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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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The Immigrant

Film américain sorti le 27 novembre 2013

Réalisé par James Gray

Avec Joaquin Phoenix, Marion Cotillard, Jeremy Renner...

Drame

1921. Ewa et sa soeur Magda quittent leur Pologne natale pour la terre promise, New York. Arrivées à Ellis Island, Magda, atteinte de tuberculose, est placée en quarantaine. Ewa, seule et désemparée, tombe dans les filets de Bruno, un souteneur sans scrupules. Pour sauver sa soeur, elle est prête à tous les sacrifices et se livre, résignée, à la prostitution. L'arrivée d'Orlando, illusionniste et cousin de Bruno, lui redonne confiance et l'espoir des jours meilleurs. Mais c'est sans compter sur la jalousie de Bruno...

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Révélé en 1994 à l’âge de 24 ans seulement, avec Little Odessa, James Gray s’est rapidement imposé comme un des plus talentueux réalisateurs de sa génération. L’un des plus atypiques aussi, d’une part par sa carrière peu prolifique – seulement cinq films en vingt ans – et d’autre part par les thèmes qu’il aborde dans ses œuvres et par la façon dont il les traite. Grand spécialiste des films noirs, il essaya d’engager un virage à 180 degrés en adaptant le roman The Lost City of Z, une biographie de l’explorateur Percy Fawcett, mystérieusement disparu au cours d’une expédition vers une cité perdue au cœur de l’Amazonie. Initié en 2008, le projet dut être stoppé après le départ du producteur Brad Pitt. À contrecœur, James Gray  dut abandonner – du moins temporairement – l’idée de cette adaptation et se tourna vers un autre film, qui connaît lui-aussi des difficultés puisque les frères Weinstein ne daignent pas pour le moment le sortir dans les pays anglophones. Il s’agit donc de The Immigrant.

Ce dernier film est une œuvre importante pour son metteur en scène, déjà du fait du sujet traité : Ewa Cybulsky, une jeune polonaise fuyant la Grande Guerre, émigre aux Etats-Unis avec sa sœur, atteinte de tuberculose. Tout l’enjeu réside là : avant d’être un grand film sur l’immigration, The Immigrant est avant tout un film sur une femme qui se bat pour retrouver sa sœur, cette dernière étant la clef qui ouvre et clôt le film. On retrouve là encore, après La Nuit nous appartient, l'intérêt que porte James Gray à la fraternité. Cependant, la question du rêve américain est également largement traitée. Il faut dire que le synopsis fait écho à l’histoire personnelle du réalisateur, petit-fils de migrants ukrainiens, fuyant les pogroms tsaristes qui virent la mort de son arrière-grand-père, tué par les cosaques – qui hantent les rêves de l'héroïne. Ce n’est donc pas un hasard si tous les films de James Gray traitent de près ou de loin la question de l’immigration, et du communautarisme.

Le film est néanmoins un tournant dans la carrière du metteur en scène, déjà en partie amorcé avec Two Lovers. James Gray quitte le monde du crime et de la mafia pour entrer dans un univers plus intimiste, mais toujours sombre. Son précédent film était à ce titre un hybride unique dans l’histoire  du cinéma, montrant une simple passion amoureuse sous des airs de film noir. Pourtant, pour la première fois de sa carrière, le réalisateur change radicalement d’esthétisme. D’une façon inattendue, alors qu’il avait à ses côtés le directeur de la photographie Darius Khondji, connu entre autres pour ses travaux froids et sombres sur Se7en et Amour, le metteur en scène opte pour une teinte chaude, ocre, évoquant ainsi les vieilles photos d’époque. Ce procédé a priori facile pour un film se déroulant dans le premier tiers du 20ème siècle, réutilisé à n’en plus finir depuis Le Parrain 2 – dans Il était une fois en Amérique et Un long dimanche de fiançailles, pour ne citer qu'eux – pouvait décevoir, là où un Michael Mann n’hésitait pas à prendre des partis pris risqués, pour le meilleur comme pour le pire, en filmant la cavale de John Dillinger avec une Sony EX1 dans Public Enemies. De la même façon que le premier plan cliché sur la statue de la liberté pouvait irriter, avant d’être justifié quand Ewa prend la statue comme déguisement burlesque dans un bordel, symbolisant ainsi l’échec de son intégration.

