Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Seconde partie de ma rétrospective « bondienne » en vue de préparer la critique du 23ème épisode réalisé par Sam Mendes, SkyFall, célébrant aussi les cinquante ans de James Bond au cinéma.
Rien que pour vos yeux de John Glen (1981)
Comme prévu, les producteurs décidèrent de revenir à une veine plus sérieuse après cette grosse farce irrespectueuse qu’était Moonraker. Amener 007 dans l’espace c’était être allé trop loin. Après quatre épisodes, Roger Moore commençait à accuser son âge. Il avait dépassé la cinquantaine, ce qui est déjà un âge limite pour continuer à incarner l’agent secret le plus sexy de la planète. Rien que pour vos yeux fut ainsi élaboré dans l’optique de l’arrivée d’un plus jeune interprète. Le film se veut plus sombre, plus réaliste, plus dramatique afin de contraster avec la période « grand guignolesque » de Moore. Mais devant le succès populaire continu, voire croissant, que remportaient les films de Moore, ce dernier accepta en cours de route de rempiler une nouvelle fois.
Rien que pour vos yeux est un film bâtard. Un scénario sérieux, parfois violent et sombre, qui est contrebalancé par ce qui semble être une réécriture à la hâte afin d’instaurer un humour léger plus typique de Moore. On se retrouve avec des séquences pour le moins étranges. Le prégénérique est à l’image du problème mais aussi de la particularité de cet opus. On peut y voir les prémices de ce qu’aurait été la version alternative de Rien que pour vos yeux si Moore s’était vraiment désisté. 007 apparait à l’écran en déposant une gerbe de fleurs sur la tombe de sa femme assassinée. Peu après, il se retrouve dans un hélicoptère piégé et contrôlé par ce qui semble être Blofeld (son nom ne sera jamais invoqué pour des raisons de droit qui l’empêchent de revenir dans la série ne serait-ce que nommément). De toute évidence, Rien que pour vos yeux était prévu comme la suite directe d’Au Service secret de sa majesté et devait en quelques sortes « rayer » la période Moore et Les Diamants sont éternels. Il n’en fut finalement rien avec le retour de l’acteur du « Saint ».
Mais cette ambigüité se ressent tout le long film. D’un côté, 007 tue violemment (et dans un geste gratuit) un des sbires en faisant tomber d’un coup de pied la voiture de ce dernier du haut d’une falaise. De l’autre, il fanfaronne au cours d’une poursuite en Citroën 2CV jaune. D’un côté, la James Bond girl principale incarnée par la sublime Carole Rousseau assiste au traumatisant massacre de sa famille et une des James Bond girls secondaires (incarnée par Cassandra Harris, alors la femme de Pierce Brosnan) meurt renversée par une voiture au cours d’une séquence assez glaçante. De l’autre, Roger Moore fait une visite complète des Jeux Olympiques d’Hiver lors d’une course poursuite ponctuée de gags et finit l’aventure en faisant une blague à Thatcher. Tout le film balance entre réalisme, froideur, scénario terre-à-terre de thriller d’espionnage en pleine Guerre Froide (pas de méchant d’envergure, un anti-climax) et le « roller coster » décomplexé. Rien que pour vos yeux est un Bond hybride, pas le plus parfait de la saga, mais un épisode intéressant et plutôt impressionnant permettant à Moore d’aborder un territoire plus sombre qu’auparavant. La B.O. disco de Bill Conti, alors célèbre pour avoir composé la musique de Rocky, est assez particulière mais plutôt réussie.
NOTE : 7 / 10
Octopussy de John Glen (1983)
Roger Moore apparait de plus en plus vieux mais s’accroche toujours à son rôle. Là encore, la trame est, du moins au départ, assez réaliste. L’ambiance de Guerre Froide perdure, bien que le méchant de cet épisode soit avant tout un général russe solitaire fou qui outrepasse largement ses ordres. Si l’intrigue principale semble plus taillée pour un Sean Connery, son traitement cartoonesque est clairement destiné à Roger Moore. L’exotisme est encore de mise avec une aventure se déroulant en grande partie dans les somptueux paysages de l’Inde. En cela, les décors sont magnifiques et les scènes d’action tentent de faire le catalogue des spécificités locales. On n’est régulièrement pas à l’abri de mauvaises blagues comme celle de Tarzan, du clown et du sous-marin crocodile. Les Bond girls sont charmantes et surtout autonomes et combatives ; pour continuer à entamer la cohérence de la franchise, Maud Adams réapparait à nouveau et interprète Octopussy. L’un des méchants incarné par le français Louis Jourdan est aussi savoureux.
