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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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ENEMY

Film canadien sorti le 27 août 2014

Réalisé par Denis Villeneuve

Avec Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent, Sarah Gadon,...

Thriller, Drame

Adam, un professeur discret, mène une vie paisible avec sa fiancée Mary. Un jour qu'il découvre son sosie parfait en la personne d'Anthony, un acteur fantasque, il ressent un trouble profond. Il commence alors à observer à distance la vie de cet homme et de sa mystérieuse femme enceinte. Puis Adam se met à imaginer les plus stupéfiants scénarios... pour lui et son propre couple.

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Après Incendies puis Prisoners, Denis Villeneuve poursuit dans le thriller tortueux avec cette histoire de "double" kafkaïen renvoyant à un autre long métrage canadien : le Faux-Semblants de David Cronenberg. Bien que l'oeuvre de Villeneuve réussisse à instiller un malaise similaire, qui imprègne constamment un scénario labyrinthique et un montage savamment élliptique, elle ne parvient pas à être aussi viscéralement évidente que le classique de Cronenberg. Si la mise en scène est virtuose jusqu'au bout, malgré une photographie jaune franchement laide, elle peine à donner un sens immédiat à des symboles si alambiqués qu'ils ne fonctionnent qu'après coup.

Comme nous l'avons vu très récemment avec L'Antre de la Folie de John Carpenter, réaliser un film paranoïaque suivant un héros qui sombre peu à peu dans la démence est un exercice alambiqué nécessitant un certain doigté dans le traitement de l'intrigue. Il doit toujours y avoir la possibilité pour le spectateur de prendre le parti ou non du personnage principal : est-ce le monde ou le héros qui est sujet au délire ? A priori, Denis Villeneuve est un metteur en scène suffisamment doué pour parvenir à conserver cet équilibre sans tomber dans l'alambiqué de supermarché - c'est à dire une intrigue inutilement complexifiée qui masque sa vacuité par des images aussi fortes que vides, ces dernières comblant de joie les spectateurs cultivés qui aiment par dessus tout étaler leurs sciences lors de dithyrambes analytiques tirées par les cheveux visant à les réconforter sur leur compréhension dudit long métrage cryptique. Tourné avant son passionnant et ténébreux Prisoners, Enemy est sorti il y a quelques mois outre-Atlantique en étant évidemment précédé d'une réputation des plus favorables.

Ce nouveau film de Villeneuve est à la fois son plus expérimental mais aussi, paradoxalement, son plus ludique. Porté par un montage qui se plait à plonger l'histoire dans un chaos temporel et spatial servant à dérouter le spectateur et à lui faire ressentir le malaise vertigineux que le héros se met ressentir en découvrant son sosie parfait, Enemy est effectivement un amusant puzzle pour peu que le public se prête au jeu afin de recoller les morceaux et donner une explication à cette narration explosée - à supposer que le cinéaste et le scénariste lui en aient accordé une. Ainsi, l'ensemble du long métrage enchaine les effets de miroir, les symboles déroutants et laisse le spectateur faire les liens pour construire sa propre interprétation. Si l'on peut craindre pendant la première heure que la montagne accouche d'une souris, les dernières minutes confirment malheureusement cette appréhension par une série d'images - certaines plongeant sans prévenir dans le fantastique - qui déroutent plus qu'elles n'éclairent une intrigue déjà très nébuleuse. C'est alors que cet Enemy, aussi implacablement accrocheur soit-il (comme n'importe quel puzzle ou Rubik's Cube), se révèle un peu prétentieux et surtout trop malin pour être honnête.

