Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
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Film français sorti le 26 novembre 2014
Réalisé par Louis Clichy
Avec les voix de Roger Carrel, Guillaume Briat, Lorànt Deutsch,...
Animation, Aventure, Comédie
Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ ; toute la Gaule est occupée par les Romains... Toute ? Non ! Car un village peuplé d'irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l'envahisseur. Exaspéré par la situation, Jules César décide de changer de tactique : puisque ses armées sont incapables de s'imposer par la force, c'est la civilisation romaine elle-même qui saura séduire ces barbares Gaulois. Il fait donc construire à côté du village un domaine résidentiel luxueux destiné à des propriétaires romains : "Le Domaine des Dieux". Nos amis gaulois résisteront-ils à l'appât du gain et au confort romain ? Leur village deviendra-t-il une simple attraction touristique ? Astérix et Obélix vont tout faire pour contrecarrer les plans de César.
C'est peu dire que la bande dessinée Astérix le Gaulois n'a pas été très gâtée par le cinéma. Certes, les projets d'adaptations se succèdent depuis cinquante ans, mais rares sont ceux à avoir retrouvé son degré de perfection et la finesse de son humour. Quelques franches réussites - les dessins animés Les Douze Travaux d'Astérix et Astérix et Cléopatre, puis le film Astérix : Mission Cléopatre d'Alain Chabat qui était adapté du même album - surnagent dans un flot de longs métrages anodins - Astérix et les Vikings, Astérix et les Indiens - et d'écoeurants produits commerciaux - Astérix et les Jeux Olympiques, véritable défilé Endemol pour célébrités en mal de promotion qui s'impose aisément dans le top 5 des gros budgets français les plus honteux de ces vingt dernières années.
Si l'on pouvait attendre ce nouvel Astérix avec une légère circonspection, les informations que l'on pouvait glaner ça et là sur la note d'intention du film et son développement suffisaient amplement à calmer les esprits les plus craintifs. La première raison est que Le Domaine des Dieux est la première adaptation cinématographique de l'album éponyme, ce dernier étant rien de moins que l'une des toutes meilleures histoires du vaillant petit Astérix. Pourquoi ? Parce qu'elle oppose pour une fois les irréductibles Gaulois à une menace qu'ils ne peuvent défaire avec l'aide de leur habituelle potion magique qui les rend invincible : l'attraction de la civilisation, de l'urbanisme, du tout-confort, et plus que tout de l'argent. La second raison est que ce Domaine des Dieux a engendré une réjouissante association entre deux talents bien de chez nous.

Celui qui est à l'initiative du projet est Alexandre Astier, un scénariste-comédien-réalisateur principalement connu pour Kaamelot, cette excellent série humoristique (et médiévale) qui constitue en soit une audace très rare dans le triste paysage audiovisuel français. Bien qu'ayant participé au sinistre Astérix et les Jeux Olympiques, Astier est loin d'être un opportuniste. Et plutôt de sombrer dans une longue dépression, à l'instar de Benoit Poelvoorde pour qui le tournage de cette horreur a apparemment été un supplice sans borne, Astier a décidé de se faire pardonner aux yeux du petit Gaulois et de son gros compère Obélix en leur donnant droit à un long métrage digne de leur réputation. Grand bien lui en a pris puisqu'il a pleinement mis son indéniable sens de l'écriture et son impeccable compréhension du très délicat rythme de la comédie au service de l'univers de Goscinny et d'Uderzo.
L'autre collaborateur essentiel sur ce projet est Louis Clichy. Ce dernier fait parti de la grande vague d'animateurs français qui ont fait leurs valises pour les Etats-Unis, faute de projets excitants ou satisfaisants en France, et qui ont été récupérés par les grandes écuries américaines. Clichy ne vient pas de la moindre puisqu'il sort directement de la maison Pixar. Autant dire que son expérience et ses compétences en matière d'animation 3D ont amené Le Domaine des Dieux à se démarquer du tout-venant au sein de cette (maigre) concurrence européenne qu'il avait à affronter. Le résultat est donc non seulement très satisfaisant, que ce soit par rapport aux standards européens ou par rapport aux standards américains, mais aussi particulièrement dynamique. La narration ne souffre d'aucun bout de gras et les morceaux de bravoure s'enchainent avec une fluidité exemplaire.
