Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Camille redouble
Film français sorti le 12 septembre 2012
Réalisé par Noémie Lvovsky
Avec Noémie Lvovsky, Samir Guesmi, Judith Chemla,…
Comédie dramatique, Fantastique
Camille a seize ans lorsqu’elle rencontre Eric. Ils s’aiment passionnément et Camille donne naissance à une fille. 25 ans plus tard : Eric quitte Camille pour une femme plus jeune. Le soir du 31 décembre, Camille se trouve soudain renvoyée dans son passé. Elle a de nouveau seize ans. Elle retrouve ses parents, ses amies, son adolescence… et Eric. Va-t-elle fuir et tenter de changer leur vie à tous deux ? Va-t-elle l’aimer à nouveau alors qu’elle connaît la fin de leur histoire ?
On a un peu l’impression que c’est le marronnier cinéphilique de la rentrée. Est-ce dû à un été maintenant pleinement dominé par les Américains et leurs blockbusters pachydermiques de plus en plus vidés de la moindre substance ? Quoiqu’il en soit, la presse française (spécialisée mais pas seulement) semble redécouvrir sous un nouveau jour ce cinéma national après ce raz-de-marée estival et se sent obligée de porter aux nues des œuvres parfois pas dénuées de qualités mais qui ne méritent clairement pas ce statut de « chefs d’œuvres intemporels » trop vite attribué.
L’année dernière, Polisse de Maïwenn ou encore La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli avaient eu droit à cet excès d’attention. Des films plutôt surestimés et aux sujets faciles (les abus sexuels contre les mineurs, la maladie enfantine) à même d’émouvoir ainsi que de malmener la presse et l’élite culturelle française qui se croit loin de tous ces maux. Libres aux autres de n’y voir que des films roublards parfois très faibles du point de vue de la mise en scène, davantage constructions et évènements médiatiques qu’objets de cinéma. Mais cela donne l’illusion temporaire mais rassurante que, même après cette traditionnelle vague de gros films U.S. ayant pour la plupart fait des scores au box office qu’aucun de nos plus gros « hits » ne pourra jamais approcher, notre bon vieux cinéma français demeure dynamique et fonctionne toujours aussi bien.
Eternel recommencement
Et ce n’est pas pourtant faute de voir que si on demandait à cette même presse et à ces mêmes spectateurs de citer les films récents qui les ont le plus marqués et touchés, ils seraient bien peu à ressortir les titres précités encensés à leurs sorties. Rebelote cette année avec des soutiens indéfectibles et délirants accordés à Quelques heures de printemps de Stéphane Brizé, comme si on n’avait pas déjà eu pléthore de longs métrages, voire d’œuvres artistiques tout court, sur la maladie et l’accompagnement pré-mortel. Ajoutons à cela le dorénavant annuel hommage dythirambique envers le désormais respecté et adoré Alain Resnais pour Vous n’avez encore rien vu ; son précédent film Les Herbes Folles avait bénéficié du même traitement, bien qu’ils soient peu nombreux à avoir osé avouer ne pas l’avoir compris et que peu de personnes l’aient encore conservé dans un coin de leurs têtes. Camille redouble de Noémie Lvovski fait aussi parti des heureux élus de cette année. Si le tableau est un peu plus à nuancer, le film ayant ses qualités, il est assez sidérant de voir que la critique est encore capable de s’extasier et de qualifier de parangon d’originalité, d’audaces et de réussite ce qui n’est autre qu’un remake en moins bien de Peggy Sue s’est mariée, qui n’était pourtant déjà pas l’œuvre la plus aboutie de Francis Ford Coppola.
Doté d’un titre un poil ridicule, peu vendeur et ne laissant presque rien transparaitre du sujet du film, le long métrage de Lvovski dispose d’un concept S.F. de base des plus universels et efficaces. Se retrouver dans un corps, le sien ou celui d’un autre, n’ayant pas le même âge est certes un postulat qui a été fait de nombreuses fois au cinéma (Big de Penny Marshall, Le Château Ambulant de Miyazaki ou encore Freaky Friday de Mark Waters pour n’en citer que quelques uns). Cela donne lieu à d’intéressants décalages et conflits de générations, de modes, de contextes sociaux,… Et permet avant tout de traiter de cette question qui hante l’humanité : si l’on avait droit à une seconde chance, que ferions-nous ou que ne ferions-nous pas pour nous améliorer et, si possible, changer le cours de notre vie forcément décevante car entachée par ces erreurs passées commises lorsque nous ne connaissions ou ne comprenions pas les règles du jeu ? Notre vie est-elle déterminée à l’avance (le destin) ou n’est-elle qu’une succession de choix menant à des millions de voies différentes ?
