Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
- Titre original : Black Swan
- Film américain sorti le 09 février 2011
- Réalisé par Darren Aronofsky
- Avec Natalie Portman, Mila Kunis, Vincent Cassel,
- Thriller
Rivalités dans la troupe du New York City Ballet. Nina est prête à tout pour obtenir le rôle principal du « Lac des Cygnes » que dirige l'ambigu Thomas. Mais elle se trouve bientôt confrontée à la belle et sensuelle nouvelle recrue Lilly...
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à Attention, cette critique contient de nombreux spoilers
C'est un fait, Darren Aronofsky est l'un des jeunes cinéastes les plus singuliers de la décennie précédente. Ayant signé quelques films devenus au fil du temps véritablement cultes, malgré souvent des sorties un peu confidentielles et un maigre succès en salles, comme Pi, le controversé The Fountain et le désormais fameux Requiem for a dream, Aronofsky avait commencé à trouver la grâce de la critique, de la profession et du public avec The Wrestler qui remettait Mickey Rourke sur le devant de la scène. Après ce film « thérapeutique », pour l'acteur mais aussi son réalisateur, il revient avec Black Swan, un film sur le milieu hautement compétitif et étouffant du ballet.
De prime abord Black Swan possède quelques similitudes avec le précédent film d'Aronofsky. Là où The Wrestler représentait de façon précise le monde du « catch », Black Swan décrit le milieu lui aussi méconnu de la danse classique. Deux portraits de personnes solitaires, aux caractères certes opposés, qui se dévouent totalement, psychologiquement et physiquement, à leur art jusqu'à se mettre eux-mêmes en danger. Même mise en scène, à hauteur d'homme et caméra à l'épaule suivant les personnages (mais l'image n'est à aucun moment illisible à la différence d'un film de Paul Greengrass). Et ils ont chacun une fin assez semblable, Black Swan se terminant lui aussi sur une magnifique chute du personnage principale symbolisant un abandon de soi, un laisser-aller. Ces ressemblances ne sont pas surprenantes quand on sait que ces deux films découlent en fait d'un seul et même projet originel qui devait narrer l'histoire d'amour entre un catcheur vieillissant et une jeune ballerine. Le film s'est donc retrouvé par la suite divisé en deux et Black Swan fut plusieurs fois réécrit et Aronofsky y inscrivit la trame du « Lac des Cygnes ».
Mais cependant cette similitude entre ces deux films s'arrête là. Premièrement parce que leur genre est bien différent. The Wrestler est un drame larmoyant se complaisant parfois un peu trop dans le misérabilisme (défaut que l'on retrouvait déjà dans Requiem for a dream) ; Black Swan est un thriller fantastique sur une femme sombrant peu à peu dans une folie, une paranoïa destructrice. Mais surtout, l'affiliation la plus évidente que l'on peut faire avec Black Swan est avec deux grands chefs d'oeuvre assez opposé qu'Aronofsky n'a pas réalisé mais pour lequel il voue une grande admiration (aucun doute pour le second en tout cas) : Les Chaussons Rouges de Michael Powell et Perfect Blue de Satoshi Kon. L'affiliation avec le drame onirique bouleversant de Powell est flagrant d'abord parce qu'il traite du même milieu, celui de la danse classique. De même l'inquiétant imprésario Boris Lermontov qui tombe amoureux de sa jeune et ambitieuse protégée, Victoria Page, possède quelques points commun avec le directeur artistique Thomas Leroy, même si Vincent Cassel se démarque en lui conférant quelques touches d'humour qui le rend plus « grotesque » que menaçant. Mais c'est surtout la ressemblance entre Nina dans Black Swan et Victoria dans Les Chaussons Rouges qui relie les deux films.
