Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti le 13 mars 2013
Réalisé par Tom Tykwer, Andy et Lana Wachowski
Avec Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent,…
Drame, Science-fiction, Thriller
A travers une histoire qui se déroule sur cinq siècles dans plusieurs espaces temps, des êtres se croisent et se retrouvent d’une vie à l’autre, naissant et renaissant successivement… Tandis que leurs décisions ont des conséquences sur leur parcours, dans le passé, le présent et l’avenir lointain, un tueur devient un héros et un seul acte de générosité suffit à entrainer des répercussions pendant plusieurs siècles et à provoquer une révolution. Tout, absolument tout, est lié. En 1849, l’avocat malade Adam Ewing traverse le Pacifique en compagnie d’un esclave clandestin sur un navire le ramenant à San Francisco. En 1931, le jeune compositeur homosexuel Robert Frobisher quitte Cambridge et son amant Rufus Sixsmith pour se faire engager comme copiste chez le célèbre compositeur Vyvyan Ayrs. En 1973, à San Francisco, la journaliste débutante Luisa Rey enquête sur le meurtre de Sixsmith qui venait d’établir un rapport défavorable à l’encontre de la construction d’une centrale nucléaire sur l’île Swannekke. En 2012, en Grande Bretagne, l’éditeur Timothy Cavendish, heureux de son dernier succès en librairie, se retrouve poursuivi par les frères de l’auteur en question souhaitant récupérer sa part du butin. En 2144, dans la tentaculaire ville de Néo-Séoul, le clone Sonmi-451 travaille servilement dans la cafétéria « Papa Song » avant d’être sauvé par le jeune révolutionnaire Hae-Joo Chang qui veut en faire le symbole de sa lutte contre le régime totalitaire. Enfin, quelque part au XXIIIème siècle sur une île du Pacifique pleine de cannibales, Zachry, le berger d’une tribu ayant sombré dans l’archaïsme après la « Chute », rencontre la mystérieuse Meronym, une des dernières survivantes de la civilisation avancée.
Cette critique contient un certain nombre de « spoilers »
et il est donc fortement conseillé de la lire après avoir vu le film chroniqué
Cloud Atlas est un projet atypique à plus d’un titre. Il est d’abord adapté d’un roman de David Mitchell, paru en France sous le titre de « La Cartographie des Nuages », qui est réputé pour être absolument inadaptable de par son histoire et la structure par laquelle elle est relatée. En effet, celle-ci est composée de six récits se déroulant à des périodes différentes et s’entremêlant intrinsèquement pour n’en former au final qu’un seul. On y compte une centaine de personnages ; on y trouve des ruptures de ton incessantes qui obligeraient un réalisateur à mélanger des genres cinématographiques aussi divers que la comédie, le drame costumé, la science-fiction, le thriller paranoïaque et l’aventure post-apocalyptique. Un véritable casse-tête qui a nécessité une équipe de tournage hors norme : trois réalisateurs-scénaristes se partageant le travail, autant de compositeurs et deux directeurs de la photographie. Et afin de bien rendre compte à l’écran les récurrences et les échos entre chaque personnage, les acteurs et actrices composant le casting interprètent plusieurs personnages dans chacun des six récits. Les liens se font ainsi plus aisément à l’aide de maquillages souvent impressionnants même si l’idéal aurait été l’utilisation de la « performance capture » (mais cette dernière mettra encore un certain temps à atteindre la maturité qui aurait été nécessaire pour rendre pleinement justice à ce projet). Quelques prothèses sont un peu plus grotesques mais elles ne concernent heureusement que des passages plus outranciers ou humoristiques du film.
Cependant, ce n’est pas le pire. Car qui dit « adaptation au cinéma » implique nécessairement un plan de financement pour la production du long métrage. Et c’est là où le chemin de croix a véritablement commencé. Impossible de trouver des fonds à Hollywood puisqu’aucun studio ne trouverait un intérêt à produire un film pareil : plus de 100 millions de dollars, une complexité narrative, des thématiques fortes (l’homosexualité, l’esclavagisme, la révolte sociale,…), un arrière-plan philosophique et théologique (notamment bouddhiste) en total désaccord avec celui d’une population étasunienne fortement chrétienne,… Ajoutons à cela que quelques séquences de nudité et de violence, notamment anthropophagique, et des éléments de langage ordurier lui assurent dès le départ un classement « R », soit une interdiction aux moins de 17 ans. Seuls Prometheus de Ridley Scott et Millenium de David Fincher sont récemment parvenus à disposer d’un budget de « blockbuster » tout en ayant un classement « R » : la raison tient à la fois du passif de leurs réalisateurs respectifs, qui sont dans les petits papiers du public et des producteurs, mais aussi de leur nature (une « prequel » au cultissime Alien et une adaptation d’un « best-seller » international) assurant une certaine quantité de spectateurs.
