Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Lawless
Film américain sorti le 12 septembre 2012
Réalisé par John Hillcoat
Avec Shia LaBeouf, Tom Hardy, Jessica Chastain,…
Drame, Action, Western
En 1931, au cœur de l’Amérique en pleine Prohibition, dans le comté de Franklin en Virginie, état célèbre pour sa production d’alcool de contrebande, les trois frères Bondurant sont des trafiquants notoires : Jack, le plus jeune, ambitieux et impulsif, veut transformer la petite affaire familiale en trafic d’envergure. Il rêve de beaux costumes, d’armes, et espère impressionner la sublime Bertha… Howard, le cadet, est le bagarreur de la famille. Loyal, son bon sens se dissout régulièrement dans l’alcool qu’il ne sait pas refuser… Forrest, l’aîné, fait figure de chef et reste déterminé à protéger sa famille des nouvelles règles qu’impose un nouveau monde économique. Lorsque Maggie débarque fuyant Chicago, il la prend aussi sous sa protection. Seuls contre une police corrompue, une justice arbitraire et des gangsters rivaux, les trois frères écrivent leur légende : une lutte pour rester sur leur propre chemin, au cours de la première grande ruée vers l’or du crime.
John Hillcoat est un des « nouveaux » cinéastes les plus prometteurs de ces dernières années. Australien, il est d’abord connu pour avoir mis en scène le western La Proposition avec déjà Guy Pearce à l’écran et l’artiste musicien Nick Cave à la bande originale et au scénario. Hillcoat a aussi réalisé l’intense et très noire La Route, adaptation de la nouvelle d’anticipation écrite par Cormac McCarthy, déjà auteur de « No Country for Old Men » qui fut brillamment adapté par les frères Coen il y a bientôt cinq ans. Autant dire que voir ce grand directeur d’acteurs s’atteler à un film de gangster se déroulant pendant la Prohibition et avec en tête d’affiche le grand acteur du moment, Tom Hardy (Bronson de Nicolas Winding Refn, Warrior de Gavin O’Connor et The Dark Knight Rises de Christopher Nolan), était quelque chose d’hautement fantasmagorique.
On parlait d’oscars avant même que le tournage n’ait débuté. L’arrivée du surpuissant producteur Harvey Weinstein à la barre de l’équipe ne fit que confirmer les rumeurs. Avec son casting quatre étoiles réunissant quelques jeunes pointures comme Hardy, Shia Labeouf, Jessica Chastain, Mia Wasikowska, Gary Oldman ou encore l’acteur fétiche d’Hillcoat, Guy Pearce, Des Hommes sans loi, dont le titre original The Wettest County in the World était une fois n’est pas coutume beaucoup plus classe et accrocheur, avait toutes les cartes en mains. Sa participation à la compétition officielle du dernier Festival de Cannes semblait aller dans ce sens. Or ce fut une douche froide pour cette presse cannoise qui a toujours l’habitude de s’agiter, en bien ou en mal, pour rien.
Frères d’armes
Une fois qu’on a vu le film, on comprend qu’on a fait fausse route depuis le départ et que le long métrage d’Hillcoat n’avait rien à faire à Cannes tant il ne correspondait à rien de ce qu’on attendait là-bas. Refroidi après Cannes, Weinstein semble avoir réalisé que Des Hommes sans loi n’avait rien de la prestigieuse reconstitution historique ampoulée. On pensait qu’on allait voir la version des années 2000 du célèbre Les Incorruptibles de Brian de Palma, bien que les deux films aient quelques points communs comme la précision de la reconstitution, l’apparence d’un divertissement un peu vain et un léger goût de souffre derrière sa façade classique.
Ce dernier point vient évidemment du nom des réalisateurs derrière ces deux œuvres. Si ce n’est que John Hillcoat semble avoir eu les coudées un peu plus franches pour laisser libre court à sa fascination pour la violence humaine. Bien plus que Les Incorruptibles qui ne ternissait sa façade que par une poignée de moments gore inattendus (exécutions sanglantes, mort d’une fillette,…), Des Hommes sans loi pue le sang, la sueur et la boue. Le cadre champêtre du film d’Hillcoat n’y est sûrement pas pour rien. C’est l’un des points forts du long métrage. Ici, point de vieux Chicago, de grandes banques, de descentes policières spectaculaires, d’Al Capone ou de gangsters millionnaires extravagants.