A bien des égards, Octopussy apparait comme un Bond de qualité. Il l’était sûrement à l’époque lorsqu’il parvint même à tenir tête à Jamais plus jamais, sorti la même année. Mais aujourd’hui le film a indéniablement vieilli. Et si le public de l’époque était indulgent envers Moore, puisque c’était l’une des principales raisons de ses retours permanents, on peut dire qu’il a aujourd’hui perdu un peu de sa superbe. Moore est bien trop vieux pour le rôle et parait essoufflé à la moindre action. Si le prégénérique est assez efficace, bien que pas avare en vannes pas forcément utiles, les autres scènes d’action sont souvent plus gonflantes et apparaissent comme de plates retranscriptions cinématographiques de planches d’Hergé. Le film possède aussi une interminable séquence tournant autour d’un train. Si elle se révèle parfois impressionnante en plans larges, elle est nettement plus artificielle et ennuyeuse lorsque la caméra se rapproche de Bond (Moore se faisant intégralement doubler pendant la scène, ce qui se ressent beaucoup à l’écran). Le film est sauvé in-extremis par un final aérien impressionnant et une cascade assez terrifiante. Il est vraiment temps à Roger Moore de laisser la main.
NOTE : 3,5 / 10
Dangereusement Vôtre de John Glen (1985)
Et pourtant Roger Moore ne quittera pas encore le rôle. Bien qu’assez réticent et conscient que les années commençaient à peser sur lui, Roger Moore accepta de faire plaisir une dernière fois à ce public qui le réclamait encore et qui l’avait toujours soutenu. Dangereusement Vôtre est clairement le « Bond de trop » pour Roger Moore ; ce dernier en est lui-même conscient. On retrouve pour l’occasion un scénario plus fantaisiste mettant en scène un méchant fou mégalo et des hommes de main toujours plus dingues et typiques. Bond ressemble à un vieux beau dont on se demande encore comment il arrive à courir. La Bond Girl principale (Tanya Roberts) est une potiche écervelée qui ne sert pas grand-chose à l’action. Le scénario abracadabrantesque s’étire en longueur grâce à un paquet de séquences plus irréalistes et arthritiques les unes que les autres : la course-poursuite en voiture dans Paris, ennuyeuse comme jamais ; l’invraisemblable poursuite à cheval (bah oui, Bond n’avait encore jamais fuit un ennemi à cheval, il fallait bien tenter de le faire) ; toute la séquence au château de Chantilly ;...
Les scènes d’action s’améliorent un peu lorsque Bond arrive à San Francisco (une originale poursuite en camion pompier) avant de permettre un vrai climax qui a de la gueule, accompagné d’une poignée de plans vraiment effarants au sommet du Golden Gate Bridge. Si le film est plus sympathique à suivre qu’Octopussy, la raison tient en deux mots : Christopher Walken (peroxydé évidemment). L’acteur oscarisé compose un personnage fou et enragé absolument fascinant, tantôt drôle, tantôt terrifiant (pendant que tout le monde se paluche sur une soi-disant référence envers le Joker du The Dark Knight de Nolan, il est évident que le personnage de Walken est l’une des influences majeures pour le rôle de Silva dans SkyFall). L’acteur dévore l’image à chacune de ses apparitions, réduisant à néant toutes les tentatives de Moore pour essayer d’apparaitre encore crédible à l’écran. Si le film est dans l’ensemble assez mauvais passé l’enthousiasmant prégénérique, il est rehaussé par l’un des meilleurs méchants que James Bond ait eu à affronter. On retiendra deux moments : le premier montre un Walken auparavant plaisantin ordonner froidement de jeter un agent secret dans les pales d’une hélice (moment de cruauté qui annonce Permis de tuer) ; le second le montre dans un état de démence, proche de la transe, en train de zigouiller la centaine de personnes travaillant pour lui et à l’élaboration de son plan machiavélique.
NOTE : 4,5 / 10
Tuer n’est pas Jouer de John Glen (1987)
L’inévitable finit enfin par se produire. Roger Moore rendit définitivement son permis de tuer à 58 ans. « What’s next ? ». Diverses pistes ont été travaillées par Albert R. Broccoli, le détenteur de la franchise depuis Dr. No. Les scénaristes planchèrent un temps sur une sorte de « Bond begins » prévoyant l’arrivée dans le rôle-titre d’un jeune acteur ayant tout juste passé la vingtaine d’années. Un acteur qui pourrait incarner Bond pendant vingt voire trente ans. Reprendre la franchise à zéro en suivant un James Bond alors jeune orphelin rebelle dans la marine s’apprêtant à grimper les échelons et à devenir un double zéros. Le projet est abandonné mais quelques idées seront reprises pour Casino Royale et SkyFall (qui dévoile un peu le passé écossais de Bond).
