Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : In the Mouth of Madness
Film américain sorti le 8 février 1995
Réalisé par John Carpenter
Avec Sam Neill, Jürgen Prochnow, Charlton Heston,...
Fantastique, Epouvante-horreur
Pour retrouver un auteur de best-sellers d'épouvante ayant brutalement disparu, John Trent, détective, va devoir pénétrer puis se perdre dans l'inquiétant et obsédant univers de l'écrivain...
Ultime opus de sa "trilogie de l'Apocalypse" après The Thing en 1982 et Le Prince des Ténèbres en 1987, le maître du film d'horreur John Carpenter livre en 1994 ce qui est à la fois son film le plus viscéralement terrifiant, son plus ambitieux formellement et son plus foisonnant thématiquement. Une oeuvre paranoïaque dans laquelle Sam Neill livre l'une des meilleures prestations de sa carrière en se retrouvant plongé dans un univers lovecraftien aussi tortueux que dérangeant. Sans conteste, le meilleur hommage que le cinéma ait jamais rendu à l'auteur des "Montagnes Hallucinées" ainsi qu'aux films d'épouvante en général.
Depuis l'article que j'ai écrit au sujet du Sorcerer de William Friedkin à l'occasion de sa sortie en DVD et Blu-ray, je caresse l'idée d'accorder un peu plus de place aux films dits "anciens" sur ce blog. Comme tout le monde s'accorde (à raison) à dire que des films comme Lawrence d'Arabie, Le Parrain, La Guerre des Etoiles ou encore Titanic sont des classiques du 7ème art, j'ai décidé que je parlerai dorénavant au moins une fois par mois d'un long métrage que je considère aussi réussi ou digne d'intérêt que ces derniers mais qui ne bénéficie malheureusement pas de la même côte de popularité ou de la même célébrité. On commence cette série avec le chef d'oeuvre de John Carpenter intitulé L'Antre de la Folie qui marqua paradoxalement l'apogée et le chant du cygne d'un cinéaste bien trop "old school", rebelle et irrévérencieux pour notre époque. Un tour de piste final prenant la forme d'une mise en abime du genre aussi intelligente que respectueuse avant la déferlante de films d'horreur faussement malins et méprisants qui pulluleront à la suite du "slasher" roublard de Wes Craven Scream - dont les vélléités analytiques contribuèrent grandement, non pas à redynamiser le genre, mais à le ringardiser et à l'enterrer si profondément que seul un James Wan (Saw, Insidious, Conjuring) parvient encore aujourd'hui à réactiver sporadiquement un cardiogramme désespérément plat.
John Carpenter n'est pas Wes Craven. Il n'est pas non plus de la même trempe que la palanquée de serpillères qui officient sur la quasi-totalité des films d'horreur actuels, majoritairement des "reboots" et des "remakes" sans âme de véritables piliers du genre. Cet amoureux du "western" s'est fait connaitre en 1974 avec le pastiche de S.F. Dark Star, film de fin d'étude devenu un long métrage de cinéma écrit par Dan O'Bannon (scénariste par la suite d'Alien), puis avec le thriller d'action Assaut qui est une relecture déguisée du film Rio Bravo d'Howard Hawk qu'il chérit. Fan d'Alfred Hitchcock et de son Psychose, Carpenter enchaina avec l'oeuvre qui le propulsa au panthéon des plus grands cinéastes d'horreur : le "slasher" Halloween qui fut son premier carton international. S'en sont suivies des oeuvres de plus en plus ambitieuses : Fog (dans lequel transparaissait clairement pour la première fois son adoration pour l'écrivain H.P. Lovecraft), le délicieusement cynique New York 1997 et The Thing (un "remake" à gros budget de La Chose d'un autre Monde de Christian Nyby et - officieusement - d'Howard Hawk).
