Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
L'année 2015 n'a pas débuté sous de réjouissants auspices. Quelques jours après le terrible massacre dans les locaux du journal satirique 'Charlie Hebdo' (12 morts), la fusillade à Montrouge (1 mort) et la prise d'otages dans une épicerie cacher à Porte de Vincennes (4 morts), l'ambiance balance entre la morosité et l'inclination à la paranoïa. Si la marche du 11 janvier, en réunissant plus de quatre millions de personnes, a temporairement réchauffé les coeurs, l'inquiétude prédomine quant à l'impact sociologique et psychologique que ces évènements auront sur notre pays, et l'on espère que les réponses envisagées contre le terrorisme et les atteintes à la liberté d'expression seront plus proches de l'esprit de cette grande réunion que des dérives sécuritaires qu'a connu l'Amérique à la suite du 11 septembre 2001.
J'ai quelque peu hésité à partager ici mon sentiment sur tout ce qui s'est passé depuis le 7 janvier, et je me suis demandé si dire "Je suis Charlie" avait sa place sur "L'Ecran Masqué". En effet, il n'y a apparemment pas de point commun entre un caricaturiste travaillant dans un journal, tentant de repousser les limites du politiquement correct et cherchant à mettre à mal tous les tabous, et un critique de cinéma oeuvrant en amateur sur son propre blog lors de ses temps libres. Néanmoins, après réflexion, je me suis rendu compte qu'il y avait malgré tout moyen de parler de tout ça sans avoir à faire un grand écart avec le sujet que j'avais fixé à ce blog cinq ans plus tôt.
Le 7 janvier a brutalement rappelé qu'un artiste peut mourir pour ses idées et que les traits d'un crayon peuvent suffire à condamner à mort. A cause de sa complexité, le cinéma n'égalera jamais la simplicité et la puissance d'évocation d'un dessin, et une caméra sera toujours plus chère qu'un stylo. Mais j'aime à croire que cet objet reste infiniment moins onéreux qu'une kalachnikov et qu'il fait partie de ces 'armes' - stylos, pinceaux, micros... - capables de contrer symboliquement les balles d'un fusil sans céder à la violence qu'aiment employer les ennemis de la liberté.


De par le passé, les cinéastes ont aussi eu à faire face à leur lot de heurts. Ceux-ci ont pu avoir une origine religieuse, comme l'incendie en 1988 du cinéma Saint-Michel à Paris qui avait eu l'outrecuidance de projeter LA DERNIERE TENTATION DU CHRIST de Martin Scorsese. Néanmoins, la foi est loin d'être l'unique motif d'intimidation. L'Histoire regorge d'anecdotes voyant des cinéastes se battre contre de féroces comités de censure afin de pouvoir représenter ce qui n'était moralement pas toléré par de hautes instances au cours de certaines périodes. A ce titre, la plus fameuse mesure ayant frappé Hollywood fut le "Code Hays", institué en 1930 et appliqué quatre ans plus tard jusqu'en 1966, afin qu'aucun film ne porte atteinte aux valeurs morales des spectateurs américains en y éludant toute violence, toute insulte et toute sexualité trop explicites.
Mais on aurait tort de croire que cette pratique est symptomatique d'une époque lointaine et révolue. Cette (auto)censure est encore pratiquée, mais de façon plus insidieuse. Un exemple : il est difficile de tenir un discours ambivalent sur la Chine dans une grosse production américaine. En effet, ce pays est devenu le premier marché extérieur et aide parfois au financement de ces "blockbusters". On ne peut donc s'étonner que le Mandarin, la némésis du super-héros Iron Man, soit devenu un homme moyen-oriental dans IRON MAN 3 alors qu'il était la représentation du 'péril jaune' dans les 'comics'. Impossible aussi d'être surpris par le brusque changement narratif dans le "remake" de L'AUBE ROUGE mis en scène par Dan Bradley afin que l'armée étrangère envahissant les Etats-Unis ne soit plus chinoise mais nord-coréenne.
Ne sous-estimons toutefois pas la capacité de nuisance de la dictature dirigée par Kim Jong-un. En cela, l'affaire Sony fera date dans l'industrie hollywoodienne. L'objet du délit, une comédie réalisée par Evan Goldberg et Seth Rogen intitulée L'INTERVIEW QUI TUE, relate l'aventure de deux journalistes américains partant pour la Corée du Nord après avoir décroché une interview exclusive avec le dictateur. Avant leur départ, la CIA leur demande de saisir cette opportunité pour l'assassiner. L'annonce de ce pastiche n'a pas été du goût de Kim Jong-un, qui ordonna publiquement à Sony de ne jamais le sortir sous peine de représailles. Comme le dictateur nord-coréen n'impressionnait jusque-là que ses lieutenants et sa malheureuse population embrigadée, rien ne vint entraver la réalisation de L'INTERVIEW QUI TUE qui fut prévu dans toutes les salles U.S. pour Noël dernier.