On envisagea alors une aventure plus classique mais où on retrouverait une tonalité plus réaliste, plus proche des romans. Un long casting est lancé, et dans les rangs des acteurs potentiels se trouvait notamment Sam Neil (Possession, La Leçon de Piano, Jurassic Parc) qui fit une belle impression. Mais c’est Pierce Brosnan, l’acteur qui cartonnait à l’époque dans la série « Remington Steele », qui est choisi. Tout le monde se congratula, on prépara les affiches et les conférences de presse, le public approuva complètement ce choix parfait,… Sauf que Brosnan finit par se retrouver obligé de prolonger son contrat sur « Remington Steele » et dut, la mort dans l’âme, abandonner le rôle. Brosnan fit face à une éprouvante période qui vit la mort de sa femme ayant joué dans Rien que pour vos yeux et qui faillit voir la fin de sa carrière d’acteur. Panique à bord. On choisit par défaut le second de la compétition : le gallois et shakespearien Timothy Dalton, à qui les producteurs avaient déjà proposé le rôle en 1968 pour Au Service secret de sa Majesté (l’acteur avait refusé en arguant qu’il était beaucoup trop jeune).
Dalton ne plaira jamais à la grande majorité du public. Celui d’aujourd’hui a un peu tendance à l’oublier ; celui d’hier digérait très mal le fait qu’il remplaçait le préféré (et peut-être plus sympathique) Brosnan. Il reste toutefois à mes yeux l’interprète de 007 le plus intéressant. C’est le premier à avoir voulu apporter quelque chose au personnage, à jouer avec lui, à « expérimenter ». Mais à l’inverse de Craig, il ne rencontra jamais le succès qui lui aurait permis de continuer plus longtemps. Pourtant, Tuer n’est pas jouer est à bien des égards un des meilleurs épisodes de la série. Dalton est parfait en loup solitaire, mystérieux, faillible, vengeur et romantique. S’il est clairement moins à l’aise avec l’humour et la répartie, il se révèle très convaincant dans sa façon d’incarner parfaitement le tueur professionnel et un brin sadique qu’est aussi 007. Bond devient un personnage complexe, pris de doute. La relation quasi exclusive qui le lit à Kara Milovy (Maryam d’Abo) est une des plus touchantes réussites de cet opus. John Barry y livre sa dernière partition « bondienne », une de ses meilleures, mélange d’« old school » et de sonorités « eighties ». On retourne de nouveau à une échelle plus intimiste. Les méchants ne sont plus des mégalos exubérants mais des généraux, des tueurs à gage et des traitres. Les scènes d’action redeviennent dans l’ensemble plus sérieuses et violentes (le prégénérique et le final sont particulièrement impressionnants). L’exotisme fait moins « cliché » mais les gadgets sont toujours présents. On peut toujours légitimement regretter quelques baisses de rythme, mais l’ensemble est un film d’espionnage divertissant, parfois enjoué, surtout poignant et prenant. Une belle modernisation du personnage après quinze années de démolition gaguesque.