The Thing est très important dans la carrière de Carpenter. D'abord parce que c'est son film le plus abouti. Aussi parce qu'il débute sa "trilogie de l'Apocalypse" et qu'il est une adaptation déguisée des "Montagnes Hallucinées" de Lovecraft. Surtout parce que, à l'instar de Sorcerer dans la filmographie de Friedkin, The Thing compliqua tout le reste de la carrière de Carpenter. Réaliser un chef d'oeuvre entraine souvent une contrepartie douloureuse pour son cinéaste. Jamais le metteur en scène de Fog n'avait jusque-là bénéficié d'un tel budget et d'un tel soutien des studios. Carpenter avait certes déjà eu des ennuis auprès de la commission de censure à cause de la violence de ses films, mais il était plutôt protégé par les studios tant qu'il leur rapportait de l'argent. Or The Thing - qui relate la lutte acharnée entre un groupe de scientifiques perdus en Antarctique et un alien belliqueux - sortit en 1982 aux côtés du gentil E.T. de Steven Spielberg. L'Amérique reaganienne ne voulait plus qu'on ressasse les traumas des années 1970 (Charles Manson, le Vietnam, le Watergate,...) et ne s'intéressait plus aux films pessimistes d'un Nouvel Hollywood en train de péricliter. Trop noir, trop violent, trop dramatique, The Thing fut un échec commercial important qui vaudra à Carpenter une inaltérable défiance de la part des studios. Faire des longs métrages ne lui sera plus jamais aussi aisé.
Il se retrouva ensuite à adapter Christine, l'un des romans du maître alors émergeant de la littérature d'épouvante : Stephen King. Encore bouleversé par l'échec de son oeuvre la plus personnelle, Carpenter s'y lança sans grande conviction. Au mieux peut-on le voir se "projeter" dans cette vieille bagnole énervée écrasant tout un tas de figures clichées représentatives de la société américaine. Il tenta temporairement de s'excuser auprès de Hollywood avec un film "gentil" intitulé Starman, mais il se refit aussitôt mal voir par les majors avec l'échec de son long métrage suivant Les Aventures de Jack Burton. Définitivement agacé, Carpenter retourna vers un cinéma plus indépendant en livrant son second épisode de la "trilogie de l'Apocalypse", Le Prince des Ténèbres, puis son iconoclaste Invasion Los Angeles où il rentrait méchamment dans le lard de l'Amérique reaganienne et de ses "élites". Entre 1988 et 1995, Carpenter sembla mettre sa carrière entre parenthèses malgré sa participation peu enthousiaste au téléfilm Les Aventures de l'Homme Invisible dans lequel l'acteur néo-zélandais Sam Neill (Possession, La Leçon de Piano, Jurassic Park) figurait au casting. C'est donc avec L'Antre de la Folie qu'il entendait marquer son retour et cela tombait bien car le projet fut tourné sous d'excellents auspices, un cas toujours extrêmement rare dans le parcours d'un cinéaste.
Basé sur un scénario de Michael De Luca dont la carrière s'est surtout faite à la production puisqu'il est devenu le président de New Line Cinema et de la branche production de DreamWorks, L'Antre de la Folie était un parfait écrin pour Carpenter puisqu'il était à la fois un hommage au style et à l'oeuvre de Lovecraft tout en étant une pertinante réflexion sur le genre horrifique - qu'il soit littéraire, cinématographique ou pictural. Ainsi, Carpenter y analysait l'univers dans lequel il baignait depuis des décennies tout en questionnant le statut de "créateur" de monstres apocalyptique. En cela, ce thriller fantastique est un film profondément personnel pour son réalisateur qui parvient en plus à impliquer directement le spectateur dans l'intrigue grâce à un savant jeu de miroir. Ainsi, Sam Neill incarne un esprit cartésien - qui ne croit que ce qu'il voit - qui doit retrouver un écrivain spécialisé dans les histoires sordides. Ce dernier, prénommé Sutter Canes, emprunte autant à Stephen King (pour sa célébrité et son statut de "gourou" auquel se rallie des millions de fans) qu'à Lovecraft (pour la tonalité et le style des récits qu'il rédige), en passant par cet autre conteur du morbide qu'est Carpenter (comme l'atteste explicitement une séquence clé).