Or Andy et Lana Wachowski, qui portèrent en premiers le projet après que Natalie Portman leur ait fait lire le roman lorsqu’ils produisaient V pour Vendetta, ne sont plus vraiment en odeur de sainteté à Hollywood. Pourtant, ils ont été temporairement les rois de la cité des anges. Après avoir mis en scène le thriller lesbien Bound, les Wachowski avaient enchainé sur un film de S.F. qu’ils avaient eu du mal à monter (on dénotait déjà chez eux un goût pour le projet impossible et jusqu’auboutiste). Un long métrage futuriste qui était non seulement novateur formellement mais aussi incroyablement dense dans son propos. Bref, une anomalie dans le cadre du cinéma populaire américain qui, de surcroit, obtint un succès au box-office pour le moins inattendu. Ce film, on le connait tous aujourd’hui, c’est Matrix. Après Matrix Reloaded et Matrix Revolution, deux suites plus polémiques et divisant en deux camps distincts les spectateurs qui hésitent encore à choisir entre summums du « blockbuster » philosophique et pensum masturbatoire pour « geeks », les Wachowski ont enchainé sur un projet non moins « casse-gueule » : l’adaptation du manga « Speed Racer » sur lequel s’était déjà penché Alfonso Cuaron. Sorti en juin 2008, ce sommet du film de divertissement doublé d’un chef d’œuvre expérimental à l’avant-gardisme sans précédent fut cloué au pilori par une critique hystérique et boudé par le public.
La claque fut sévère et le « flop » de Speed Racer reste l’un des plus conséquents de ces dernières années. De quoi mettre en mauvaises postures les Wachowski qui ne sont pourtant pas réputés pour se laisser marcher sur les pieds et exécuter sagement une commande de studio. Cinq ans plus tard, ils reviennent avec un nouveau projet qui n’est pas la plus simple des options pour un retour fracassant au box-office ; il faut néanmoins rappeler que les deux réalisateurs avaient aussi dans leur besace Cobalt Neural 9, un film à petit budget relatant l’histoire d’amour homosexuelle entre un G.I. et un Irakien lors d’une seconde guerre en Irak dont le déroulement aurait diamétralement différé (au programme était notamment prévu des scènes de sexe « hard » et une tentative d’assassinat de George W. Bush par les deux amants). Pour obtenir un premier appui, ils se sont associés au metteur en scène allemand Tom Tykwer (Cours Lola, Cours ainsi que le fascinant Le Parfum ou encore L’Enquête) qui a co-écrit avec eux le scénario et qui a composé en partie la très belle bande originale. Les trois scénaristes et réalisateurs sont aussi les producteurs de ce Cloud Atlas.
On est donc bien obligé de saluer le projet et de le considérer plus que digne d’intérêt. Il a été élaboré dans une complète autonomie et avec une liberté créatrice assez exceptionnelle compte tenu de son ampleur : depuis l’Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, il n’y avait bien eu que le très mal-aimé Alexandre d’Oliver Stone dans la catégorie des « blockbusters » indépendants. Après un montage financier très alambiqué, basé sur des fonds drainés et amassés du côté de l’Europe et surtout de l’Asie, le film a enfin pu voir le jour en réunissant un casting de « stars bankable » : Tom Hanks, Halle Berry, Jim Broadbent, Jim Sturgess, Ben Whishaw, Hugo Weaving, Hugh Grant, Susan Sarandon ou encore la sud-coréenne Doona Bae. Le projet est d’une telle ambition au niveau de sa forme (particulièrement en termes de montage) et dans son propos, qu’il est difficile d’enfoncer complètement le long métrage à moins d’être atteint d’une complète mauvaise foi.