NOTE : 8 / 10
Permis de Tuer de John Glen (1989)
A la fin des années 80, James Bond est loin d’être le seul dans le paysage du cinéma d’aventure et d’action. C’est l’époque des « action heroes » avec les Arnold Schwarzenegger (Predator, Commando, Terminator), les Sylvester Stallone (Rambo II et III), les Bruce Willis (Die Hard), les Sigourney Weaver (Aliens), les Dolph Lundgren et autres Chuck Norris. Face à un James Bond propret et bien habillé, il y a une flopée de héros musclés et combatifs qui n’hésitent pas à avoir du sang pleins les mains et de la boue sur les habits. Permis de tuer est clairement le second OFNI de la franchise car il essaye d’inscrire Bond à l’égal de ces concurrents. Si de prime abord les codes sont pour la plupart respectés, l’atmosphère qui se dégage apparait très éloigné d’un « Bond movie ». On se retrouve devant une intrigue mettant en scène un cartel de drogue puissant, mais avant tout local, et non une véritable mission d’espionnage. Les méchants torturent leurs victimes à l’aide de requins, de cabine dépressurisée, de broyeurs,…
Permis de tuer est de très loin le plus violent et le plus crade des épisodes de James Bond. Et pour cause, le centre de l’intrigue voit le meilleur (le seul ?) ami de 007, Felix Leiter, se faire couper la jambe et perdre la femme avec qui il venait tout juste de se marier. Cette dernière est abattue et probablement violée par les sbires du vil Sanchez, le baron de la drogue que Leiter était parvenu à coincer. A deux doigts du bonheur, Leiter perd tout. Comme Bond dans Au Service secret de sa Majesté. Bond passe outre les ordres, perd son permis de tuer et part à la recherche des ordures responsables d’un tel carnage. On embauche Michael Kamen à la musique pour l’occasion ; ça tombe bien car il était le compositeur du Die Hard de John McTiernan. Aussi dans Die Hard, Robert Davi est engagé dans la peau de Sanchez. Le tout jeune et alors inconnu Benicio Del Toro incarne quant à lui l’un des sbires les plus ignominieusement pervers et vicieux de la franchise. Les actrices Carey Lowell et Talisa Soto ont aussi droit à des rôles à la fois tragiques et utiles ; leurs personnages sont impliqués dans l’action (bien que les femmes ne soient clairement pas le point de fort de la période Dalton).
S’il y a beaucoup de violence, le film ne contient pas énormément d’action. Mais lorsque celle-ci éclate, John Glen met le paquet comme en témoigne le final explosif. Un final à l’image du caractère de Bond au cours de cet épisode où il peut enfin laisser éclater sa rage trop longtemps retenue, prenant des proportions pyrotechniques infernales. Paradoxalement, si le film n’a pas l’apparat propret d’un film de James Bond, rarement le personnage au cinéma aura été aussi proche en esprit de celui des livres de Fleming. Permis de tuer reste un gros morceau de la franchise, un épisode difficile à aimer mais éminemment audacieux, « rentre-dedans », impressionnant, passionnant. Le public, outré devant un tel spectacle soi-disant familial, bouda un peu le film qui fut l’une des moins belles réussites de Bond au box office. Quinze ans plus tard, il fera un triomphe à cette même vision d’un Bond torturé, violent, colérique. Mais à la fin des années 80, il est encore trop tôt. Et d’un point de vue pyrotechnique et formel, le film accusait déjà un léger retard par rapport à ses concurrents. Le Bond cinématographique s’apprête à vivre l’une de ses pires passes.
NOTE : 8 / 10
GoldenEye de Martin Campbell (1995)
La genèse de GoldenEye est très complexe. Après la sortie du mal-aimé Permis de tuer, les producteurs envisagèrent d’abord un troisième épisode pour Dalton, intitulé Property of a Lady. Une aventure plus orientale et filmée en Chine après l’ouverture du pays aux tournages occidentaux parmi lesquels on comptait celui du Dernier Empereur de Bertolucci qui en fut l’un des précurseurs. On parla d’une scène où Bond devait notamment poursuivre à moto un ennemi sur le sommet de la Grande Muraille. Cette aventure était d’ailleurs plus moderne et technologique ; les premières années de la décennie 90 voient le début de l’ère des ordinateurs, des micro-processeurs et de la robotique. Le projet tomba à l’eau pour cause de problèmes internes assez importants.
On engagea alors un scénariste très en vogue à l’époque, Michael France, à qui l’on devait le script du dernier gros blockbuster traditionnel (quasi sans CGI) Cliffhanger de Renny Harlin. Il pondit un script très dense de plus de 150 pages intitulé GoldenEye. Si l’intrigue est sensiblement la même, le scénario différait du film final sur plusieurs points. D’abord, il est clairement écrit avec Dalton en tête. De nombreuses scènes d’action divergeaient aussi : un prégénérique où l’Aston Martin roulait à toute allure sur le toit d’un train pour finir catapultée dans un hélicoptère ennemi (quelques idées auraient été reprises pour le propre prégénérique de SkyFall) ; Bond qui est poursuivi par un hélicoptère équipé d’une hélice circulaire (idée reprise dans Le Monde ne suffit pas), Bond qui s’enfuit à cheval sur un lac glacé,… Trevelyan, l’ennemi de Bond, y a près de soixante ans et devait être un ancien M devenu traitre. Ce dernier devait être incarné par Anthony Hopkins. Ce « bad guy » cherchait à dérober une somme faramineuse d’argent à la Bourse de New York et à masquer cette transaction illégale en détruisant le World Trade Center, ce dernier point faisant écho au premier attentat qui toucha les désormais tristement célèbres deux tours de la « Grande Pomme ». Mais les sorties du True Lies de James Cameron, où Schwarzenegger poursuivait un ennemi à cheval en plein Washington, et du Mission Impossible de Brian de Palma, où le chef de l’unité M:I se révélait être un infâme traitre corrompu, amena le scénario à être revu.