Tout en s'interrogeant sur la force de l'acte créateur qui va jusqu'à impacter sur le monde réel - ce qui en fait un film lovecraftien puisque l'atmosphère et les monstres qui s'emparent du monde sont d'abord le fait du contenu des livres et non de son propre auteur - Carpenter orchestre littéralement la fin du monde. Ce dernier peut être perçu de deux manières : soit il s'agit du monde réel, soit il s'agit de celui que perçoit John Trent (ce qui lui fait alors perdre tout contact avec le "vrai" monde). Qui est l'instigateur de cette apocalypse ? Est-ce Canes lui-même dont la puissance de création est telle qu'il engendre ses propres cauchemards rien qu'en les couchant sur le papier ? Sont-ce ces mythiques monstres incensés qu'il décrit, des créatures antédiluviennes informes se servant de lui comme d'une marionnette ou d'un prophète chargé de répandre la (mauvaise) parole afin de préparer leur retour sur Terre ? Sont-ce les lecteurs qui, croyant à ses récits comme les fidèles d'un nouveau culte, se mettent à altérer leur perception de la réalité, faisant que cette dernière abandonne soudain le point de vue rationnel de Trent ? Ou est-ce ce dernier qui laisse les visions absurdes et déroutantes de Canes s'emparer de son esprit ?
Les degrés de lecture sont nombreux pour donner un sens à cette plongée au coeur des cauchemars de l'Humanité qui regorge de symboles et de résonances. Cette virée éprouvante dans les délires (au choix) d'un homme ou de tout un univers, dans lequel chaque plan (sublime) dégage une étrangeté constante et franchement inquiétante, est avant tout une déclaration d'amour à l'art de se faire peur. Malgré ce que Trent essaye de se persuader, tentant d'interdire à son esprit - et par extension, au monde - l'idée que le "merveilleux" et le "fantastique" puissent exister, il se révèle bien incapable de contenir la puissance et l'imaginaire (trop) débordant de l'artiste Canes/Carpenter. Ce dernier, inspiré par des "muses" repoussantes dignes du Cthulhu de Lovecraft, modélise le monde à son image dans une révolution révulsante telle que ne l'aurait pas renié un David Cronenberg de la belle époque (les effets spéciaux sont impressionnants et donnent à voir des êtres difformes dont les mutations grotesques et écoeurantes valent celles de la "Chose" dans The Thing). Face à l'approche d'une nouvelle ère littéralement "démentielle", Trent doit bientôt lutter pour ne pas sombrer dans l'unique issue vers laquelle son esprit résolument logique ne peut que se tourner à la découverte de ces formes vivantes et ces images impensables : la folie.
Parce qu'il fédère l'Humanité grâce à ce sentiment universel qu'est la peur, le conteur d'horreur est doté d'une force de persuasion supérieure à celle de ces médias que Carpenter villepandait dans Invasion Los Angeles, à celle des hommes politiques comme le montrait la dernière scène de New York 1997, ou à celle d'un prêtre. Il est dit dans le film que les livres de Canes sont plus lus que la Bible et sont donc plus influents que le culte du christiannisme. On ne peut que souhaiter que le film méconnu de Carpenter finisse un jour par avoir autant d'adeptes que cette "Bible du Mal". Ce jour-là, les défenseurs du réalisme à tout prix et tout ceux qui méprisent la fiction en la décortiquant pour mieux la démolir risquent bien de finir dans la cellule capitonnée de Trent. Au sommet de son art, Carpenter - qui composa aussi l'excellent thème musical - livrait en 1995 ce qui s'impose comme l'un des films d'horreur les plus viscéraux de l'histoire du cinéma. Pas un de ces longs métrages qui font dans l'esbrouffe gore et le "jump scare" minable pour terroriser le public, mais un de ceux qui s'insinuent au fond de nous pour tordre nos tripes, nous mettre mal-à-l'aise et titiller ces trouilles ancestrâles que nous transportons dans nos gènes.