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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Shokuzai - Partie 1 et 2

Film japonais sorti le 29 mai et le 5 juin 2013

Réalisé par Kiyoshi Kurosawa

Avec Kyôko Koizumi, Hazuki Kimura, Yû Aoi,…

Drame

Dans la cour d’école d’un paisible village japonais, quatre fillettes sont témoins du meurtre d’Emili, leur camarade de classe. Sous le choc, aucune n’est capable de se souvenir de l’assassin. Asako, la mère d’Emili, désespérée de savoir le coupable en liberté, convie les quatre enfants chez elle pour les mettre en garde : si elles ne se rappellent pas du visage du tueur, elles devront faire pénitence toute leur vie. Quinze ans après, que sont-elles devenues ? Sae et Maki veulent se souvenir ; Akiko et Yuka veulent oublier. Et la mère d’Emili, que cherche-t-elle encore après tout ce temps ?

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C’est en toute discrétion qu’est sorti en France la nouvelle œuvre de Kiyoshi Kurosawa, qui peut légitimement être considéré comme le meilleur réalisateur japonais du moment si l’on met de côté les metteurs en scènes de films d’animations, puisque Hayao Miyazaki demeure largement au-dessus du lot. Kiyoshi Kurosawa, à ne pas confondre avec le mythique cinéaste Akira Kurosawa, a déjà une longue carrière qui s’étend sur près de trois décennies. Bien que « blacklisté » dès ses trente ans à cause d’un litige entre le cinéaste et une major, il est revenu en force avec un thriller fantastique, Sweet Home, sorti au Japon en 1989. Il travailla notamment à la télévision pour laquelle il livra des téléfilms d’horreur. Sa filmographie était alors assez fluctuante et se faisait par le biais de films de série B. Le polar Cure en 1997 fut un tournant dans sa filmographie puisqu’il conféra à Kurosawa une aura désormais internationale. En 2003, il intégra la prestigieuse Compétition Officielle du Festival de Cannes avec Jellyfish, puis la section Un Certain Regard en 2008 avec son drame familial Tokyo Sonata qui était alors son dernier film.

Il revient après une pause de cinq ans avec Shokuzai. Il s’agit d’une série télévisée de cinq épisodes produite par la chaine Wowow et adaptée d’un « best-seller » de Kanae Minato. Présenté à la dernière Mostra de Venise et au dernier Festival du Film Asiatique de Deauville, Shokuzai n’a pas trouvé de chemin jusqu’aux petits écrans français et ne sort chez nous que par le biais des cinémas. Les deux premiers épisodes sont réunis dans la partie 1, intitulée Celles qui voulaient se souvenir et sortie le 29 mai ; les trois suivants se trouvent dans la partie 2, Celles qui voulaient oublier, qui est sortie la semaine suivante. Une initiative que l’on saluera, puisqu’on aurait raté une grande œuvre si cela n’avait pas été fait, mais que l’on nuancera aussi car elle ne permet pas de voir l’ouvrage dans les conditions idéales. En effet, Shokuzai se découpe en cinq chapitres et était prévu pour être regardé de manière segmentée, chaque partie étant séparée de quelques jours. Un caractère épisodique, voire elliptique, qui ne peut être complètement retrouvé avec cette double sortie cinéma qui fait s’enchainer les épisodes en deux blocs compacts coupés de manière peu satisfaisante car amenant le climax de la première partie à ne pas avoir une réelle résonnance et à ne donner au spectateur qu’une vision partielle de l’œuvre. C’est aussi pour cette raison que je fais une critique globale et non deux articles sur chacune des deux parties.