C’est pourtant ce qu’a fait la critique outre-Atlantique, et certaines revues se sont même amusées à le classer en bonne position dans leur « flop » de 2012, parfois aux côtés de cette autre cible facile qu’était le pourtant audacieux et très attachant John Carter d’Andrew Stanton. On leur rétorquera que l’année dernière était pourtant très riche en véritables navets boursouflés qui, en plus de ne jamais prendre de risques, avaient été salués par des succès populaires et parfois critiques assez gênants (Prometheus, Men in Black 3, Blanche Neige et le chasseur, The Amazing Spider-man, etc… la liste est sans fin). Marketé n’importe comment par un studio Warner, chargé de sa distribution, qui ne semblait pas trop y croire malgré une bande annonce étourdissante de cinq minutes qui fait office de modèle du genre, le film fut un autre « flop » conséquent. Cependant, grâce à ce système de financement, les pertes devraient être bien moins importantes pour chacun des participants. Et le film est évidemment passé inaperçu aux yeux d’une Académie qui n’aime que les vainqueurs. Cloud Atlas a été mal aimé.
C’est avec cinq mois de retard que le film des Wachowski et de Tykwer sort enfin en France. Une sortie de principe puisque le long métrage est déjà en vente dans plusieurs pays ; il est à présent très facile de le trouver gratuitement et en intégralité sur Internet par des moyens plus ou moins légaux. La réception critique a été plus nuancée dans l’hexagone, mais les revues et les articles imprimés ont été bien peu à accorder la place qu’il aurait fallu à un tel projet. Au mieux, l’avis était positif, voire très élogieux, mais se contentait d’un laconique « c’est ambitieux et immense », sans jamais aller plus loin, tout en étant relégué dans les dernières pages accordées à la rubrique des sorties. Au pire, le film était moqué et conspué comme le fut Speed Racer, sans que le journaliste ne prenne la peine de rappeler en quoi un projet comme Cloud Atlas est, malgré ses défauts, extrêmement important, voire novateur, par la manière dont il a été fabriqué et qui dévie clairement des règles communément admises. Pour trouver la majorité des avis vraiment constructifs sur le film, qu’ils soient positifs ou négatifs, il faut se tourner vers le net et les blogs qui y fourmillent. Mais d’une certaine manière, malgré quelques éloges épars, Cloud Atlas ne fait pas « l’évènement ». Pire qu’une mauvaise réception, Cloud Atlas a surtout reçu une indifférence polie. Et ce n’est pourtant pas faute d’être une œuvre gigantesque et intelligente gardant à l’esprit qu’il est regardé par un « public » et qui n’est donc pas, de ce fait, difficile d’accès.
On peut reprocher plein de défauts à Cloud Atlas, comme dans la plupart des précédents longs métrages des deux Wachowski. Cela vient du fait qu’ils n’ont pas pour habitude de reculer. Allant jusqu’au bout de leur démarche, leurs films peuvent déplaire par leur non conventionalité. Mais ces défauts sont généralement plus attachants que réellement handicapants dans la perception globale de l’œuvre. Un peu à l’image d’un Peter Jackson dont les excès boulimiques de générosité peuvent être pardonnés par la bonne intention gargantuesque de chacun de ses nouveaux films. Cela empêche-t-il Cloud Atlas d’atteindre le statut de « grand film » ? Non car, à l’image d’un certain nombre de « films malades » comme François Truffaut aimait les appeler, un long métrage imparfait est parfois plus mémorable et peut disposer d’un impact bien plus fort qu’une œuvre inattaquable mais d’où rien d’inattendu et d’audacieux ne ressort. La perfection est lisse et il n’y a jamais grand-chose à en dire. Un mal-aimé est souvent plus attachant qu’un premier de la classe bien propre sur lui. On pourra prendre autant de plaisir imaginable à voir un Happiness Therapy, film très divertissant et impeccable ne sortant jamais de la route toute tracée des « feel-good-movies », il ne reste pas autant en mémoire que le parfois boursouflé et raté Cloud Atlas. C’est par ses imperfections que l’on prend pleinement la mesure de ce pari insensé que le film arrive à relever dignement, ce qui constitue déjà un miracle en soi.
