Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
- Film français sorti le 05 mai 2010
- Réalisé par Gaspar Noé
- Avec Nathaniel Brown, Paz de la Huerta, Cyril Roy,
- Fantastique, Drame
Oscar et sa soeur Linda habitent depuis peu à Tokyo. Oscar survit de petits deals de drogue alors que Linda est stripteaseuse dans une boite nuit. Un soir, lors d'une descente de police, Oscar est touché par une balle. Tandis qu'il agonise, son esprit, fidèle à la promesse faite à sa soeur de ne jamais l'abandonner, refuse de quitter le monde des vivants. Son esprit erre alors dans la ville et ses visions deviennent de plus en plus chaotiques et cauchemardesques. Passé, présent et futur se mélangent dans un maelstrom hallucinatoire...
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Le nom de Gaspar Noé a résonné dans toutes les oreilles en 2002. C'est avec son Irréversible que le Festival de Cannes avait eu cette même année l'un des plus grands scandales de son histoire : violence extrême, scènes de sexe explicites, défonçage de crâne avec un extincteur, viol en plan fixe et en temps réel,... Mais depuis plus grand-chose. Il y a pile un an, il présentait enfin, dans une copie largement imparfaite, son souvent repoussé Enter the Void (un temps bêtement traduit par « Soudain le vide » qui avait fait la joie de nombreux critiques de la presse). Projeté à la fin d'une sélection qui s'était révélée très riche et s'étant fait volé le statut de « scandale de Cannes » par l'Antichrist de Lars Von Trier, le film de Noé était passé dans l'indifférence générale. Il a donc fallu un an pour que Noé puisse enfin sortir le fameux film dont il rêve depuis près de vingt ans.
Disons-le tout de suite : l'intérêt dEnter the Void n'est sûrement pas dans son histoire. En effet, Noé « adapte » « Le Livre tibétain des Morts » ou « Bardo Thödol », c'est-à-dire qu'il essaye de faire vivre au spectateur l'expérience de la mort telle qu'elle est décrite dans le livre ; une séquence dans les escaliers permet d'ailleurs à un des protagonistes d'en résumer les différentes étapes afin que le public ne se sente pas perdu durant les deux heures qui vont suivre. Sujet oblige, le film est donc obligatoirement vu à la première personne, le spectateur devenant pendant deux heures et demie cet Oscar. C'est là où Enter the Void atteint sa première limite : il est assez difficile (ou désagréable) de s'identifier et de s'attacher à un jeune junkie ni très subtil et encore moins intelligent. De ce point de vue, la virtuosité est vraiment technique puisqu'elle amène de nombreux et brillants plans séquences. La première demi-heure en est le meilleur exemple : un très long plan séquence subjectif entrecoupé d'une belle scène de trip lorsqu'Oscar se retrouve sous acide. La voix off, c'est-à-dire le monologue intérieur dOscar, est travaillée de manière à lui donner une sonorité particulière et Noé pousse le vice jusqu'à recréer les battements de paupières de manière constante. Cette audacieuse introduction, qui rappelle celle du film Strange Days de Kathryn Bigelow, est aussi le moyen de présenter tous les personnages qui vont émailler les très nombreuses visions d'Oscar après son exécution. Ce plan s'achève évidemment brutalement avec la mort d'Oscar par une balle de la police venue l'arrêter ; illustrant parfaitement le thème de prédilection de Noé : le risque de tout perdre en un instant.