En effet ces deux jeunes ballerines sont à la fois obsédées par leur art, au point d'en oublier leur vie privée, et font preuve d'une ambition impressionnante et d'un attrait vers la gloire que peut leur offrir leur prestation si celle-ci atteint la perfection. De même, celles-ci vont être à tel point marqué par l'histoire qu'elles doivent interpréter qu'elles vont finir par les mélanger avec leur propre existence. Elles retrouvent ainsi des répercussions, des ressemblances entre ces histoire et ce qui arrive au personnage qu'elles incarnent dans leur propre vie. C'est en cela que la fin de Black Swan n'est pas difficile à deviner mais cela n'enlève en rien sa beauté et le récit n'en pâtit d'ailleurs pas puisque ce final n'est que la conclusion logique de ce qui se déroule sous nos yeux pendant les deux heures que dure le film. L'illustration parfaite de cela est évidemment la longue séquence de vingt minutes qui clôt le long-métrage et qui est la prestation finale, la première pour laquelle Nina s'est entrainée et s'est perdue. Une scène qui rappelle la séquence hallucinante au milieu des Chaussons Rouges où Victoria se lançait dans un long ballet de près d'un quart d'heure visuellement visionnaire et envoutant. Dans Black Swan, la séquence est filmé caméra à l'épaule, au plus près des danseurs, en long plans-séquences et accompagnée de la sublime musique de Tchaïkovski (conduite par Clint Mansell, le compositeur attitré d'Aronofsky, qui livre une bande originale vraiment très réussie et fortement inspiré de la partition du « Lac des Cygne »). Et lors d'un unique plan incroyable qui est aussi probablement la plus belle image du film, Nina se transforme littéralement en un gigantesque cygne noir sous l'ovation du public et après une succession de pirouettes de plus en plus frénétiques. D'abord « cygne banc », femme pure, vierge, elle accomplit enfin complètement sa métamorphose, qui n'était que partielle durant tout le film, en « cygne noir », en femme séductrice tentée par le péché, la corruption, l'« hybris », le sexe, la mort...
Pour cela, Nina a dû s'abandonner, se donner sans réserve à son rôle qu'elle ne pouvait auparavant interpréter que partiellement car n'étant qu'une « face » de son personnage. Et si, pour incarner parfaitement son personnage, il fallait vivre vraiment vivre ce qu'il a vécu ? Et c'est à partir de là que l'on retrouve l'affiliation avec le film d'animation japonais Perfect Blue. Dans ce dernier, une jeune et innocente chanteuse du nom de Mima (même consonance dans les noms des deux héroïnes) quitte subitement son groupe très populaire pour entamer une carrière d'actrice. Comme dans le film de Powell et d'Aronofsky, Perfect Blue mélange brillamment ce qui tient de la réalité et ce qui est rêvé, imaginé. Mima, tout comme Nina, va mélanger ce qu'elle joue et ce qu'elle vit vraiment ; de même, ce qui lui arrive finit par avoir d'inquiétantes répercussion dans la réalité. Dans Black Swan, le personnage de Lilly interprété par une inquiétante Mila Kunis, et étant la doublure libérée, trouble et légèrement perverse de Nina, s'inspire clairement du double maléfique de Mima représentant son image passée qui ne cesse de la rattraper et dont on ne sait jamais si elle est réelle ou une simple imagination de l'esprit torturée de l'ex-chanteuse. Dans un extrait du feuilleton que tourne Mima dans Perfect Blue, deux personnages avaient cet échange : « Une illusion ne tue pas » - « Sauf si elle trouve un corps pour s'incarner ». Aronofsky semble avoir appliqué cette maxime à la lettre dans le cas de Lilly puisque c'est sous le corps de cette dernière, qui existe bien, que les pulsions destructrices et « perverses » de Nina vont s'incarner, prendre forme.