Shokuzai progresse par étapes pour amener au final à une compréhension globale éclairant sous différents angles les précédents épisodes. En effet, chaque chapitre suit le parcours d’un des cinq personnages principaux : d’abord les quatre témoins du meurtre quinze années après le terrible évènement, puis la propre mère de la victime. Et c’est vers la fin que des liens apparaissent entre ces parcours et ces personnalités. Au final, Shokuzai est une fresque sur une société japonaise déliquescente, froide, absurde et déshumanisée par le biais de cinq portraits de femmes aussi tragiques que bouleversants. Cinq portraits qui finissent en fait par n’en former qu’un seul, tant les connections entre les cinq personnages sont fortes. Contrairement à ce que son pitch laisse présager, il ne s’agit pas d’un « revenge movie » ou d’une enquête policière. La résolution du crime se retrouve volontairement très en arrière-plan afin de mettre en avant les troubles de ces survivantes qui ont été impliquées dans la tragédie sans jamais pouvoir en guérir. Si cette sombre affaire est toujours présente en filigrane, c’est surtout par l’omniprésence masquée de ces fantômes (loin d’être les premiers de la filmographie de Kurosawa) que sont le tueur mystérieux et Emili. Au total, ce sont quatre heures et demi passionnantes qui brisent définitivement la frontière entre cinéma et télévision ; une frontière déjà très mise à mal par des séries américaines (Mad Men, Les Sopranos, Sur Ecoute, Broadwalk Empire,…) souvent bien plus cinématographiques que bon nombre de films contemporains.

Si Shokuzai peut avoir la fausse apparence d’une narration mécanique, il n’en est finalement rien. Certes, chaque épisode relate le cheminement d’un personnage qui se retrouve face à un acte qui changera définitivement le reste de son existence. L’objectif de ces actes est d’amener la pénitence de ces personnages maudits. Puisqu’elles n’ont pas pu permettre à Emili d’être vengée, de par leur amnésie collective, elles doivent accomplir quelque chose qui amènera la mère désespérée à pardonner leur incapacité à rendre justice à leur ancienne amie. Chacune le fera d’une façon différente et par le biais de genres cinématographiques parfois opposés. Il y a d’abord Sae qui ouvre le film. Elle a gardé le corps d’Emili le temps que la police arrive sur les lieux et elle fait un transfert entre le tueur de son amie et un voleur de poupées françaises qui sévissait dans la région (Emili meurt le jour même où sa propre poupée disparait). Lorsque Sae perd la sienne peu de temps après, elle devient terrifiée à l’idée d’être la prochaine petite fille victime du tueur pervers. C’est donc une femme coincée dans l’enfance que l’on retrouve quinze ans plus tard et qui tente de sortir de sa chrysalide protectrice pour devenir autre chose qu’une gamine innocente. Elle retrouve alors « par hasard » le voleur fétichiste qui s’était entiché d’elle. Prenant la forme d’un huis clos amoureux étouffant, cet épisode est peut-être le plus troublant des cinq. Il reste néanmoins nécessaire puisqu’il est la transcription littérale de ce leitmotiv voyant une mue des quatre autres femmes passant par le meurtre d’un homme.

Cet « homme » prend bien des aspects mais il incarne à chaque fois les peurs différentes de ces femmes depuis le meurtre d’Emili. Pour l’une, ce sera un gringalet dingue qu’il faudra mettre hors d’état de nuire ; pour l’autre, ce sera un proche au comportement troublant. Chacun de ces meurtres est supposé venger Emili en tuant un prétendu ersatz de son assassin. Mais l’âme humaine étant complexe, ces crimes a posteriori sont de temps à autre égoïstes et cherchent moins à venger la pauvre fillette qu’à servir d’excuses et d’échappatoires (parfois) illusoires à ces femmes. La seconde fille qui ne veut pas oublier son pacte n’est pas de celle-là. Son cheminement héroïque puis sa chute constitue le passage le plus réussi de Shokuzai. A l’inverse de Sae, Maki a accepté de grandir en se jurant de venger son amie d’une manière ou d’une autre. Elle la trouve en affrontant un cinglé venu s’immiscer dans l’école où elle enseigne. Celle qui n’a pas pu trouver un professeur pour sauver Emili parvient enfin à personnaliser cette enseignante protectrice, à la fois stricte pour préparer ses élèves au cruel monde extérieur et prête à tout pour les défendre. Son parcours est le plus glorieux car elle est la plus honnête et la plus à même à donner de sa personne.