Malgré ses six récits imbriqués et sa durée de trois heures, le film ne souffre d’aucune baisse de rythme et est d’une limpidité absolument phénoménale. On n’est jamais perdu pendant le déroulement de l’intrigue malgré les incessants « flashbacks » et « flashforwards » ainsi que par les multiples apparitions des mêmes acteurs dans des personnages différents. Cette clarté vient certes du fait que les six histoires et leurs héros sont très différents et donc facilement discernables. Mais une grande partie du boulot vient aussi de ces trois réalisateurs qui ont su allier une écriture intelligente et un montage admirable se permettant quelques ruptures de ton et quelques parallélismes assez brillants. A chaque récit correspond un genre différent : on retrouve chronologiquement le film historique, le drame, le thriller « seventies » à tendance « blaxploitation », la comédie, la S.F. et l’aventure post-apocalyptique. Et malgré leurs spécificités, ces tons s’accordent avec une rare justesse. On passe du rire à l’effroi, de l’émerveillement aux larmes en quelques secondes sans même s’en rendre compte.
On pourrait craindre un caractère pluriel et bâtard, notamment par le fait que le film soit réalisé par trois réalisateurs, mais il n’en est pourtant rien. Le tout est d’une homogénéité déconcertante. Certains admirateurs des expériences visuelles barges des Wachowski seront peut-être déçus par leur relative retenue, mais elle était probablement le prix à payer pour avoir l’impression d’assister à un seul film cohérent. Car Cloud Atlas est tout sauf une succession de six courts métrages d’une demi-heure chacun, mais bien un unique long métrage. D’où le mépris que l’on peut avoir pour certains détracteurs, qui se gaussent du peu d’intérêt qu’ont ces récits pris indépendamment, puisque le projet se veut global et non segmentaire. Le nœud du film est justement d’accorder chaque aventure aux autres ; les analyser au cas par cas n’est en rien pertinent. La finalité du long métrage est de dresser une sorte de fresque sur l’humanité et son évolution en montrant ses répétitions mais aussi ses ruptures et audaces. Il y a un vertige qui se dégage de Cloud Atlas dans sa manière d’étendre son histoire sur plusieurs siècles.
Le film démontre que chaque vie humaine n’est pas forcément un accomplissement en soi mais est plutôt une étape vers l’élévation ou la chute de la race humaine. Chaque existence apparait aussi légère et limitée qu’une goutte d’eau. Mais comme le rappelle l’avocat Adam Ewing (Jim Sturgess) : « l’océan est composé d’une multitude de gouttes ». Cette impression d’incomplétude est perceptible par ce principe voulant conférer divers rôles aux mêmes acteurs. Si on frôle le « gimmick » dans certains cas, on peut remarquer que quelques personnages de Tom Hanks, d’Halle Berry ou de Ben Whishaw relèvent parfois de la figuration alors que ces acteurs tiennent la vedette sur d’autres segments. Si des personnages peuvent avoir une grande importance, d’autres demeurent en arrière-plan. Soit parce qu’ils ont accompli leur élévation, soit parce qu’ils attendent l’heure plus propice pour une rédemption dans une vie ultérieure. Néanmoins, même les échecs des uns ont suffisamment d’importance dans le futur pour être transformés en victoires quelques deux siècles plus tard. Chaque homme est un échelon de l’échelle Humanité et Cloud Atlas est un « puzzle ». Une fois que toutes les pièces ont été placées, le long métrage dévoile une vue d’ensemble, un dessein plus grand.
Cloud Atlasapplique cette idée du puzzle à la lettre. Toutes ses séquences sont morcelées mais elles sont agencées de manière à créer une cohérence globale. Ce ne sont pas des groupes de scènes que l’on voit mais une grande séquence liant des personnages de temporalités différentes. L’introduction présente six scénettes énigmatiques mais celles-ci ne font qu’une par leur sens : il s’agit du moment où les six héros commencent à relater leurs récits au spectateur. Après l’apparition du titre, dans un même « mouvement symphonique », se déroule une longue séquence d’une demi-heure instaurant les enjeux et présentant les héros des six récits. Mais ce tout ne fait qu’un. Ce n’est que la première étape de la narration. Et les diverses épreuves des héros se lient pour n’en former qu’une seule, générale. Les six héros se retrouvent au pied du mur aux mêmes moments, et ils s’échappent de leurs prisons en « même temps », que ce soit de la maison du compositeur Vyvyan Ayrs (Jim Broadbent), de la maison de retraite Aurora House, de la cellule du clone Sonmi-451 (Donna Bae) ou encore de la voiture immergée de Luisa Rey (Halle Berry). De même, ils affrontent leur némésis, souvent incarnées par Hugo Weaving, dans un montage parallèle liant en une seule lutte les diverses confrontations.