Avec l'aide de pirates installés en Chine, la Corée du Nord a pourtant fait 'hacker' le 24 novembre les ordinateurs des employés de Sony qui reçurent le message 'Hacked by #GOP' ('Guardiens of Peace', soit les 'Gardiens de la Paix' en français). Des dizaines de milliers de documents (mails privés, données personnelles, discussions sur divers projets...) furent diffusés sur le net et souvent relayés par des journalistes qui pleuraient d'abord sur le fait que les médias faisaient le jeu des terroristes en décrivant très précisément le contenu de ces informations confidentielles, avant de donner davantage de précisions sur ces mails volés afin de faire plus d'audience.
Des producteurs comme Amy Pascal furent sur la sellette à cause de leurs propos tenus dans un cadre privé (blagues douteuses sur la communauté noire, insultes envers de fameuses personnalités...). De plus, l'intégralité du scénario de la plus grosse production de Sony l'année prochaine - le nouvel épisode de James Bond, SPECTRE - est dorénavant disponible dans les bas fonds de la toile, un an avant sa sortie. Cette affaire révéla de profondes failles dans le domaine de la protection informatique, déjà soulevées mais trop vite balayées après l'écoeurant scandale de l'été dernier qui avait vu la diffusion massive de photos intimes de stars dénudées. En cela, il est triste de remarquer le "flop" de grande ampleur que vient d'essuyer le dernier long métrage de Michael Mann, HACKER, alors qu'il est probablement l'un des premiers gros films de studio à traiter intelligemment d'un danger contemporain que l'on tend à minimiser.
Les conséquences du piratage de Sony ne se sont pas arrêtées là. Effrayé par de nouvelles menaces, le studio a établi un abominable précédent en annonçant le 17 décembre que L'INTERVIEW QUI TUE ne sortirait pas dans les salles étasuniennes. Ainsi, quelques individus à l'autre bout de la planète, simplement munis d'ordinateurs, venaient d'empêcher l'exploitation d'un film. C'était officiel et acté. Qu'est-ce qui empêcherait maintenant une poignée d'intégristes d'interdire LA PASSION DU CHRIST de Mel Gibson ou le NOE de Darren Aronofsky ? N'importe quel long métrage pourrait à présent se voir privé de sortie sous prétexte que les images ou les messages qu'il véhicule sont susceptibles de heurter une poignée d'individus ayant décrété représenter toute une communauté ou tout un peuple (1).


Les exploitants U.S. avaient refusé pour la plupart de projeter le film et les services de VOD se montrèrent aussitôt réticents à l'idée de diffuser l'oeuvre mal-aimée. Des résistants, comme le Alamo Drafthouse Cinema de la ville de Dallas, voulurent projeter à la place le TEAM AMERICA de Trey Parker et Matt Stone. Cette hilarante comédie montre une unité d'élite traquer des terroristes islamistes en pulvérisant Paris et casser la figure de l'inénarrable Kim Jong-il, le père de Kim Jong-un, qui y est représenté comme un criminel mégalo et grotesque digne d'un James Bond. Là encore, en plus d'être tourné en ridicule, le dirigeant nord-coréen finit par subir un sort peu ragoûtant.
Cette entreprise de résistance fut tuée dans l'oeuf par le studio Paramount qui, craignant que les pirates ne découvrent l'existence de cette autre injure au régime nord-coréen sortie en 2004, fit interdire sur le champ toute projection du long métrage. Parker et Stone ne sont pas étrangers à ce type de polémiques avec leur série SOUTH PARK. La démarche du duo s'apparente d'ailleurs à celle de 'Charlie Hebdo', à savoir rire de tout et briser les tabous. Parker et Stone ont compris que l'humour est le meilleur moyen de débattre et de souligner les incohérences du prêt-à-penser. Et à l'instar de 'Charlie Hebdo', ils n'ont pas de cibles privilégiées : les catholiques, les hommes politiques, les musulmans, les juifs, les noirs, les blancs, les chinois, les nord-coréens, les scientologues, les écologistes, les intellectuels, les athées, les médias et eux-mêmes sont moqués avec une virulence équitable, montrant les travers de chacun, cernant des problèmes sensibles, proposant des solutions...
