Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
Film allemand sorti le 5 juin 2013
Réalisé par Jan Ole Gerster
Avec Tom Schilling, Friederike Kempter, Marc Hosemann,…
Comédie, Drame
Niko, Berlinois presque trentenaire, éternel étudiant et rêveur incorrigible, s’apprête à vivre les vingt-quatre heures les plus tumultueuses de son existence : sa copine se lasse de ses indécisions, son père lui coupe les vivres et un psychologue le déclare « émotionnellement instable ». Si seulement Niko pouvait se réconforter avec une bonne tasse de café ! Mais là encore, le sort s’acharne contre lui…
Le cinéma allemand se refait une santé depuis quelques années avec la sortie de pépites cinématographiques parmi lesquelles on compte Cours Lola, Cours, La Chute, Good Bye Lenin ou encore La Vie des Autres. Une nouvelle vitalité qui fait plaisir tant ce cinéma national avait vu, avant la Seconde Guerre mondiale, l’émergence de quelques-uns des cinéastes les plus importants du XXème siècle comme le furent Murnau ou Fritz Lang. Depuis, il n’y avait bien eu qu’un Wim Wenders pour briller sur la scène internationale pendant les années 80-90. Mais l’Allemagne est en train de redevenir une source d’inspiration cinéphilique : Tarantino a tourné son Inglourious Basterds dans les mythiques studios de Babelsberg ; les Wachowski se sont alliés avec l’un des plus talentueux réalisateurs du pays, Tom Tykwer, pour y tourner et pour y financer leur incroyable Cloud Atlas ; Brian De Palma est parti à Berlin pour y faire une salutaire cure de jouvence avec son troublant Passion ;… Le déjà très primé Oh Boy de Jan Ole Gerster, jeune producteur notamment de Cours Lola, Cours, confirme cette tendance perceptible depuis quelques temps.
C’est un premier film et c’est donc évidemment une œuvre imparfaite. Rien de grave heureusement car les cinéastes ayant fait un premier long métrage irréprochable se comptent sur les doigts d’une main : Terrence Malick et sa Balade Sauvage, Ridley Scott et ses Duellistes, les frères Coen avec Sang pour Sang et peut-être Steven Spielberg si l’on considère le (télé)film Duel comme son premier galop d’essai. Oh Boy dispose d’une certaine quantité de défauts inhérents à cet exercice qu’est le « premier film ». L’envie de tout mettre en est un, sachant que le cinéaste à la barre est toujours inquiet à l’idée qu’il ne puisse pas avoir droit à une seconde chance. On se retrouve ainsi avec des œuvres boursouflées qui partent dans tous les sens car leurs réalisateurs ont eu trop peur de ne pas pouvoir parler ou montrer tout ce qu’ils avaient en tête. On y retrouve aussi une déférence absolue du metteur en scène novice envers de plus illustres modèles ainsi qu’une peur latente de se détacher de ses grands prédécesseurs. Il y a, dans Oh boy, l’ombre prégnante de la Nouvelle Vague, et particulièrement celle d’un François Truffaut et de son Antoine Doinel. Mais il y a aussi celle de Jim Jarmusch et des frères Coen (encore eux !), dont le dernier chef d’œuvre Inside Llewyn Davis ne se démarque pas sensiblement du long métrage de Gerster, si ce n’est que la version américaine réussit toujours mieux ce qu’entreprend pourtant déjà remarquablement la version germanique.
Le programme proposé est à peu près le même : un trentenaire arrive à un tournant crucial de sa vie et hésite sur le chemin à prendre pour le reste de son existence. Niko a dépassé l’âge d’employer sa jeunesse afin d’excuser le train de vie qu’il mène. Alors qu’il est au crochet d’un père disposant de ressources financières qui feraient envie à bon nombre de fils en ces temps de crises, Niko a arrêté ses études par lassitude et ne parvient pas à déterminer ce qu’il veut pour plus tard. Il a peur de tout engagement, ce qui lui vaut d’être largué par sa petite amie lassée de son comportement. Une succession d’évènements et de rencontres de plus en plus improbables l’amène au pied du mur jusqu’à ce qu’il ait une sorte de révélation métaphysique en rencontrant un vieillard imbibé qui lui relate sa jeunesse sous le régime nazi. L’ennui est que Gerster arrête son film là où les Coen faisaient justement rebondir leur Inside Llewyn Davis. Niko fait cette rencontre, capitale pour lui puisqu’elle livre un message sur la perte de l’innocence et la fin de l’enfance (le vieillard se souvenant qu’il avait pleurait lorsqu’il réalisa qu’il ne pourrait plus faire de vélo à cause des débris de verre dans la rue provenant des vitres cassées de magasins juifs), mais on ne sait pas quelle conséquence cela aura sur le héros de l’intrigue et quel enseignement il va en tirer.
On s’arrête donc là où le film aurait dû redémarrer. De plus, Oh Boy manque de cette cruauté qui faisait de cette autre errance qu’était Inside Llewyn Davis une œuvre bien plus troublante et remuante. Au final, c’est vraiment à une balade sans but que l’on assiste, que ce soit du point de vue du personnage principal mais aussi (et malheureusement) du point de vue du spectateur qui reste sur sa faim. Là où cela devient plus délicat, c’est que cette vacuité peut-être perçue comme un défaut agaçant ou bien comme le propos même du long métrage en fonction de la sensibilité de celui qui le regarde. Un peu à l’image de Sofia Coppola : les adorateurs de la fille de Francis F. Coppola diront qu’elle se passionne pour ce néant existentiel imprégnant ses personnages tandis que ses plus farouches détracteurs argueront que si elle filme ce vide c’est parce qu’elle cherche justement à masquer le fait qu’elle n’ait jamais eu quelque chose à dire. Et cette errance à travers la ville, à la recherche d’une solution illusoire afin d’être rassuré sur son avenir, n’est-elle pas au final assez symptomatique de la jeunesse européenne actuelle, dévorée par une crise qu’elle ne comprend pas et cherchant désespérément à trouver des repères lui permettant (au moins) de rêver à une vie comme celle qu’ont mené plus insouciamment nos parents ?
Le long métrage a par ailleurs de grandes qualités, que ce soit sur le plan formel ou le plan de l’écriture. Le casting, et Tom Schilling en tête, est irrésistible par son naturel et son énergie communicative. Si le choix d’une photographie en noir et blanc pour filmer une histoire contemporaine pourra apparaitre au départ comme un choix « arty » un brin poseur, il se révèle peu à peu comme très cohérent grâce à la volonté de Gerster à mettre en scène un Berlin légèrement surréaliste et fantasmagorique. Il est de plus évident que le film parlera davantage à ceux qui ont, à l’instar de Niko, déjà parcouru la capitale allemande et qui ont été marqué par son atmosphère si spécifique. Le film réserve aussi son lot de séquences vraiment drôles, bien que cet humour permette davantage de relever un mal-être qu’une réelle joie de vivre. L’humour comme échappatoire ou révélateur d’un malaise existentiel ? On en revient à ce parrainage sous-jacent des frères Coen. Malgré son manque de finalité évidente, ce film assez court et donc parfaitement rythmé est vraiment plaisant en plus d’être très prometteur quant aux futures carrières de Gerster et de Schilling. Jonglant entre lyrisme, dépression, réflexion et luminescence, Oh Boy est un parfait kaléidoscope de cette ville cosmopolite et de la jeunesse protéiforme qui y réside.
NOTE : 7.5 / 10