Chaque séquence est toujours le miroir d’une séquence provenant d’un autre récit. L’esclave Autua (David Gyasi) qui court le long du mât pour gagner son droit de passage sur le navire dans lequel il a clandestinement embarqué fait écho à la course effrénée pour la liberté de Sonmi et de Hae-joo (Jim Sturgess) sur une autre passerelle suspendue au-dessus de la vertigineuse Néo Séoul. Et le saut victorieux du premier renvoie inversement à la chute dramatique de Hae-joo. Alors que les quatre retraités fugitifs d’Aurora House, parmi lesquels on compte l’éditeur Timothy Cavendish (Jim Broadbent), sont poursuivis par la monstrueuse infirmière Noakes (Hugo Weaving), Luisa Rey et son allié Joe Napier (Keith David) traversent en hâte un bâtiment rempli de clandestins avec, à leurs talons, le sinistre tueur à gage qui les harcèle depuis le début (évidemment incarné par Weaving). Les rapports se font aussi de manière différée comme lorsque Hae-joo promet à Sonmi-451 qu’il ne la lâchera plus et que le guerrier Zachry (Tom Hanks) rattrape à deux reprises la belle Meronym (Halle Berry) sur le point de tomber. Vyvyan rêve du futur alors que Zachry fait des cauchemars sur les innombrables drames qui l’ont précédé et dont il n’a pas connaissance.
Ce principe de connexions où « tout est lié » est une récurrence dans le genre du « film choral ». Il peut apparaitre comme excessif dans certains cas, mais il ne parait jamais forcé dans Cloud Atlas puisque ces connexions sont généralement faites par le biais de l’image ou du montage-raccord et non par une voix off didactique. Il s’agit d’un pari audacieux sur l’intelligence du spectateur à une heure où l’on tend à l’habituer à tout lui surligner au marqueur fluo. Les trois réalisateurs réussissent aussi à rendre évident de manière progressive les liens rattachant chaque histoire. L’histoire d’amour tragique entre Robert Frobisher (Ben Whishaw)/Rufus Sixsmith (James D’Arcy) renvoie à celle entre Sonmi 451/Hae-joo car elles s’achèvent toutes les deux par un sacrifice. Mais si cette dernière se finit « mal », la romance heureuse entre Adam Ewing et Tilda, interprétés par les mêmes acteurs, se charge de rétablir la balance en plus de faire comprendre leur trajectoire future : toujours ensemble, envers et contre tous. La confrontation entre l’avocat malade Adam Ewing et son docteur empoisonneur (Tom Hanks) retrouve un écho cinq cents ans plus tard avec l’acte de lâcheté de Zachry à l’encontre de son beau-frère (toujours Jim Sturgess). D’ailleurs, ces deux récits d’ouverture et de clôture referment une boucle qui englobe toute l’histoire de Cloud Atlas (un retour au même devant être transcendé) grâce à quelques clins d’œil comme la petite pierre verte, l’allusion au cannibalisme ou encore la phrase « les faibles sont pitances et les forts se remplissent la panse ».
On pourra même noter un détail amusant : dans le premier récit, les Noirs sont les esclaves des Blancs ; mais, dans un avenir lointain, ce sont les hommes à la peau sombre qui représentent le peuple des Prescients, soit les derniers survivants de la part « intelligente » et avancée de l’Humanité, tandis que les Blancs ont régressé en peuplades primitives voire en tribus cannibales, soit le renoncement total du concept de « civilisation » vers lequel l’Humanité tendait depuis le début de Cloud Atlas. C’est alors qu’on peut analyser les personnages de Cloud Atlas d’un point de vue évolutif et non plus uniquement d’un point de vue réminiscent. On peut évidemment voir les divers rôles d’un même acteur comme ses réincarnations, bien que cela pose un petit problème avec un ou deux d’entre eux en termes de chevauchement temporel. Mais si l’on n’adhère pas à la théorie bouddhiste, on peut se rattraper aux branches en considérant que chaque acteur incarne un « archétype ». Dans ce cas-là, chaque acteur n’interprète pas une réincarnation mais l’évolution d’un archétype au cours de l’histoire. Cela permet de souligner les récurrences ou les différences par une idée visuelle, là où la littérature pouvait se contenter de l’écriture pour le faire.