Parker et Stone furent plusieurs fois menacés par leurs cibles, dont l'Eglise de scientologie après la diffusion de l'épisode "Piégé dans le placard" où l'un des héros, Stan, est embrigadé par la secte, puis perçu par ses disciples comme la réincarnation de son fondateur L. Ron Hubbard. Comme si cela ne suffisait pas, les deux animateurs y ont greffé une sous-intrigue insinuant clairement que ses deux plus fameux ambassadeurs - Tom Cruise et John Travolta - s'évertuent à cacher leur homosexualité. Bien qu'ayant prévu la réaction de la secte dans la dernière scène - tous les disciples, s'aperçevant que Stan n'est pas la réincarnation de Hubbard, déclarent qu'ils vont lui faire un procès - l'épisode a contraint Parker et Stone à se séparer d'Isaac Hayes, membre de la scientologie et voix du personnage de Chef.
Ce n'est pas l'unique cas d'intimidation qu'a eu à subir le duo. Un autre épisode polémique n'est d'ailleurs pas sans faire écho à l'attentat contre 'Charlie Hebdo'. En 2006, Parker et Stone firent un dyptique intitulé 'Cartoon Wars' suite aux caricatures de Mahomet publiées dans le journal danois 'Jyllands-Posten' qui avaient engendrées de très vives réactions chez les musulmans du monde entier, y compris des menaces de mort de la part d'islamistes arguant que l'on n'avait pas le droit de représenter le prophète. Débattre de cette assertion n'est pas le but de mon article. Néanmoins, précisons qu'elle n'est pas vraiment exact puisqu'il existe bien des représentations iconographiques de Mahomet faites par des musulmans comme l'atteste la conservatrice Sophie Makariou dans cette interview. Ce qui est interdit par le Coran est l'idolâtrie que la création d'icônes de Mahomet peut induire (un débat similaire a aussi secoué le christianisme et le judaïsme).
On peut alors souligner ce paradoxe de la démarche des islamistes car, en protégeant avec une telle ferveur la figure du prophète, ils finissent justement par l'idolatrer en tant qu'icône. Pour sa part, 'Cartoon Wars' relate la panique qui s'empare de l'Amérique après que la série animée des 'Griffins' ait annoncé que Mahomet apparaitra dans un prochain épisode afin d'y être moqué. Traumatisé par le 11/09 et cette histoire des caricatures danoises, la population devient hystérique tandis que l'ignoble sale gosse prénommé Cartman entreprend, pour de mystérieuses raisons, de faire interdire l'épisode avant qu'il ne soit diffusé. Ce formidable dyptique ose ainsi poser la plus fondamentale des questions animant notre société noyée sous les images : peut-on tout montrer ?
Si l'on commence à faire une exception, cela ne risque-t-il pas d'entrainer une réaction en chaine néfaste pour la liberté d'expression ? Si un groupe de personnes parvient à obtenir satisfaction, quelle autre communauté pourrait alors se voir refuser le droit d'interdire ce qui choque leurs croyances, religieuses ou non ? Pourquoi les juifs et les homosexuels accepteraient-ils encore les blagues de Parker et de Stone, via les personnages de Cartman et de Herbert Garrison, si les musulmans obtiennent un passe-droit ? Bien que 'Cartoon Wars' soutienne que tout peut être objet de représentation, ce qui a entouré l'épisode ne lui a malheureusement pas donné raison. Face à la pression et à la menace terroriste bien réelle, la chaine Comedy Central força Parker et Stone à masquer leur caricature de Mahomet avant la diffusion.
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Comment tolérer dans une démocratie laïque que l'on puisse forcer, voire simplement envisager de forcer quelqu'un à se plier aux règles d'une religion à laquelle il ne croit pas, d'une doctrice à laquelle il n'adhère pas ou d'une pratique qu'il n'exerce pas ? Cette question est d'autant plus vaste qu'elle ne touche pas uniquement les artistes mais aussi le public qui reçoit leurs travaux. Si un artiste - qui est un être humain - ne peut pas dire certaines choses, un spectateur - qui est aussi un être humain - ne peut pas non plus avoir certains avis. Si je ris à gorge déployée devant L'INTERVIEW QUI TUE, que j'approuve la vision du Christ de Scorsese et que j'applaudis des deux mains la démarche commune de Parker-Stone/'Charlie Hebdo', je ne suis pas moins complice et criminel que ces artistes aux yeux de la Corée du Nord, des intégristes catholiques ou des islamistes.