Pourtant, ce choix de coloration trouve toute sa justification lorsque l’on comprend que The Immigrant, avant d’être un film sombre sur la face cachée du rêve américain, est un film sur la chaleur humaine et la solidarité. À ce titre, les critiques que l’on peut trouver dans la presse sur la prétendue « froideur » du film sont incompréhensibles. Même pour les scènes les plus difficiles, Gray prend le parti de rester dans le malaise sans jamais aller dans le glauque comme l’aurait fait un David Fincher. C’est ainsi que le réalisateur – qui est aussi l’un des deux scénaristes - choisit un jeune garçon timide, que son riche père veut déniaiser, comme premier « client » d’Ewa plutôt qu’un pervers misérable et expérimenté façon Monster. De la même façon, les trois seuls autres « clients » vus à la caméra seront des hommes aimables manifestement amoureux de la fille. La violence du film se trouve en fait ailleurs : dans le rejet d’Ewa par sa propre famille, dans ses traumatismes qui ne sont qu’évoqués. Tant et si bien que le personnel du bordel apparaît accueillant. Le film rappelle en cela une autre œuvre, bien plus étrange formellement, à savoir Macadam Cowboy, dans laquelle un jeune texan débarque plein d’espoir à New-York avant de devenir gigolo et de trouver l’amitié auprès d’un jeune escroc infirme et tuberculeux. C’est, bien plus que n’importe quel autre film sur l’immigration et les années 20, ce film qui se rapproche le plus de The Immigrant.

Sauf que le fragile Dustin Hoffmann laisse ici sa place à un autre interprète, que le film impose définitivement comme un acteur de génie : Joaquin Phoenix, qui, cinq ans après son travail prodigieux dans Two Lovers, tout en subtilité et en frustration tue, livre ici la performance la plus ahurissante de sa carrière. Avec un charisme qui n’est pas sans rappeler Marlon Brando – oui, rien de moins – il passe avec une facilité déconcertante du minable énamouré au colérique frustré dont on devine la jeunesse difficile, en particulier dans la scène montrant la première dispute avec Ewa, qui est sans conteste la plus tendue du film. La prestation de Marion Cotillard est à saluer également. L’actrice, injustement qualifiée de mauvaise parce qu’elle a eu la malchance d’être dirigée par un réalisateur qui ne sait pas filmer les femmes – Christopher Nolan, en l'occurence – montre, après De rouilles et d’os et Public enemies, qu’elle est une actrice talentueuse dès lors qu’elle est entre de bonnes mains. Pour compléter le trio, Jeremy Renner s’en sort très bien, réussissant à rendre charismatique et attachant un personnage finalement assez fade au milieu des deux autres.

The Immigrant tire également parti de son traitement de la religion, et plus largement de la foi, armure qui lie le « youpin » et la « polak » catholique cherchant à se protéger d’une société dure, corrompue et tolérant tant bien que mal l’arrivée des immigrés dans leur ville, les poussant à vivre dans la misère et, par la même occasion, créant des liens de solidarité. Là où l’excellent Prisoners voyait la religion comme un catalyseur en panne qui justifie les pires dérives d’autodéfense, et comme responsable des traumatismes de certaines victimes de pédophilie,The Immigrant est un film sur la puissance du Pardon, même si cela n’est pas flagrant au début. La très belle scène où Ewa se confesse à un prêtre annonce la dernière du film. Celle-ci, très cruelle, montre une révélation qui remet toute l’œuvre en question, et fait effondrer de désespoir l’héroïne. Pourtant cette dernière clora le film sur une ultime parole d’amour et de réconciliation aussi inattendue que touchante, qui n’est pas sans évoquer la fin de La Nuit nous appartient, qui montrait deux frères aux rapports difficiles s’avouant leur amour fraternel commun.

The Immigrant est donc un film magnifique, parfois cruel mais toujours humain dont le très beau dernier plan est une parfaite synthèse. Techniquement aboutie, aidée par sa superbe direction artistique, sa belle photographie et sa musique – qui, hélas, s’avère parfois poussive et redondante – cette œuvre réussit là où L’Etrange Histoire de Benjamin Button avait échoué : offrir à un réalisateur de films sombres un film à costume émouvant et sincère sans tomber dans la tourte à Oscars. Du grand art.

8,5/10

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