Jusque là on est plutôt convaincu par l'audace et la maîtrise de Noé, et ce, même avant le premier long « plan » du film. Afin de faire entrer le spectateur dans l'ambiance de son long-métrage, Gaspar Noé le commence par un générique de début (qui fait aussi office de celui de fin) assez particulier et génial : complètement pop, effréné et à effets stroboscopiques et épileptiques, il fait évidemment écho au générique et à la fin d'Irréversible. Mais c'est après la mort d'Oscar que le film « commence » vraiment et c'est à partir de là que l'on commence à être partagé. Encore une fois du côté technique c'est absolument irréprochable. Les images sont sublimes, audacieuses, envoutantes et elles sont doublées d'une bande son vraiment prenante. Tout y est pour plonger le spectateur dans une ambiance troublante et viscérale. Pendant ces deux heures et demie on ne cesse d'être secoué, que ce soit par les plans aériens tourbillonnants au-dessus d'un Tokyo fantasmagorique, par la tristesse bouleversante de Linda (jouée par Paz de la Huerta, tantôt émouvante, tantôt exaspérante) après la mort de son frère, par la violence de certaines séquences... Ce dernier aspect peut d'ailleurs rebuter un certain nombre de spectateurs car si cette violence n'atteint pas le niveau de celle d'Irréversible elle est d'un extrême réalisme ; parfois pas loin de la complaisance lorsque Noé nous ressert pour la troisième fois le flashback traumatique de l'accident qui tua les parents des deux héros. Cette mise en scène audacieuse s'essouffle aussi à un moment, lorsqu'Oscar survole la ville pour observer sa soeur essayant de faire son deuil. La répétition du même schéma, qui est certes logique par rapport aux différentes étapes de l'au-delà énumérés au début du film, finit par lasser sérieusement, d'autant plus que certaines séquences étaient assez dispensables (notamment la scène de l'avortement et la scène de sexe saphique avec Linda). C'est dans cette partie que le film aurait grandement mérité d'être raccourci d'une petite demi-heure. Mais Noé se rattrape lors des vingt dernières minutes en nous offrant entre autres un plan séquence, que n'aurait pas renié Brian de Palma et qui semble tout droit sortir de son Snake Eyes, où la caméra se balade au-dessus des pièces multicolores d'un Love Hôtel et où l'on assiste aux ébats sexuels variés d'un grand nombre de couples.
A l'instar du récent Avatar de Cameron mais surtout du 2001 : L'Odyssée de l'espace de Kubrick qui est le modèle de Gaspar Noé, Enter the Void revendique avant tout son appartenance au cinéma « de la sensation ». Mais là où Avatar proposait en plus une intrigue classique mais très riche et construite et où 2001 amenait à une très forte réflexion philosophique et métaphysique sur l'Homme et sa place dans l'Univers, Enter the Void apparait comme étant au final d'une certaine vacuité. Son plus grand défaut est sans nul doute qu'une fois après avoir vécu l'expérience de ce trip, une seconde vision n'est absolument pas nécessaire, voire pourrait même être préjudiciable au film. Car une fois la découverte passée que reste-il ? Le peu d'histoire se retrouve concentré dans une petite demi-heure où Oscar, après avoir été tué, revoit en flashbacks désordonnés des morceaux de son ancienne existance. C'est ce passage qui permet surtout de donner une certaine épaisseur aux personnages présents directement ou indirectement dans le plan séquence initial. C'est aussi cette partie du film qui permet d'étoffer l'élément central d'Enter the Void, c'est-à-dire la relation entre Oscar et sa soeur (leur traumatisme commun, leur « pacte de sang » leur interdisant de se séparer, leur sentiments ambigus,...). Mais rapidement le film finit par tourner à vide en enchainant des séquences assez agaçantes de puérilité : l'inévitable scène du gosse qui découvre ses parents en train de faire l'amour ; une transition (très) maladroite entre un ébat sexuel et un allaitement ; une scène où Noé, pour instaurer le doute chez le spectateur au sujet de la relation entre Oscar et Linda, ne trouve rien de mieux que de montrer le premier en train de renifler les culottes de la seconde ;... C'est un peu là où réside tout le paradoxe de Noé : son indéniable et formidable audace technique et sa grande faiblesse d'écriture ; sa tendance au voyeurisme et à la « provocation » gratuite (le gros plan sur le foetus avorté, le plan « subjectif » du pénis pénétrant dans un vagin) qui cache en fait une véritable naïveté voire une certaine forme de romantisme. Le meilleur exemple de ce paradoxe réside dans la fin d'Enter the Void où toute cette violence, cette tristesse, cette souffrance souvent insoutenable et dérangeante s'achève par un coït sublime permettant la réincarnation d'Oscar.
Avec ce film, Gaspar Noé aurait pu frôler le chef d'oeuvre. Mais Enter the Void pâtit de son parti pris : être un « gigantesque plan séquence subjectif ». Et qui dit plan séquence dit aussi une certaine forme de temps réel, et ce, même si Noé s'amuse à brouiller le passé, le présent et le futur tout comme il se délecte aussi à brouiller l'espace. Et outre l'aspect technique réussi de cette démarche cela nous amène à assister à de longues séquences parfois inutiles, comme lorsque l'on est obligé d'assister aux ébats interminables entre Linda et son petit ami pour que la première apprenne enfin la mort de son frère. Mais si la finalité du film nous apparait comme assez vaine, on en demeure cependant pas moins impressionné par l'audace du film, faisant d'Enter the Void le film (français) le plus suicidaire et audacieux de ces dernières années.
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