Les deux suivantes, Akiko et Yuka tentent de se défiler de la sinistre promesse que leur a faite la mère d’Emili. L’une d’elle accomplira une vengeance qui, au lieu de rendre justice, sert avant tout à sortir la fille dérangée de son mal-être familial ; la seconde ne joue carrément pas le jeu en se révélant plus perverse et manipulatrice que la mère d’Emili supposée avoir de l’ascendant sur les quatre jeunes femmes (cette quatrième partie est de loin la plus drôle avec son héroïne amoureuse des représentants de l’ordre). En filigrane, leurs passages à l’acte permettent de dénoncer un aspect de la société japonaise. Et Kurosawa ne se prive pas pour égratigner de nombreux micro univers au sein de ce Japon terne : la bourgeoisie occidentalisée, la hiérarchie et le carriérisme, la famille matriarcale étouffante et dépassée,… Si l’on trouve beaucoup de drame dans Shokuzai, on peut aussi déceler beaucoup de notes humoristiques, ironiques voire satiriques. Le cinéma asiatique, qu’il soit japonais, chinois ou sud-coréen, a montré à maintes reprises qu’il était bien plus capable que le cinéma occidental quand il s’agissait de jongler avec des tonalités parfois diamétralement opposées, au risque parfois de perdre un spectateur trop habitué à une narration à l’américaine ou à l’européenne. On y trouve aussi plus ponctuellement des touches de thrillers, particulièrement lors du premier et du dernier chapitre, ainsi que des éléments à connotations fantastiques.

Si l’on pourra regretter un côté bavard lors de la dernière demi-heure qui vise à lever le mystère sur ce qu’il s’est passé quinze années auparavant, ce final donne cependant une ampleur thématique et temporelle encore plus forte au récit de Shokuzai en y greffant une intrigue antérieure à celle qui obsédait déjà la mère d’Emili. Et l’œuvre devient alors la preuve par l’absurde de la transmission quasiment cyclique du mal. Un poison qui imprègne les personnages comme un virus infatigable. La victime du mal devient bourreau et engendre de nouvelles victimes qui deviendront ensuite de nouveaux bourreaux. Le fait que l’éclosion du mal se fasse par la métaphore du passage de l’adolescence à l’âge adulte chez des personnages féminins introvertis renvoie inévitablement Shokuzai au dernier film du sud-coréen Park Chan-wook, le fascinant Stoker. Puisque les survivantes ne peuvent se libérer des fantômes du passé, celles-ci risquent bien de devenir les fantômes du présent. D’ailleurs, elles sont déjà filmées par une photographie sciemment délavée qui leur donne l’apparence de cadavres blafards évoluant dans un monde incolore.

Shokuzai c’est enfin, et surtout, le condensé même de la filmographie de Kurosawa. Une œuvre portée par cinq actrices livrant des interprétations d’autant plus impressionnantes qu’elles sont toutes discernables. Mais on saluera surtout la beauté froide Kyoko Koizumi, qui était déjà une des actrices de Tokyo Sonata et qui n’est pas complètement étrangère aux rôles de sorcière (Onmyoji de Hiroyuki Sanada), car elle livre une très forte prestation toute en intériorité. Sa simple présence glaçante et mystérieuse fait de ses ponctuelles apparitions des mauvais augures vraiment troublants. De son côté, Kiyoshi Kurosawa est de nouveau prolifique. Son prochain film, Real, sort au Japon pendant ce mois de juin et retrace l’aventure d’un homme plongeant dans l’esprit d’une femme. Les premières images laissent penser à un Inception intimiste ou à une relecture « live » du  passionnant Paprika du génial et très regretté Satoshi Kon. Puis Kurosawa se lancera dans son très grand projet intitulé 1905 : une gigantesque reconstitution historique du Yokohama au cours des premières années du XXème siècle. Le tournage se fera dans les studios taïwanais dans lesquels a été tourné le somptueux Odyssée de Pi d’Ang Lee, et ce film qui sera quasiment qu’en langue chinoise aura Tony Leung Chiu-wai dans le rôle principal.

NOTE : 8 / 10

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