Cet outil merveilleux qu'est Internet a rapproché les populations du monde de manière inédite, mais il a aussi favorisé chez certains internautes le développement d'une abominable attitude consistant à insulter, voire à menacer toute personne émettant une opinion opposée à la leur. Le critique de cinéma, en exposant son avis à autrui, n'est pas à l'abri de ce mal. Personnellement, grâce à mon influence extrêmement limitée au sein de la blogosphère, je n'ai presque jamais eu à affronter l'ire incontrôlée de quelques lecteurs. Le seul cas un tant soit peu virulent dont je me souvienne concerne mon article négatif sur UNDER THE SKIN de Jonathan Glazer qui m'a valu de reçevoir trois mails ressemblant moins à des contre-argumentaires structurés qu'à de longues listes de noms d'oiseaux particulièrement salés.
Cependant, plus le critique a une large audience et plus il se doit d'être prêt à affronter des détracteurs - parfois légitimes - moins portés sur le poids de la réflexion et de la logique argumentaire que sur celui de l'insulte, de la calomnie et du harcèlement. Or la tolérance de l'opinion contraire est primordiale, et cela est valable dans le cadre de la critique artistique où l'objectivité n'est pas envisageable - si elle l'était, il n'y aurait besoin que d'un seul critique mondial qui se contenterait de juger un film à l'aune de conventions techniques comme les faux-raccords. La critique de cinéma ne saurait être réduite à la correction d'une oeuvre car on ne peut mettre sur un pied d'égalité la rédaction d'un élève avec un livre de Marivaud sous prétexte qu'ils ne contiennent tous les deux aucune faute d'orthographe.


Si tel était le cas, cela reviendrait à accepter l'idée qu'un film ayant le privilège d'être financé et de sortir au cinéma puisse se permettre d'être mal réalisé. Ce serait comme si l'on publiait un roman plein de fautes et que l'on n'y trouvait rien à redire. Or de même que c'est le boulot d'un correcteur de s'assurer qu'aucune erreur ne soit présente dans un texte, à moins que celle-ci ne fasse partie intégrante du récit, c'est le travail du monteur, du metteur en scène et de ses assistants d'éviter de commettre des incohérences lors du tournage et de les masquer lors de la post-production. La mission du critique de cinéma serait alors plutôt de décortiquer l'histoire et les images d'un long métrage afin d'en dégager un sens et une vision du monde.
Mais là encore, cela limiterait le critique à n'être qu'un interprète transmettant le message véhiculé par un plan et à considérer qu'une image n'est pas accessible au commun des mortels puisqu'il faut l'appui d'initiés pour en comprendre un prétendu sens véritable. Cependant, un grand metteur en scène est justement celui qui sait se dispenser de tout intermédiaire entre lui et le public. Qu'il est présomptueux de considérer que Stanley Kubrick, que Hayao Miyazaki ou que Steven Spielberg ont besoin de nous, critiques, pour toucher et faire réfléchir leurs spectateurs ! De plus, s'il est déjà compliqué de trouver le parfait équivalent d'un terme dans une langue étrangère, il est absolument infernal de transposer une image en mots, chacune d'entre elles pouvant être reçue différemment en fonction des images qui la suivent (l'effet Koulechov) et du parcours personnel de celui qui la reçoit. En cela, il peut y avoir autant d'interprétations pour un film qu'il y a de spectateurs pour le regarder.
Bien entendu, ce constat n'oblige pas à adhérer à toutes les lectures possibles, mais à les considérer comme valables. Prenons un exemple : l'étrange dernière scène du ENEMY de Denis Villeneuve montre une araignée géante qui peut apparait comme une métaphore de la peur de l'infidélité ou comme une allégorie de la terreur qu'inspire la monogamie à l'homme qui est en train de délirer. Si on peut être agacé par l'utilisation de ce procédé figuratif tellement vague que l'on peut y voir tout et son contraire, on doit admettre que ces deux interprétations peuvent être défendues grâce aux petits cailloux déposés par le récit énigmatique précédant cette révélation.


On peut penser que l'araignée représente la peur de l'infidélité ou le dégoût de la monogamie, mais on ne saurait néanmoins penser les deux en même temps sous peine de contradiction. C'est là que le véritable but de la critique apparait comme étant la défense de l'une de ces lectures. Par sa pluralité, la critique artistique se doit d'être un débat entre différentes appréhensions d'une même oeuvre afin d'en dévoiler la richesse narrative et esthétique. Une critique seule ne vaut rien, c'est en la confrontant aux autres qu'elle trouve sa valeur. Ainsi, elle devient une proposition au lieu d'être une imposition. Un critique doit inviter ses lecteurs à aborder un long métrage sous un autre angle afin qu'ils puissent, au fil de leurs lectures et de leurs revisionnages, découvrir les multiples strates qui le compose (2). C'est seulement de cette façon que se juge la valeur d'un film : dans sa capacité à multiplier les niveaux d'interprétation et à les faire perdurer dans le temps.