Tout se déroule dans un petit village assez proche de ceux que l’on trouve dans les westerns ; on peut d’ailleurs clairement voir le film de John Hillcoat comme une variante 30s de ce genre par excellence américain et dont l’influence n’a cessé de traverser la filmographie du cinéaste jusque là. Dans Des Hommes sans loi, shérifs et brigands chevauchent leurs montures mécanisées et règlent leurs comptes, non pas à l’aide de colts et d’arcs, mais à coups de carabines, de mitraillettes Thompson et de lames de rasoirs. L’éternel combat entre l’envahisseur et l’envahi, symptomatique de toute l’Histoire américaine, se rejoue encore une fois avec cet agent spécial de Chicago dépêché sur place. Un citadin hautain et raciste qui méprise ces « bouseux » ayant quelques gouttes de sang d’indien dans leurs veines, ce qui expliquerai leur caractère plus bestial, et qui entend faire régner sa loi dans un royaume qui est pourtant loin d’être acquis à sa cause « civilisée ».
‘This ain’t Chicago’
Là est tout le charme et l’originalité de ce film qu’un certain nombre de critiques de la presse spécialisée n’ont pas su voir, considérant à tort le long métrage d’Hillcoat comme un banal film de studio à la structure narrative bien consensuelle. Grossière erreur car il n’y a point de glamour hollywoodien dans le film, à l’exception peut être du moment où le personnage de jeune fille mormone incarnée par Wasikowska tente de prendre une pose comme similaire à celle que prennent ces lointaines stars californiennes à la demande des photographes. Des Hommes sans loi est une déconstruction maligne de cette image clichée de la Prohibition que le cinéma américain a construit pendant soixante-dix ans. Si des œuvres récente comme la très réussie série télévisée produite par Martin Scorsese, Broadwalk Empire, ont déjà inséré la violence dérangeante, le racisme latent et le sexe débridé qui régnaient à cette époque et que le code Hays avait sciemment mis de côté pour ne pas troubler les bonnes mœurs, Des Hommes sans loi est clairement l’un des films qui aura poussé le plus loin cette logique de réhabilitation.
Le jeune Jack Bondurant (Shia Labeouf) aimerait bien être Al Capone ou un de ces chefs fortuné de la mafia de Chicago. Il reprend régulièrement leurs postures, achète le même type de chics costumes, tente même de parler comme eux,… Mais il reste fondamentalement un de ces campagnards sans manière. Un Bondurant, et le plus frêle des trois de surcroit. Jack a beau admirer Floyd Banner (Gary Oldman) pour qui il a décidé de travailler, ça n’empêchera pas ce dernier, malgré les services qui lui rend le jeune Bondurant, de le considérer, lui et ses deux frères, comme des culs-terreux. C’est cette forme de racisme entre les gens des villes et les habitants des campagnes qui est le cœur même du long métrage d’Hillcoat. Une confrontation quasi haineuse et méprisante personnifiée par l’affrontement entre les trois frères et leur repoussant antagoniste interprété par Pearce.
Si on peut dire à raison que Guy Pearce surjoue allégrement son rôle, ce qui ne serait pas la première fois ces derniers temps après ses participations dans des productions douteuses et/ou mauvaises comme Prometheus de Ridley Scott ainsi que Lock Out de James Mather et Stephen St. Leger, on peut cette fois considérer que son surjeu machiavélique sert plutôt son personnage car celui-ci est d’abord écrit de façon volontairement outrancière et grotesque. Entre flic et gangster, la différence est très mince comme ne cessait de le rappeler, encore récemment, le metteur en scène William Friedkin. Dans le cas présent, au fond, peu importe. Il n’y a ni bon, ni gentil. Tout est nuancé, à l’exception de cet Elliot Ness diabolique, bien moins humain et civilisé qu’il ne croit l’être ; une outrance dans le mal vraisemblablement nécessaire, l’antagoniste devant logiquement être plus cruel que les personnages principaux déjà bien gratinés pour que Pearce puisse dignement camper un de ces « méchants de cinéma » qu’on adore détester. Même le naïf et timide Jack devra accomplir un véritable acte barbare pour enfin être pleinement accepté et respecté dans cette fraternité qui a surtout l’habitude de parler très peu mais de frapper beaucoup.