Si Camille Redouble n’est pas une œuvre qui ressorte toutes les deux minutes ce genre de considération, le film voulant avant tout être un divertissement, il n’écarte pas cet imposant mais passionnant bagage philosophique. On ne peut lui enlever une bonne volonté initiale en osant instiller un peu de fantaisie, même à petit budget, dans le paysage morbide, terre-à-terre et bas-du-front de la comédie et du drame à la française. Et peut-on vraiment reprocher particulièrement à Lvovski ses erreurs de mise en scène lorsque la quasi-totalité de la profession en France avoue ouvertement, comme elle, ne rien comprendre et n’avoir pour ainsi dire rien à faire de la technique ?
Retour en arrière
Le problème est d’ordre national et non pas personnel. Il y a un changement total de mentalité à opérer dans ce cinéma français sclérosé et dépassé. Le cinéma français doit avant tout comprendre que cet art est d’abord un art visuel et que l’on n’arrivera à rien si l’on ne maîtrise pas son image pour, non pas illustrer son script, mais le transcender, le rendre évident. Sinon autant faire du théâtre ou de la littérature, les marges de manœuvre y étant d’ailleurs plus grandes. C’est un constat d’autant plus agaçant que l’on est pourtant loin de manquer de talents et de moyens. Mais l’ennui est que l’on ne sait pas garder les premiers, qui se tirent à raison dans des pays étrangers qui les accueillent à bras ouverts et leur donnent les possibilités de pleinement travailler et de s’exprimer, et que l’on utilise les seconds pour ne produire que des spectacles au rabais avant tout destinés aux gosses et à flatter une fibre nostalgique ringarde.
Car l’on est capable d’investir des sommes parfois faramineuses. Soixante millions de dollars pour la quatrième aventure d’Astérix. Soit au moins six fois le budget d’un Drive ou d’un Take Shelter. Et lorsque l’on voit la médiocrité du show qui transparait à travers les bandes annonces (trois ou quatre personnes devant un fond vert ou dans un champ, ainsi qu’une grosse poignée d’effets numériques ridicules), on ne peut que convenir qu’il y a un sérieux problème dans le domaine du divertissement français. Alors en attendant, on doit se contenter d’un Camille redouble. Mais ce n’est pas pour ça qu’il faut s’enthousiasmer exagérément. Camille redouble ou Intouchables sont certes des œuvres intéressantes et bien écrites, mais il est difficile d’accepter que cela soit le summum de ce que l’on puisse accomplir et espérer dans notre paysage cinématographique hexagonal. Il est dommage de laisser les Américains, dans la plupart des cas, demeurer les portes drapeaux de la production ambitieuse, divertissante et expérimentale (les effets spéciaux, le « digital », les évolutions technologiques, la 3D,…).
Donc oui, la mise en scène de Lvovski est sans surprise relativement neutre et quelconque, à part quelques jolis effets de couleurs. Une partie du casting est assez convaincante, Lvovski en tête, si l’on excepte un Mathieu Amalric plus cabotin que jamais (ce qui n’est pas rassurant pour la suite de sa carrière), un Jean-Pierre Léaud visiblement très affaibli et donc pardonnable, et un Samir Guesmi vraiment pas probant. Le script se suit bien mais ne surprend jamais et refuse de sortir des sentiers battus ; on pourra cependant retenir la belle peinture de la relation mère/fille avec une Yolande Moreau méconnaissable et très touchante (la dernière scène confrontant Lvovski et Moreau est clairement la meilleure du film, et constitue presque en soi le nœud névralgique du long métrage). Le tout, inoffensif et classique au possible, se conclue sur une jolie morale devant amener l’héroïne et le spectateur à comprendre et à accepter ce que l’on peut changer et ce que l’on ne peut pas modifier. Dans la langue de Shakespeare, Camille redouble est, au même titre qu’un Intouchables ou qu’un The Artist, ce que l’on appelle un « crowd pleasure », c’est-à-dire un « plaisir de foule ». Un film destiné à plaire au plus grand nombre et à ne fâcher personne en suivant une gentille recette bien établie qui donne aimablement, bêtement parfois, ce que le public a envie de voir sans jamais tenter de le surprendre. C’est surement là que réside en bonne partie la bonne réception, critique et publique, de ce film.
NOTE : 6 / 10