On a pour la plupart perdu de vue l'objectif de la critique en la limitant à n'être qu'un article vaguement promotionnel, de plus en plus court, se contentant de résumer un long métrage et de le gratter superficiellement avant de lui attribuer quelques bons ou mauvais points. Ma conception de la critique pourra irriter certains, dans le sens où elle revient à nier toutes les icônes élaborées pendant les décennies précédentes. N'importe qui peut être critique, pour peu qu'il aime argumenter et défendre son opinion. Au nom de quoi un critique du 'Figaro', de 'Télérama' ou des 'Inrocks', qui se fend de trente lignes sur une oeuvre, aurait davantage d'autorité que cet obscur rédacteur d'un blog amateur ou ce spectateur anonyme alimentant un vibrant débat avec ses amis à la sortie d'une séance ?
Cette conception entend nier les icônes des deux côtés de l'écran : n'importe quel film ou réalisateur peut être défendu. Pour peu qu'il y ait un effort d'argumentation, un éloge du LUCY de Luc Besson n'est pas moins valable qu'un éloge du CITIZEN KANE d'Orson Welles. La critique étant moins une affaire de vérité que de goût, ce genre d'initiative serait même à soutenir, d'autant plus qu'il faut beaucoup plus de courage pour pondre un long avis argumenté sur un film aussi publiquement détesté que pour se contenter d'un laconique 'ce film est une merde' (3). Il est salutaire de mettre à mal cette hiérarchie du bon goût qui nous dit ce qu'il faut aimer, ou du moins ce qu'il faut préférer afin d'être crédible aux yeux de ceux qui l'ont instauré. Cela nous éviterait ainsi de déifier certaines figures du cinéma et nous permettrait de briser cette conception de 'politique des auteurs'.

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En 1955, François Truffaut, futur réalisateur des 400 COUPS, écrivit un article lors de la sortie d'ALI BABA ET LES QUARANTE VOLEURS de Jacques Becker qui posa les bases de cette politique selon deux principes : un film est uniquement le fait de son metteur en scène et, peu importe ses défauts, il faut le défendre si l'on soutient (ou soutenait) ce réalisateur (4). Plusieurs contestations sont possibles, la première étant que cela fait du metteur en scène l'unique véritable auteur d'un long métrage au détriment du scénariste, du producteur ou de l'équipe toute entière. On peut certes s'accorder sur le fait que bon nombre de metteurs en scène ont une personnalité très affirmée, avec un style et des obsessions reconnaissables. Un cinéphile est capable de reconnaître une oeuvre de Kubrick, de David Fincher ou de Christopher Nolan sans avoir à regarder le générique de fin.
Néanmoins, cette proposition écarte 99% d'une équipe de tournage, magnifiant la figure du metteur en scène comme celle d'un génie accouchant seul son long métrage. N'oublions pas que cet article a été publié dans 'Les Cahiers du cinéma', à la veille de cette Nouvelle Vague au cours de laquelle ses critiques deviendront des réalisateurs - de là à dire qu'il y a un peu d'égocentrisme dans l'élaboration de cette politique, il n'y a qu'un pas. Non seulement cette idée ne se vérifie pas forcément - que dire d'EDGE OF TOMORROW qui est au moins autant, sinon plus, un film de Tom Cruise qu'un film de Doug Liman ? - mais elle a fait un mal considérable au cinéma français qui persiste depuis à sacraliser la figure du réalisateur-auteur au point de préférer - pour l'amour de l'art - qu'un analphabète prétentieux écrive le scénario avant de le tourner plutôt que de laisser cette tache délicate à un scénariste plus capable.
John Milius, scénariste et réalisateur de CONAN LE BARBARE, disait que le statut d'auteur d'un film 'revient à la plus forte personnalité du plateau. Si c'est le scénariste qui a le plus de personnalité, alors c'est son film. Si c'est le producteur qui a la plus forte personnalité, alors c'est son film. Si c'est le réalisateur, c'est le sien. Ca n'a rien à voir avec le rôle de chacun'. Evidemment, cet argument est aussi animé par une question d'égo, Milius cherchant par là à s'attribuer la paternité de films qu'il a simplement écrit. Mais étendons son principe : pourquoi ne pourrait-il pas y avoir plusieurs auteurs pour un seul film ? SKYFALL, le dernier James Bond sorti en 2012, est autant un film de Sam Mendes (007 y étant un héros trahi par le système et l'idéologie qu'il a intégré) qu'un film de John Logan (le scénariste de GLADIATOR et du DERNIER SAMOURAI faisant de 007 un héros déchu en quête de rédemption), qu'un film de Roger Deakins (le chef opérateur élaborant des tableaux dans la droite lignée de ses précédents travaux) ou qu'un film de Daniel Craig (l'acteur donnant une interprétation particulière de l'espion depuis trois épisodes).