Certains sont évidents et n’évoluent pas vraiment dans le temps ; ou alors ils empirent comme pour faire payer leur ignominie passée. L’acteur britannique Hugh Grant est justement employé à contre-emploi et personnifie des « figures d’autorité » que les héros doivent défaire pour amener un nouvel ordre social. Tour à tour, Grant est un révérend esclavagiste (il représente la religion passant alors au-dessus de tout), le directeur de Cambridge qui rejette le musicien gay Frobisher, le directeur d’une centrale nucléaire élaborant un complot mortel, le riche grand frère rancunier de Cavendish, le patron du bar « Papa Song » dans lequel officie servilement Sonmi et le chef d’une tribu cannibale faisant la loi dans la vallée où vit Zachry. Hugo Weaving, rendu célèbre par le rôle du sinistre Mr Smith dans la trilogie Matrix, incarne son bras droit maléfique. Il est la personnification même du « mal », alors que les traits séduisants de Grant tachent au contraire de masquer ce côté obscur. Weaving est un beau-père faisant une affaire avec le révérend, un compositeur nazi, un tueur à gage chargé de faire le sale boulot, une ignoble nurse d’Aurora House, le chef de la police de l’Unanimité traquant le couple rebelle Sonmi/Hae-joo puis Vieux Georgie, le démon qui hante l’esprit de Zachry et qui tente de le faire basculer de son côté.
Face à ces personnifications mauvaises tachant de garder intact un ordre social injuste soi-disant immuable, il y a des personnifications plus positives. Susan Sarandon représente une forme de « sagesse » : elle défend le droit des femmes au milieu du XIXème siècle, elle est l’amour perdue et l’espoir rédempteur de Cavendish, puis un génie mathématicien aux yeux de Sonmi ou encore une prêtresse conseillant Zachry. Jim Sturgess représente le « combattant », l’allié. Il luttera d’abord contre l’esclavage, il sauvera les quatre retraités d’Aurora House en prenant leur parti et en assommant l’infirmière Noakes, il protégera le clone Sonmi-451 en la transformant en chef de file du mouvement de résistance auquel il appartient puis il défendra, en vain cette fois, son enfant contre une horde de cannibales. Ben Whishaw incarne « le rejeté », l’être à part : un mousse raillé par l’équipage du bateau qu’il sert, le compositeur prodige et homosexuel honnis, le hippie (qui vend logiquement la musique qu’« il » a écrite) ou encore la femme volage du frère de l’éditeur Cavendish.
Mais tous ses personnages gravitent autour d’un seul : celui incarné par Tom Hanks. Ce dernier peut apparaitre comme le plus fluctuant, le plus difficile à cerner. Il est le personnage qui est sur la corde raide et qui balance perpétuellement entre le bien et le mal sans vraiment arriver à choisir. On ne peut nier son côté affable et rassurant, mais il est toujours parasité par des aspects plus sombres, mesquins, égoïstes. Il est d’abord un docteur qui se charge de soigner Adam Ewing sous de beaux motifs avant de dévoiler son sinistre plan de l’empoisonner pour mieux récupérer l’or de son coffre. C’est le crime initial. Il ne vaut pas mieux que les cannibales qu’ils déterrent pour revendre leurs dents fossilisées. Quelques décennies plus tard, Hanks est le propriétaire d’un hôtel qui, sous couvert de « cacher » Frobisher alors en fuite pour un crime, le dépouille lentement mais sûrement. Un premier tournant s’amorce avec l’enquête de Luisa Rey. Hanks y apparait comme un employé de la centrale appartenant au vil personnage de Hugh Grant, mais il commence à faire un pas vers le « bien » en tentant d’aider cette femme à qui il n’ose avouer son amour.
