre, le long métrage de zombies Shaun of the Dead par Edgar Wright reste une erreur de distribution encore inexplicable. Le film d’action suivant de Wright, Hot Fuzz, retrouva le nombre de salles qui lui « convenait » (soit une vingtaine). Agora d’Alejandro Amenabar et The Impossible de Juan Antonio Bayona avaient un parc de salles indignes de leur budget, et ce, malgré leur triomphe au box-office espagnol. Cette fois, c’est Les Derniers Jours des frères Pastor qui subit le même traitement.
Le titre du film ne vous dira peut-être rien. Si vous voyez de quel film il est question, alors c’est parce que vous vous intéressez à l’actualité cinématographique espagnole (grand bien vous en fasse) ou que vous êtes tombés miraculeusement sur l’une des dix salles dans tout le pays à l’avoir diffusé la semaine de sa sortie. Presque aucun journal n’en a parlé, aucun reportage à la télévision n’a annoncé son arrivée, aucune affiche n’a été placée afin de le faire connaitre,… Rien. Les dix salles ont diffusé le film alors qu’elles étaient au mieux à moitié vides. Faute de publicité, personne ne sait que ce long métrage existe. Pourtant ce n’est pas un petit budget au regard de la production européenne. Certes, 5 millions d’euros c’est très peu du point de vue d’un « blockbuster » apocalyptique réalisé par Roland Emmerich. Mais ça reste largement supérieur au budget de la majorité des films français (près de 90% de la production annuelle). Le Only God Forgives de Nicolas Winding Refn, coproduction danoise-française-thaïlandaise, a coûté moins cher. Par contre, à l’instar de ce dernier, le second film des frères Pastor a si bien su gérer son argent qu’il semble avoir coûté trois ou quatre fois plus cher.
Tant pis. Disons juste que l’un des plus beaux films de fin du monde de ces dernières années (et il y en a eu !) vient de passer complètement inaperçu. Attendons quelques mois, peut-être une petite poignée d’années, avant que le monde ne se mette à redécouvrir ce bijou mêlant film catastrophe, aventure post-apocalyptique, « buddy movie » touchant et romance dramatique. En l’état, le film n’est pas révolutionnaire. Il est juste très inhabituel dans le paysage cinématographique européen. Partant d’un postulat assez inédit (l’humanité est prise d’agoraphobie aigue), les frères Pastor parviennent à tisser un univers cohérent et surréaliste où l’humanité tente de survivre en évoluant dans des lieux clos. Sans en avoir l’air, Les Derniers Jours est aussi l’un des meilleurs films cathartiques analysant l’impact de la crise économique frappant actuellement la population européenne, et particulièrement les Espagnols. On pourra toujours s’émerveiller sur la capacité du cinéma de genre à parler de façon bien plus concrète et évidente de sujets de société que des drames ambitionnant d’en parler directement en délaissant le filtre de la « fiction ». Dans le film des frères Pastor, les humains ont peur de sortir dehors car le monde extérieur leur fait trop peur et parait insurmontable. Pour survivre, mieux vaudrait rester chez soi.
Par extension, le film devient une parabole sur la peur de l’engagement et de la prise de risque. Les deux héros principaux, poussés par le désir de revoir un être cher dont ils ont été séparés par la mystérieuse « infection », doivent se dépasser et affronter leur plus grande frayeur. D’un côté, il y a Marc (Quim Gutierrez) qui est un jeune employé sympathique mais terrifié à l’idée de vivre en couple et de devenir peut-être le futur père d’un enfant plongé dans un monde angoissant et dénué de toute perspective d’avenir. Retrouver celle qu’il aime, incarnée par la très belle Marta Etura déjà présente dans l’étouffant thriller Malveillance, c’est aussi montrer qu’il a surpassé sa crainte au sujet de l’avenir, qu’il est prêt à faire sa vie et à avoir des projets avec elle. De l’autre, il y a le passionnant et très complexe Enrique, incarné par l’excellent acteur José Coronado qui dispose d’un charisme que ne renierait pas quelques célèbres « gueules » de Hollywood. Comme dans tout « buddy movie » qui se respecte, c’est au départ un personnage à l’opposé du héros qu’il suit : un cadre chargé de licencier dans des entreprises en pleine restructuration et qui avait jeté son dévolu sur le personnage principal tel un maléfique « Terminator ». Peu à peu, il va révéler un autre visage au fur et à mesure qu’il est confronté à de terribles épreuves. Pour lui, la peur de l’extérieur n’a pas la même signification. Le fait qu’il ne sorte pas souligne sa solitude et sa frayeur de mourir seul. Car à l’inverse de son nouvel ami, personne d’autre ne l’attend au dehors si l’on excepte son père malade qui devrait bientôt l’« abandonner » pour un monde meilleur.
Tout le long de leur pérégrination dans les sous-sols de Barcelone, les deux hommes vont découvrir un nouvel univers. Une nouvelle société, encore relativement désordonnée, qui se construit dans une nouvel espace : les souterrains et l’intérieur des maisons. La géographie et l’urbanisme sont revus afin que les survivants puissent s’adapter et survivre à leur maladie : les lignes de métro deviennent des boulevards, chaque immeuble devient un village autonome, les supermarchés deviennent des Eldorado farouchement gardés par ceux qui s’y sont retrouvés coincés,… L’intérieur appartient à ces hommes « modernes » qui ont perdu tout contact avec la nature (seuls quelques tribus archaïques survivraient à l’épidémie) ; l’extérieur est contrôlé par une végétation galopante et une faune libérée de ses chaines (les ours et les loups du zoo de Barcelone rôdent dans les rues de la ville). Si les effets spéciaux et les décors abandonnés ou réaménagés sont sacrément impressionnants, le centre névralgique des Derniers Jours réside moins dans ses scènes d’action ou de tension, extrêmement bien exécutées au passage, que dans son humanité poignante et son optimisme malgré la noirceur de certaines de ses séquences (l’incendie de l’hôpital).
Les Derniers Jours regroupent en son sein les meilleures influences et les meilleurs aspects du genre post-apocalyptique. Les images d’une Barcelone vidée de ses habitants renvoient au « Je suis une légende » de Richard Matheson, la séquence du centre commercial rappelle un mélange entre The Mist de Frank Darabont et le Mad Max 2 de George Miller, le réalisme et le sérieux avec lequel l’univers est extrapolé à partir du postulat de départ renvoie à l’admirable rigueur des Fils de l’Homme d’Alfonso Cuaron tandis que le film fait, ça-et-là, des échos à « La Route » de Cormac McCarthy ainsi qu’aux personnages « bad-ass » et cyniques de John Carpenter. Un ensemble homogène qui ne sacrifie pas ses influences au détriment de sa propre personnalité. Rondement mené, impeccablement écrit et réalisé avec un savoir-faire qui n’augure que du bon pour les deux frangins qui avaient déjà fait leurs premiers pas en Amérique avec Infectés, Les Derniers Jours est un divertissement populaire qui ne méprise pas son public et qui affiche fièrement son appartenance à un cinéma de genre. C’est lui, le long métrage le plus bouleversant de cet été plein de « blockbusters » pourtant assez tonitruants (Man of Steel, Pacific Rim, Lone Ranger, Elysium). « Remake » américain annoncé dans 5,… 4,… 3,… 2,…
NOTE : 8 / 10