Arrivé à ce stade, je me rend compte que j'ai dérivé sur une foultitude de sujets à partir de ce qui s'est passé en France trois semaines plus tôt. Certains penseront que je suis parti hors sujet. D'autres considèreront qu'il s'agit là de la preuve que ces attentats ne sauraient être limités à la mort tragique de dix-sept personnes et que, si leur impact a été aussi fort sur l'inconscient collectif mondial, c'est que ceux-ci touchent à des problématiques très vastes pouvant se rattacher à une infinité de domaines. Afin de tenter de préciser davantage les liens entre tout ce que j'ai écrit et les attentats du 7, 8 et 9 janvier 2015, tout en demeurant en adéquation avec ma vision de la critique de cinéma, je vais clore mon article sur une invitation à la découverte.
Le hasard faisant toujours bien les choses, je me suis retrouvé, quelques jours après l'attaque de 'Charlie Hebdo', à visionner deux longs métrages qui ont du coup pris une résonnance toute particulière avec ce qui venait de se passer, les conséquences que cela a eu et les questions que cela a impliqué. Il s'agit du thriller américain MUNICH de Steven Spielberg sorti en 2005 et du péplum espagnol AGORA d'Alejandro Amenabar sorti en 2009. De prime abord, ces deux films n'ont d'autres points commun que la présence de l'immense comédien français Michael Lonsdale.
Et pourtant... Ce sont deux films à gros budget signés par des réalisateurs de renom ayant montrés précocement des aptitudes phénoménales pour la mise en scène. Malgré leur succès d'estime dans leurs pays d'origine, ils ne se sont malheureusement pas imposés à l'époque comme des oeuvres d'une importance capitale. Pour le premier, c'est le public qui lui a fait relativement défaut à cause de la noirceur de son sujet très sensible. Pour le second, c'est davantage la presse internationale qui lui a tiré dans le dos, lui attribuant des messages qu'il n'avait pas afin de satisfaire ses grilles de lecture de l'époque. Dans les deux cas, il n'est pas inintéressant de voir (ou de revoir) ces brulôts politiques à l'aune de l'actualité récente.


J'avais découvert MUNICH lors de sa sortie française en 2006. Il m'a tellement marqué que l'on peut dire que je n'étais plus la même personne entre le début et la fin de la projection. La claque a été d'autant plus forte qu'elle n'était pas anticipée. Vivant dans l'un des rares foyers encore sans internet, j'avais appris l'existence de ce film qu'une semaine auparavant. Outre ma très grande affection pour les oeuvres de Spielberg - qui avait signé sa passionnante GUERRE DES MONDES à peine six mois plus tôt ! - ma motivation principale à aller voir ce film, traitant d'un conflit dont je n'avais qu'une connaissance vague, se limitait à pouvoir juger le potentiel de jeu de Daniel Craig, acteur blond alors peu connu, qui venait d'obtenir ce rôle de James Bond qui ne semblait pas lui convenir du tout dans le futur CASINO ROYALE.
Adapté du roman VENGEANCE de George Jonas, MUNICH relate l'opération vengeresse menée à la suite de la prise d'otages organisée par le groupe armé palestinien 'Septembre Noir' lors des Jeux Olympiques de 1972. En réponse aux onze athlètes qui y furent tués, le gouvernement israélien et le Mossad chargent Avner, un ancien garde du corps de Golda Meir, de monter une équipe afin d'éliminer onze responsables palestiniens à travers l'Europe. A partir de ce postulat, Spielberg livre bien plus qu'une analyse des dramatiques rouages de la loi du Talion. Pro-israélien aux yeux de plusieurs Palestiniens et pro-palestinien (voire antisémite) pour certains Israéliens - une façon de dire que le film est d'une neutralité à toute épreuve - MUNICH montre de façon glaçante la manière dont deux concepts apparemment antinomiques - terrorisme et anti-terrorisme - peuvent finir par dangereusement se confondre.