Mais il est tué en plein élan par le tueur à gage, ce qui ne rend que très incomplète sa participation au dénouement de l’affaire. Le voilà donc relégué en voyou minable se rêvant poète avant de balancer par-dessus un balcon le critique littéraire prétentieux qui avait eu l’outrecuidance de laminer son œuvre. Après avoir incarné l’éditeur Cavendish sur grand écran, un être lâche qui va néanmoins accéder à la rédemption, Hanks est de nouveau prêt à avoir une seconde chance. Hanté par un acte qu’il n’a pas osé accomplir et qui a eu pour conséquence la mort de son neveu et de son beau-frère, le berger Zachry est perpétuellement tenté par le mal (Vieux Georgie, sa mauvaise conscience vêtue comme cet Adam Ewing qu’il a tenté d’assassiner). Mais il est sauvé in extremis par Meronym qui le mène vers la lumière. Une élévation spirituelle qui le transforme en vieux sage. Si les crimes du passé se paient dans le futur, ils peuvent aussi être réparés par la même occasion. L’ignoble compositeur vieillissant Ayrs, qui séquestre son copiste gay infiniment plus talentueux dans son manoir écossais, se retrouvera à son tour enfermé dans ce même manoir, servant alors de maison de retraite, sous les traits de Timothy Cavendish. Après ce paiement, Broadbent fera partie des innocentes « victimes » du régime totalitaire de Néo-Seoul avant d’intégrer le groupe de Prescients qui sera sauvé par les hommes d’Ailleurs.
Dans les premières minutes du long métrage, Adam Ewing se pose la question de ce qui peut et de ce qui ne peut pas être changé si l’on considère que Dieu a créé ce monde. Cloud Atlas répond que rien n’est immuable. Le projet du film et son message se rejoignent par leur caractère révolutionnaire. Cloud Atlas prône la destruction des barrières, y compris esthétiques et narratives. Alors qu’il est sur le point de composer son unique chef d’œuvre testamentaire, le sextet « Cloud Atlas », Frobisher écrit à Sixsmith qu’il faut transcender toutes les conventions et que, pour cela, il faut d’abord concevoir la possibilité de le faire. Ce n’est pas un hasard si c’est Tom Tykwer qui dirige cet épisode. Le Parfum suivait le jeune Jean-Baptiste Grenouille (Ben Whishaw justement) qui était aussi en quête de l’Absolu, du plus grand de tous les parfums, au point d’être ostracisé et d’être consumé par sa flamme créatrice. Les six héros de Cloud Atlas se soulèvent contre toutes les formes d’esclavagisme, d’asservissement et de rejet à l’encontre des noirs, des homosexuels, des vieux, des « clones », des gens « normaux » par de riches industriels omnipotents,… La destruction des idées préconçues est centrale chez les Wachowski, au point qu’ils la suivent à la lettre dans leurs vies privées et dans leurs rapports avec les grands studios. Néo découvrait dans Matrix que le monde était une illusion et qu’il était l’Elu chargé de la briser. Cela devint une profession de foi avec Speed Racer : les expérimentations cinématographiques permettaient aux Wachowski de se libérer des contraintes formelles et narratives en même temps que le héros se libérait du joug de la corporation tentant d’avoir la mainmise sur l’univers des courses.
On retrouve encore dans Cloud Atlas cette croyance des Wachowski, peut-être naïve mais indubitablement très belle, selon laquelle c’est l’art lui-même qui est le moyen de transmission de cette révolte. Chaque récit a une influence sur le personnage principal suivant par le biais d’une œuvre de création : le journal intime d’Adam Ewing marque au fer rouge Robert Frobisher ; les lettres de ce dernier fascinent Luisa Rey tandis qu’elle relate son histoire sur des vidéocassettes avant d’en écrire un livre ; c’est ce dernier que lit Cavendish dans ce voyage en train marquant le début de son introspection ; le roman de l’éditeur est ensuite, selon sa volonté, adapté en un film dont les dialogues servent de déclencheurs à une révolution menée par Sonmi-451 ; et les principes fondamentaux d’équités qu’elle prône sont enregistrés et deviennent les nouvelles Tables de la Loi aux yeux de Zachry et de sa tribu. Tous les arts, que ce soit le cinéma, la littérature, l’écriture, la vidéo et évidemment la musique (« Cloud Atlas » revenant en filigrane dans les histoires suivantes), ont une influence et permettent de rendre immortelles des aventures et des idées qui obtiennent un impact parfois majeur dans les siècles à venir. A la fin, la boucle s’achève avec le retour à la tradition orale. Le but de toute cette succession folle et démesurée d’évènements prend enfin un sens. Une fois installé sur une des colonies d’Ailleurs avec quelques survivants, Zachry est en mesure de raconter la mémoire de la Terre. Une planète « morte » que les nouvelles générations n’ont pas connues, mais qui reste avant tout le berceau de leur identité.
NOTE : 9 / 10