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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Dans ses yeux

                                                      Pretty Pictures

 - Film argentin sorti le 5 mai 2010

 - Réalisé par Juan José Campanella

 - Avec Ricardo Darin, Soledad Villamil, Pablo Rago,…

 - Drame

            En 1974 à Buenos Aires, Benjamin Esposito enquête sur le viol et le meurtre d'une jeune femme. 25 ans plus tard, il décide d'écrire un roman basé sur cette affaire « classée » dont il a été témoin et protagoniste. Ce travail d'écriture le ramène à ce meurtre qui l'obsède depuis tant d'années mais également à l'amour qu'il portait alors à sa collègue de travail. Benjamin replonge ainsi dans cette période sombre de l'Argentine où l'ambiance était étouffante et les apparences trompeuses...


Guillermo Francella et Ricardo Darin. Pretty PicturesSoledad Villamil et Ricardo Darin. Pretty Pictures

            Au même titre que Departures l'année dernière, Dans ses yeux (pâle traduction d'El Secreto de sus Ojos) a crée la « surprise » en raflant cette année l'oscar du meilleur film étranger au nez à la barbe des deux favoris : Le Ruban Blanc et Un Prophète. Une heureuse initiative puisqu'elle permet de mettre en lumière un film qui n'aurait sûrement pas autant bénéficié d'une telle distribution et qui se révèle en plus être particulièrement réussi.

            L'une des premières qualités du film de Campanella, et elles sont assez nombreuses, est son refus d'appartenir à un seul genre. Et ici, le mélange est toujours bien dosé et efficace. Le film alterne les séquences humoristiques avec notamment le personnage hilarant de Pablo Sandoval (incarné par Guillermo Francella), les séquences de suspenses assez efficace (celle de l'ascenseur ou dans la maison de la vieille femme), et les scènes plus intimistes se focalisant sur la relation entre Benjamin et sa supérieure Irene Menendez Hastings  dont il est secrètement amoureux. L'interprétation des acteurs est aussi extrêmement juste, que ce soit Pablo Rago en mari hanté par le viol et l'assassinat de la femme de sa vie, Guillermo Francella en alcoolique bien plus lucide qu'il n'y parait ou encore Soledad Villamil en femme tiraillée entre deux hommes. Mais le plus marquant reste évidemment Ricardo Darin, le narrateur d'une certaine façon et le fil conducteur de l'histoire. Toujours sobre, il arrive par son simple regard à faire passer une multitude d'émotions et de sentiments. Et cela tombe d'autant mieux que le regard et le non-dit sont au centre du film. C'est le regard désespéré de Ricardo Morales qui hante Benjamin depuis trente ans et qui l'amène à devenir obsédé par cette enquête. C'est par le regard que sera trahi l'assassin présumé. Et c'est aussi par le regard que se reflètera l'amour non avoué entre les deux personnages principaux. Un peu comme le Memories of Murder de Bong Joon-ho qui contient l'un des échanges de regards les plus intenses de l'histoire du cinéma, Dans ses yeux s'intéressent à ses courts moments silencieux qui peuvent changer entièrement la situation en révélant leurs « secrets ».

            Au niveau de la mise en scène, Campanella préfère heureusement une mise en scène classique, non tape-à-l'oeil qui est particulièrement approprié au sujet du long métrage. Cependant il arrive à « libérer » sa caméra lors de séquences plus ambitieuses et intense. Le meilleur exemple est le plan séquence époustouflant vers le milieu du film se déroulant dans un stade lors d'un match de football. Comme pris d'un accès de folie, le réalisateur fait venir sa caméra du ciel jusque dans les gradins où l'on y retrouve Benjamin et Pablo cherchant le meurtrier. La caméra les suit se frayant difficilement un chemin au milieu d'une foule en délire avant que ne s'engage une intense et longue course poursuite. Au milieu d'une mise en scène plutôt calme on pouvait craindre que ce plan ne fasse « tâche » mais il est tellement maîtrisé et inattendu qu'il s'intègre aisément ; à un tel point même qu'il nous rappelle quelques beaux moments du film d'Alfonso Cuaron Les Fils de l'Homme. Et en plus d'une belle photographie et d'une excellente interprétation, la bande originale est elle-aussi bien écrite.

            Mais l'atout principal de Dans ses yeux demeure son histoire et la manière dont elle est amenée. Prenant comme point de départ l'écriture (difficile) de cette obsédante affaire par Benjamin trente ans après les faits, le film se structure en d'incessants flashbacks tout en arrivant à rester toujours compréhensible. L'enquête demeure toujours passionnante avec de nombreux rebondissements et un suspense savamment entretenu. Mais c'est surtout dans son aspect dramatique que le film est particulièrement bon. Car Dans ses yeux  montre de manière subtile la façon dont Benjamin va passer à côté de celle qu'il aime, et ce, pendant près de trente ans. Si cette affaire l'obsède autant c'est parce qu'il y a rencontré Irene (rencontre par laquelle il envisage un temps de commencer son roman car étant le début le plus évident) et qu'ils se sont rapprochés au cours de l'enquête car ils ont tous les deux été menacés. Le second drame du film est l'incapacité de Ricardo Morales à faire le deuil de sa femme assassinée. Il n'aura de cesse d'essayer de retrouver le responsable afin qu'il soit puni comme il se doit (la séquence dans la gare est particulièrement cruciale d'ailleurs). Enfin le troisième drame se joue en arrière plan puisque l'intrigue se déroule en grande partie lors de l'installation en Argentine de la dictature militaire par le général Videla. Tous ces éléments font de Dans ses yeux un film particulièrement dense et émouvant dont le point culminant est atteint lors d'un dénouement sublime qui évite astucieusement les clichés. Lors de la révélation finale, Dans ses yeux devient alors un film d'une mélancolie rare sur la hantise et la souffrance de l'amour perdu.

            Mélange des genres efficace et grand public comme l'était son prédécesseur Departures, Dans ses yeux est un film divertissant, captivant et bouleversant, un long métrage qui est en tout point de vue une réussite et auquel il serait dommage de passer à côté en ce morne mois de juin.

* * * * *                                                                                            

Ricardo Darin et Pablo Rago. Pretty PicturesRicardo Darin. Pretty Pictures

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