Par le biais d'une mise en scène prodigieuse et pleine de sens, MUNICH pose deux questions primordiales : peut-on arrêter la violence par la violence ? Et peut-on arrêter la violence sans employer la violence ? Tout le drame vient de notre impossibilité à répondre à ces questions. Le choix de justice que fait Israël, en faisant un compromis avec ses propres valeurs, semble à première vue équitable (onze palestiniens pour onze juifs). Mais peu à peu, Avner et ses collègues réalisent que leur entreprise se contente surtout de couper les griffes d'une organisation terroriste pour mieux les faire repousser. De fait, leurs cibles finissent évidemment par réagir et les chasseurs deviennent des proies. Un engrenage vicieux se met en marche : comment faire aboutir une quelconque négociation de paix si les deux partis discutent médiatiquement par bombes interposées ?


Cédant à la panique et à la colère, l'équipe d'Avner dérive vers d'autres cibles imprévues afin de satisfaire une éphémère soif de vengeance par des actes toujours plus barbares - le summum étant le meurtre de la hollandaise. C'est à l'image de toute cette opération, baptisée 'La Colère de Dieu', montée sur l'émoi - lui-aussi éphémère - causé par la mort de ces athlètes tués pour une cause dépassant leur condition d'homme. Plus la lutte d'Avner s'éternise, plus son aboutissement s'avère illusoire. Le monde continue de tourner et fait son deuil de l'horreur qui s'est déroulé à Munich. Ces morts - athlètes israéliens, terroristes palestiniens - sont vite remplacés par de nouvelles exécutions et d'autres attentats à la bombe. Seuls des hommes comme Avner, ayant sacrifiés leur vie pour cette traque, demeurent hantés par leurs fantômes.
Jamais manichéiste, MUNICH s'achève sur une dernière séquence au cours de laquelle la vacuité de ces crimes, qu'ils soient commis par les israéliens ou les palestiniens, nous saute à la figure. En achevant son film sur le World Trade Center, Spielberg sous-entend certes que ce qui a été mis en branle - le terrorisme spectacle - a conduit au 11 septembre mais il incite surtout son pays à méditer ses propres actions à la suite de la destructions des deux tours. Cette peinture proprement cauchemardesque de la société dans laquelle nous vivons ne sera malheureusement pas la première chose que le monde retiendra de la glorieuse carrière du 'golden boy' de Hollywood. Il n'en reste pas moins que MUNICH est et restera probablement l'oeuvre la plus pessimiste, angoissée, violente, complexe et dérangeante que Spielberg soit parvenu à élaborer.
Pour ce qui est d'AGORA, je dois avouer que je l'ai raté en salles et que je ne l'ai découvert qu'il y a une dizaine de jours. J'avais commis l'erreur d'écouter la critique française qui en parlait avec un ennui poli et qui considérait ce 'blockbuster' espagnol en langue anglaise - concession faite afin de toucher le marché international pour rentabiliser son imposant budget - comme s'il s'agissait d'un GLADIATOR au rabais (pour les journalistes les plus compatissants). Or il s'agit rien de moins qu'une oeuvre ayant pour ambition de scruter les mécanismes animant cette communauté d'Hommes partagée entre son envie de croire et son désir de savoir.


En suivant le point de vue de Hypathie, femme philosophe et agnostique du IVème siècle après J-C, nous assistons au basculement de la ville d'Alexandrie lors du renversement des croyances polythéistes de l'Empire romain et de la prise de pouvoir du christianisme, ce qui entraina le pillage de la célèbre Grande Bibliothèque. Cette perte immense de connaissances relève d'une importance capitale dans notre Histoire puisqu'elle freina de plusieurs siècles l'avancée des civilisations occidentales. La très grande intelligence d'Amenabar est d'avoir mis en scène cette savante comme une prêtresse : pieuse, dans le sens où elle refuse de se marier et qu'elle ne semble pas entretenir de relation sexuelle, elle prêche à un auditoire de disciples les connaissances qu'elle a apprise dans ces rouleaux de parchemin qu'elle considère comme sacrés.
Ainsi, christianisme et science, et d'une façon plus large croyance et connaissance, sont d'abord mis sur une même pied d'égalité. Subrepticement, par le biais d'une démonstration imparable, Amenabar montre la différence majeure qu'il y a entre ces deux appréhensions. En effet, ils cherchent tous à comprendre le fonctionnement de l'Univers en étant persuadés que la Terre en est le centre et que le monde est régît par la perfection. Ainsi, Hypathie croit que l'orbite des planètes se fait selon la plus parfaite des trajectoires : le cercle. En questionnant sans arrêt ce qu'elle a appris, elle découvre des failles dans le raisonnement des anciens maîtres de la pensée et cherche à les combler. Petit à petit, elle comprend que la Terre (et donc l'Humanité) n'est pas le centre du monde et qu'elle gravite autour du Soleil.