Le problème que pose la fin, et la dernière séquence en particulier (absolument effrayante, il faut bien en convenir), c'est qu'elle montre l'incapacité du film à élaborer des métaphores, des allusions ou des comparaisons immédiatement compréhensibles. Là où un Cronenberg dans son Faux-Semblants rendait viscéralement perceptible ces images absurdes dévoilant le lien quasiment "charnel" entre deux jumeaux, Villeneuve ne réussit pas toujours à engendrer la réaction adéquate que devrait avoir le spectateur. De fait, la fin suscite une répulsion alors qu'on est supposé prendre en pitié ce que l'on voit à cause du choix final que fait le héros principal, ce qui l'enferme irrémédiablement dans un interminable cercle vicieux. Si on peut trouver une justification à la métamorphose de l'un des personnages - en l'enveloppant de l'excuse qu'est la peur évidente de la maternité - elle ne nous vient que bien après la fin de la projection, à force d'affiliations et de réflexions un brin farfelues visant à donner coûte-que-coûte une raison à ce que l'on vient de regarder.

Cette conclusion inattendue est un aveu de semi-échec. Un symbole se doit d'être toujours instinctivement compréhensible, sinon il est raté. Un symbole que l'on doit analyser après coup pour comprendre ce qu'il entend symboliser n'atteint donc pas son but. Quand Terrence Malick montre le pied d'un bébé dans The Tree of Life, on réalise automatiquement qu'il s'agit d'une représentation imagée de sa "naissance". Quand Alfonso Cuaron représente Sandra Bullock flottant en position foetale dans une station spatiale, on comprend sur le champ que cette scène de Gravity marque une nouvelle étape de sa "renaissance" qu'implique son retour sur Terre. Ce n'est pas toujours le cas de Enemy. Ce qui est bien dommage puisque le thriller mental de Villeneuve dispose d'indéniables atouts, à commencer évidemment par la prestation monstrueuse de Jake Gyllenhaal qui confirme après Prisoners qu'il a trouvé le cinéaste adéquat pour démontrer toute l'étendue de son talent. On pourra évidemment regretter que des actrices comme Sarah Gadon (Cosmopolis de Cronenberg), Mélanie Laurent (Insaisissables de François Leterrier) et Isabella Rosselini (Blue Velvet de David Lynch) n'aient pas grand chose à jouer, mais le fait est que Enemy est - et a été prévu comme - un écrin pour Gyllenhaal et ses deux personnages. Et si la photographie hideuse renvoie aux pires travaux de Bruno Delbonnel ou à un pastiche embarassant de la photographie numérique d'un David Fincher - et nous fait regretter par la même occasion le boulot monstrueux que Roger Deakins avait abattu sur Prisoners - la force des cadrages et l'enchainement des séquences, saupoudré d'une bande originale dérangeante et admirable, suffit à rendre l'ensemble suffisamment passionnant et malsain pour captiver jusqu'au générique.

Enemy ressemble ainsi à ces bons films frustrants qu'étaient le Take Shelter de Jeff Nichols ou le Shame de Steve McQueen : des longs métrages passionnants qui se plantaient suffisamment sur leur fin pour révéler qu'ils essayaient d'être - ou au moins d'apparaitre - plus malicieux et (faussement) profonds qu'ils auraient dû l'être. En jouant les "malins" et en laissant volontairement le spectateur surinterpréter l'intrigue plus qu'il ne devrait le lui permettre - au risque de vider cette dernière de tout sens à force de lui en accorder beaucoup trop - Villeneuve dévoile par accident que son dernier film n'est qu'un jeu cinématographique un poil roublard et surtout plus anecdotique qu'il n'y paraissait de prime abord. Confirmant néanmoins les capacités du cinéaste et son aptitude à brouiller les pistes pour entretenir un suspense à couper au couteau, Enemy parvient malgré tout à ne pas être trop entâché par sa conclusion déçevante et reste clairement l'un des meilleurs ersatz polanskiens que le 7ème art ait pu nous offrir ces dernières années. Un exercice de style qui visait surement à entrainer une dernière fois Villeneuve avant son premier pas très convainquant en Amérique avec Prisoners. Et vu qu'il entend poursuivre sa collaboration avec Deakins, on peut dors et déjà affirmer que ses prochains projets, le thriller Sicario avec Emily Blunt et le film de S.F. The Story of Your Life avec Amy Adams , figureront indéniablement assez haut placé dans la liste des grosses attentes cinématographiques pour ces prochaines années.

7 / 10

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