Bien entendu, on est loin de la maestria technique de Wall-e, de Ratatouille ou des Indestructibles, en particulier pour des questions évidentes de budget. Néanmois Le Domaine des Dieux n'a pas à rougir puisque, en termes d'exécution et de rendu final, il tient aisément tête à quelques grosses productions des studios DreamWorks. La principale réussite du long métrage est d'avoir parfaitement su doser la balance entre la fidélité au matériau original et les écarts - tant narratifs que visuels - nécessaires à toute bonne adaptation cinématographique. De fait, Le Domaine des Dieux parvient à complètement respecter l'esprit et l'intrigue de la bande dessinée qu'il entend transposer sans pour autant en être un décalque bête et facile, notamment grace au fait qu'il s'agisse de la première incursion des fameux Gaulois dans l'univers de l'image de synthèse.

Ainsi, Astier et Clichy ont judicieusement évité la démarche du 300 et du Watchmen de Zack Snyder, voire celle - encore plus radicale - du Sin City de Robert Rodriguez, ce dernier ayant popularisé aux yeux du public et de la presse ce paresseux procédé consistant à considérer une bande dessinée comme un simple "story board". Les libertés prises avec l'intrigue principale, l'ajout de quelques personnages et la plus grande importance accordée à certains d'entre eux, servent le propos malin de l'intrigue sans l'alourdir ou la freiner. Et à une époque où les longs métrages populaires contemporains - en particulier les "films pour enfants", et encore plus les dernières adaptations d'Astérix - se complaisent dans un post-modernisme gratuit et racoleur en alignant les clins d'oeil, Astier et Clichy penchent davantage pour la méthode d'Edgar Wright.
Ils n'emploient donc pas ces citations dans un but strictement comique puisqu'ils les intègrent aussi pleinement au processus narratif. Ces références anachroniques, qu'elles soient cinématographiques, littéraires ou politiques, ne tombent pas comme un cheveu sur la soupe car ce qu'elles évoquent concrètement n'est pas sans rapport avec l'action qui est en train de se dérouler à l'écran. L'exemple le plus savoureux est ce contre-maître fouettant les esclaves qui construisent "Le Domaine des Dieux" et qui répond au nom délicieusement ironique de "Travaillerpluspourgagnerplus", renvoyant ainsi à la devise présidentielle de Sarkozy tout en la mettant en contradiction avec la réalité du terrain : en travaillant plus, les esclaves ne gagnent pas davantage de liberté - la seule chose qu'ils puissent gagner à cause de leur statut.
On peut reprocher au film son manque de folie, là où un Mission : Cléopatre marquait par son côté fourre-tout et survitaminé. Plus sage, le film de Clichy/Astier gagne en équilibre là où le long métrage de Chabat tendait à se perdre dans quelques disgressions. Force est d'admettre aussi que les deux collaborateurs ont su choisir des voix on ne peut plus adéquates aux personnages qu'ils leur ont attribués. Si Guillaume Briat ne remplace jamais le timbre du regretté Pierre Tornade pour Obélix, malgré ses louables efforts, on se réjouit particulièrement du dernier tour de piste de ce bon vieux Roger Carrel qui a doublé Astérix dans tous ses précédents films d'animation. Par conséquent, il est inutile de préciser que Le Domaine des Dieux mériterait de bénéficier du traditionnel rebond de la fréquentation des salles au cours des vacances de Noël. En effet, cette prouesse technique doublée d'un message on ne peut plus contemporain se doit d'être populairement soutenu afin d'inciter les producteurs français à poursuivre dans ce type de spectacle.