Le rôle de Lilly est donc des plus importants dans Black Swan puisque c'est elle qui va tirer Nina vers son « côté obscur ». Cependant Aronofsky adopte une démarche assez rare puisqu'il refuse de s'abandonner à un mystère complet qui déboucherait sur un twist final sensé clouer le spectateur à son siège. Bien au contraire, il veut que le spectateur sache que Nina est en plein délire. La séquence clé du film, qui révèle la véritable nature de cette Lilly, intervient d'ailleurs à la fin du deuxième tiers de Black Swan. Révélation qui se fait d'ailleurs de façon originale et audacieuse. Nina, entrainé par Lilly, se retrouve sous ecstasy et se lance dans une danse endiablée dans une discothèque bondé. Scène brillamment réalisée (comme quoi, après Collateral, Biutiful et The Social Network, Black Swan confirme que les boites de nuit inspirent les réalisateurs talentueux), puisqu'elle est un enchainement de plans rapides avec des filtres rouges ou vert, elle nous fait comprendre la vérité presqu'inconsciemment par le biais d'images subliminales (Nina avec soudainement un maquillage noir excessif autour des yeux la rendant plus inquiétante ; l'image très furtive d'une sombre figure ailée ; quelques images d'une Nina « dédoublé » ; et surtout une fin de séquence où l'on arrive à distinguer les deux femmes en train de danser de façon absolument symétrique).
De cette séquence suivra la scène de saphisme, qui a beaucoup fait parler, entre Nina et Lilly. En effet imaginez l'émoi masculin de voir Natalie Portman et Mila Kunis s'enlaçant langoureusement. Outre le fait que la séquence soit assez belle, elle est moins érotique que furieusement angoissante et dérangeante. On y voit le tatouage sur le dos de Lilly, une paire d'ailes noires loin d'être anodine, s'animer tandis que la peau de Nina, au fur et à mesure qu'elle jouit, est parcourue de frissons (difficile à décrire autrement que comme « une chair de poule mouvante », qui s'expliquera plus tard quand des plumes commenceront à pousser sur son corps). Ultime étape avant que Nina ne plonge irrémédiablement dans cette spirale folle (à noter l'omniprésence des mouvements circulaires que ce soit de la caméra ou des personnages). Et on ne peut parler de Black Swan sans parler de l'interprétation très impressionnante de Natalie Portman qui, comme Nina, se donne littéralement pour ce rôle. Elle danse, pleure, crie, court, met son corps à rude épreuve au point d'être à la limite de l'anorexie... Un rôle bien compliqué, qui ne fait pas dans la demi-mesure mais qui nécessite un travail physique des plus éprouvants. A ses côtés il y a aussi Barbara Hershey, très inquiétante dans le rôle de la mère castratrice et ambigüe de Nina qui a dû abandonner sa carrière de danseuse pour l'élever. Il y a aussi Winona Ryder qui incarne Beth, la « vieille » danseuse que Nina doit remplacer et qui n'accepte pas sa soudaine mise à l'écart. De part ces deux personnages transparait le plus cette compétition, cette rivalité terrifiante entre les danseuses avant qu'elles ne dépassent leur « date de péremption » ; on y retrouve alors l'influence du sulfureux Showgirls de Verhoeven, un autre film de danse féminin très sous-estimé.
Avec Black Swan, Darren Aronofsky livre son film le plus abouti à la fois par sa mise en scène mais aussi par sa richesse. Il y aurait encore beaucoup à dire sur les jeux de miroirs et les rôles des reflets par exemple ou s'étendre encore davantage sur le symbolisme des différents personnages. Le long-métrage d'Aronofsky n'est pas tout à fait un film d'horreur puisque Aronofsky privilégie les « jump scares » efficace et un constant climat oppressant et dérangeant. Mais il est néanmoins généreux en séquences surréaliste comme le dernier plan de Beth ou encore cette image où une multitude de dessin représentant Nina se mettent à lui parler (idée reprise encore une fois de Perfect Blue dont Black Swan est décidément bien le pendant « live »). Et cerise sur le gâteau, cette version « cronenbergienne et de palmesque » du « Lac des Cygnes » nous offre l'un des plus beau et des plus émouvant final de ces derniers mois.
NOTE à 7,5 / 10
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