Légendes criminelles
Outre le fait que Des Hommes sans loi soit l’un des premiers films américains à bien montrer l’importance de la campagne et le rôle crucial qu’elle a jouée dans le trafic illégal d’alcool durant la Prohibition et à aborder le sujet par le conflit peu connu qui opposait la ruralité et la ville, le film d’Hillcoat se démarque aussi de la production de genre en y convoquant le folklore et les mythes. Car contrairement à ce que pense l’agent de Chicago, croyant matériellement qu’une Thompson suffit à tuer un « immortel » (image de la marche du progrès et de la modernité éradiquant les traditions et croyances obsolètes), les règles de Chicago n’ont pas force de loi dans l’éloigné comté de Franklin. Hillcoat dépeint un univers où la légende emboite souvent le pas à la réalité ; d’où l’affiliation du long métrage avec le western et notamment les œuvres de l’immense John Ford, dont L’Homme qui tua Liberty Valence qu’il rejoint dans sa conclusion ambigüe sur la place de la légende dans l’Histoire étasunienne.
Ce n’est d’ailleurs pas innocemment que le film s’ouvre sur de joyeuses funérailles célébrées par la communauté afro-américaine alors ségréguée. Célébrations que ne comprennent pas les Bondurant, tout comme les habitants de Chicago ne comprennent pas les mœurs et les coutumes ancestrales des habitants du comté de Franklin. Mais à la différence des seconds, les frères Bondurant acceptent cet état de fait et refusent d’imposer à cette communauté incompréhensible des règles et une vision du monde qui n’y ont pas cours et qui n’y seraient pas acceptées. Malgré leur nature faussement plus bestiale et primitive, les Bondurant font preuve de tolérance à l’inverse de ces citadins noyés sous le parfum et des costumes tout lisses et propres.
Faisant parti de cet univers où courent mythes, histoires et rumeurs, les trois frères Bondurant s’inscrivent parfaitement dans ce folklore. Car les trois héros sont légendaires, non pas aux yeux trop terre-à-terre des gens de la ville, mais aux yeux des habitants de Franklin. En effet, on raconte que les trois frères sont immortels car deux d’entre eux ont connu des évènements atroces d’où ils n’auraient jamais dû ressortir (la guerre, une terrible épidémie) mais y ont malgré tout miraculeusement survécu. Croyance absurde ou réalité ? Les frères Bondurant semblent croire en cette histoire. Forrest Bondurant en tout cas puisqu’il s’acharne à cultiver cette image d’être invincible en employant un poing américain lors des bagarres qu’il tente de cacher du regard des autres. John Hillcoat s’amuse clairement à jouer sur cette opacité par le biais du personnage de Forrest, frère imposant, bourru, peu loquace et préférant grogner plutôt qu’acquiescer, avant de trancher définitivement sur la question par une belle dernière scène. Il faut noter que Tom Hardy livre une performance à la fois amusante jubilatoire et inquiétante en ne faisant pourtant presque rien et en laissant son incroyable charisme éclabousser tout l’écran ; à l’inverse du plus bavard et surexcité Shia Labeouf qui surcompense son moindre talent par une hyper activité et expressivité parfois un peu agaçante (pour le coup, on peut convenir que c’est son rôle qui veut ça, et on peut ajouter que cela faisait bien longtemps que Labeouf n’avait pas été aussi bon après des interprétations plus ou moins gênantes dans la trilogie Transformers de Michael Bay, Wall Street 2 d’Oliver Stone et bien sûr l’inénarrable Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal de Steven Spielberg).
Femmes Fatales
Des voix ont hâtivement, parfois juste après sa projection à Cannes, accusé le film d’être misogyne. Certes les femmes, hormis les figurants, ne sont qu’au nombre de deux et elles n’ont pas le premier rôle. D’un côté cela est plutôt logique et évident lorsque l’on sait à quel point le milieu des gangsters et des contrebandiers que dépeint le film était (est encore ?) machiste. Ou alors poussons dans ce cas-là la logique jusqu’au bout et continuons de conspuer les films de gangsters de Jean-Pierre Melville, de Martin Scorsese voire même de James Gray où les femmes étaient parfois réduites à la portion minimale (et on sait notamment dans le cas de ces deux derniers qu’ils sont loin d’être des machistes lorsqu’ils ne s’attèlent pas à un film sur la mafia). De l’autre, cette affirmation que Des Hommes sans loi est une œuvre misogyne est véritablement inexacte. Ces voix suffisamment outrées pour qu’elles soient entendues par tout le monde (c’est un peu leur seul but) ont au moins aussi torts que celles (les mêmes ?) qui décrétaient il y a deux ans que The Social Network de David Fincher l’était aussi ; oubliant judicieusement l’image à la base souvent masculine que l’on se fait de l’univers informatique et écartant bien convenablement au passage que toute l’aventure « Facebook » débutait dans le film… par une femme justement.