Cela ne suffit pas à expliquer certains phénomènes. Et alors que la ville se déchire et que les religieux modélisent leur vision du monde en fonction de leurs intérêts politiques, Hypathie se met à envisager ce qui était autrefois inenvisageable : la recherche de la perfection est une obsession humaine car le monde n'est pas parfait. Nous faisant comprendre que c'est l'imperfection, dans toute sa complexité, qui régît l'Univers et qui définit l'Homme, Amenabar nous montre que tout est affaire de positionnement : là où certains verront un cercle symbolisant Dieu, d'autres y verront l'ellipse des planètes. Malgré tous ces massacres et toute cette agitation, il n'y a qu'une vérité - observée et démontrée - mise en relief par des plans 'george millerien' : l'Homme n'est pas le centre de l'Univers et il n'est rien à son échelle.
Il y aurait beaucoup à dire sur ces deux films, et peut être trouverai-je à l'avenir un peu de temps pour en parler plus longuement - ils le méritent indubitablement. Je conclurai ce très long article par le message très fort porté par une séquence clé d'AGORA. Après avoir longtemps cru que chaque individu était semblable à un autre selon un axiome précis - si x est un homme et que y est un homme alors x et y sont identiques - Hypathie réalise que ce qu'elle croyait vrai ne l'est pas forcément. Face à l'un de ses anciens élèves chrétiens, qui lui demande de se plier à l'autorité de sa religion en lui rappelant son enseignement, elle lui avoue s'être trompée : ils ne sont pas semblables puisqu'il ne questionne pas ce en quoi il croit tandis qu'elle en ressent le besoin. Alors ne soyons pas comme cet homme, qui donne involontairement raison à Hypathie en considérant qu'elle fait l'erreur de nier ses propres croyances et enseignements : questionnons sans cesse tout ce que l'on veut nous faire croire comme des faits véritables alors que ceux-ci ne sont encore qu'à l'état d'hypothèses, de suppositions et de superstitions.
NOTES
(1) Sony a fini par rétropédaler, sortant L'INTERVIEW QUI TUE dans quelques salles américaines à la date initialement prévue et l'exploitant massivement via des plateformes de VOD et de streaming. Vu le buzz autour du film, l'affaire s'est révélée juteuse. Tant mieux. Les conspirationnistes y verront les rouages d'un plan com' très rodé (au point de faire participer Barack Obama et le directeur de la NSA à la promotion d'une comédie de Seth Rogen), les autres espèreront que ce succès dissuadera de futures opérations d'intimidation de ce genre. Néanmoins, vu que le tout Hollywood s'est couché pendant dix jours face à la lointaine Corée du Nord, il est à craindre que l'industrie s'avère moins encline à résister contre des extremismes plus proches et insidieux.
(2) Le terme français de 'critique' est foncièrement dépréciatif, impliquant l'idée d'un jugement négatif d'une oeuvre afin d'en relever les défauts et de mettre en avant ses faiblesses. C'est pour cela que je préfère le terme anglais de 'review' qui sous-entend plutôt l'idée d'un revisionnage de l'oeuvre.
(3) Des cinéphiles avertis y verront un clin d'oeil de ma part à ce 'vlog' sur LUCY enregistré par Durendal, dont l'avis et l'émotion firent beaucoup réagir, et souvent de façon cruelle et moqueuse. Le bonhomme a d'ailleurs été récemment la cible d'une émission du 'Gai savoir', assez malhonnête et diffusée sur 'France Culture', sous prétexte que, dans cet autre 'vlog', il disait du mal de cette icône (dans le sens quasi religieux) de la Nouvelle Vague qu'est Jean-Luc Godard - en plus de faire une blague d'un goût certes contestable. Devant le nombre de réactions, l'animateur Raphaël Enthoven a rajouté une couche de mépris élitiste avec sa réponse 'De quoi Durendal est-il le nom ?'. Rappelons toutefois, pour relativiser les choses, qu'il avait participé à cette émission sur le "jeu vidéo", absolument pas condescendante.
(4) On parle là de soutien indéfectible, y compris lorsqu'un cinéaste comme Tim Burton tend récemment à renier l'idéal qu'il affectionnait lors de ses premiers films. L'idée est que cela reste une oeuvre de Tim Burton avec des défauts qui lui sont propres. On devrait donc faire fi du constat d'échec et du renoncement explicitement énoncé dans des films comme TWIXT de Francis F. Coppola ou IRON MAN 3 de Shane Black sous prétexte qu'ils sont indéniablement marqués par le sceau de leurs auteurs.