On pourra aussi leur faire remarquer que, dans Des Hommes sans loi, les femmes sont souvent à l’arrière-plan de l’image alors qu’elles auraient pu plus simplement ne pas être à l’intérieur du cadre si le film était vraiment misogyne (d’autant plus que ce n’est pas une nouveauté que John Hillcoat est avant tout un cinéaste d’hommes). Pourquoi cette position à l’arrière-plan ? Parce que les femmes ont logiquement une position de spectatrice au départ. Elles ne sont pas incorporées à ce milieu et ne peuvent donc qu’observer des hommes agissant selon des règles comme la vendetta qu’elles ne comprennent pas forcément ou, au contraire, qu’elles désapprouvent car elles n’en mesurent que trop bien les conséquences et le prix à payer.
Cela est particulière le cas de Maggie, brillamment et subtilement incarnée par la toujours juste et excellente Jessica Chastain, tandis que le rôle de jeune fille pure et naïve de Mia Wasikowska se prête moins à cette démarche. Ancienne fille de joie ayant fui Chicago, Maggie ne sait que trop bien jusqu’où peut aller la monstruosité humaine. Et ce n’est finalement pas étonnant qu’elle préfère se réfugier entre les « pattes » de ce gros ours débonnaire mais protecteur de Forrest plutôt que dans les « griffes » de citadins soi-disant civilisés. Et comment qualifier Des Hommes sans loi de misogynie quand son dernier quart d’heure montre au contraire que ces femmes sont les seules choses au monde à pouvoir permettre à ces gangsters de rester humains et qu’elles demeurent avant tout leur dernière chance de salut.
Initiation
Des Hommes sans loiest aussi un film sur l’apprentissage. Il est en effet raconté par le personnage de Jack. On peut ainsi ajouter une grille de lecture supplémentaire à ce récit finalement pas si simpliste qu’il en avait l’air car si ce narrateur est au départ inexpérimenté c’est bien entendu pour qu’il puisse apprendre tout le long du film les ficelles de ce milieu qu’il souhaite incorporer sans y être jusque là parvenu. En plus des nombreux conflits opposant les policiers et les bandits, les citadins et les ruraux, le pasteur mormon et le jeune Jack qui courtise sa fille, il faut aussi ajouter celui qui oppose deux générations. Jack et son unique grand ami, Cricket Pate, lui aussi fragilisé par son physique qui l’empêche de s’imposer comme un truand digne de ce nom, tentent de copier et de singer leurs ainés méprisants afin de mieux leur ressembler. Pour atteindre ce modèle, Jack devra prouver qu’il a le cran (le « grit »), les tripes (les « guts ») pour aller jusqu’au bout des choses et ainsi montrer à Forrest qu’il est digne de lui. Et cette solution n’est pas antinomique avec l’emploi de la violence. Et afin de faire payer celui qui l’a humilié et qui l’a blessé, Jack devra définitivement choisir l’une des voies symbolisées par et les deux ainés Bondurant. Et intégrer de cette façon sa vraie fratrie en acceptant leurs méthodes et leur vision du monde.
Des Hommes sans loia un peu tout du grand film mal compris à sa sortie. Jugé trop scolaire, trop neutre voire trop prévisible, le long métrage de John Hillcoat a été un peu vite balayé du revers de la main par une presse notamment française, trop occupée à s’extasier béatement devant des œuvres nationales proprettes qu’elle désigne et vend comme des chefs d’œuvres intemporels avant de les reléguer à jamais au placard deux semaines plus tard ; la « hype » excessive dont bénéficie Camille Redouble de Noémie Lvovsky et Quelques heures de printemps par le réalisateur de Mademoiselle Chambon (bonjour le rêve !) succédant à celle, délirante, qu’avaient reçues l’année dernière ces pseudo-évènements cinématographiques préfabriqués par une presse visiblement servile qu’étaient Polisse de Maïwenn ou encore La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli. A cause de cela, des œuvres plus intéressantes mais aussi beaucoup plus riches et audacieuses passent sous le radar. En cela, Hillcoat a réalisé un faux film de studio où se mêlent divers égorgements, éviscérations, émasculations, viols et tortures humiliantes (Hillcoat rappelle au passage toute l’horreur que constituait la pratique des plumes et du goudron). Mais il signe avant tout un vrai film de divertissement à la fois soigné, original, bien structuré, intelligent et jouissif. Si Des Hommes sans loi n’a pas grand-chose en commun avec une relecture moderne des Incorruptibles, il le rejoint en un point : être un sommet de ce que le cinéma américain est capable de proposer en termes d’« entertainment ».
NOTE : 7,5 / 10