Face ce « development hell », Dalton quitta le navire et fut remplacé par Brosnan, cette fois-ci pleinement disponible et heureux d’obtenir une seconde chance, ce qui n’est pas monnaie courante chez les Broccoli. La raison de ce relâchement vient sûrement de la mort du grand manitou Albert R. Broccoli qui légua sa franchise à sa fille Barbara et à son ami-scénariste-producteur Michael G. Wilson. On confia les rênes à Martin Campbell, on tourna pour la première fois un « Bond movie » en Russie et on sortit le tout à Noël 1995. Six ans après le dernier épisode, GoldenEye cartonna au box office et le public vit immédiatement en Brosnan l’interprète idéal pour Bond. Une parfaite synthèse en somme entre la dureté et l’élégance de Connery et le côté plus gai-luron de Moore. Quelques changements d’importance dans l’univers de Bond sont à noter alors qu’on approchait de la fin du XXème siècle : M est dorénavant une femme (l’oscarisée Judi Dench tiendra le rôle jusqu’à SkyFall en 2012) ; changement de bâtiment pour le MI6 ; apparition du personnage de Tanner ; disparition de Felix Leiter qui ne réapparaitra pas avant Casino Royale ;…
Le changement fut aussi géopolitique et il est pour le coup majeur : en 1995, la Guerre Froide était terminée depuis quelques années. Ce contexte entraina une longue interrogation sur l’identité et la place de James Bond, « relique de la Guerre Froide », dans ce nouveau monde ; interrogation qui débuta dans GoldenEye avant d’être bêtement délaissée puis judicieusement reprise à partir de Casino Royale. Le Bond de Brosnan est victime de l’ère du temps. Le féminisme a pris une grande place dans notre société et empêche dorénavant 007 de pouvoir mettre autant de femmes dans son lit et avec autant d’aisance. C’est une femme (patronne et « mère de substitution », la ligne sera toujours assez trouble) qui lui donne des ordres et Bond se fait presque violer par une ennemie à l’appétit sexuel des plus agressifs (Xenia Onatopp incarnée par Famke Janssen, clairement une des meilleures méchantes de la série). L’ensemble de l’épisode est un nouveau « reboot » symbolique, le personnage changeant encore une fois complètement de caractère après le monolithique et vengeur Dalton.
L’épisode est une belle réussite à mon sens, mais il a un certain nombre de détracteurs qui y voient les prémices d’une dérive du personnage : plus fade, moins incorrect, plus superficiel, plus sujet aux troubles (ce ne sera vraiment le cas qu’à partir de Daniel Craig mais 007 est en fait sujet depuis 1969 à des crises de conscience). Le prégénérique est particulièrement prenant, bien qu’il ait la saugrenue idée d’introduire James Bond dans les toilettes d’une base militaire (Casino Royale a sensiblement la même idée, bien qu’il exploite mieux le côté crade du décor). La poursuite en tank reste un grand moment de destruction « bondienne » qui préfigure les nombreux délires à venir de l’ère Brosnan. La scène du stylo explosif est l’une des rares grandes scènes de suspense prenante de la série. Sean Bean incarne parfaitement la troisième némésis de 007 dans cette aventure dont la seule faute de gout véritable (en plus de l’amusant mais très grotesque personnage de Boris et de son final « over the top ») reste le choix d’Eric Serra à la B.O. Le compositeur français était à la mode grâce aux sorties récentes du Grand Bleu, de Nikita et de Léon, tous les trois de Luc Besson. Il livre une musique pas forcément dénuée de morceaux ou de sonorités intéressantes mais régulièrement hors sujet.
NOTE : 7 / 10
Demain ne meurt jamais de Roger Spottiswoode (1997)
Avec ce renouveau plaisant et ce nouvel acteur impeccable qui apportaient une fraicheur bienvenue à une franchise qui, depuis bientôt quinze ans, avait besoin d’un sérieux ravalement de façade, tout semblait aller pour le mieux pour 007. L’avenir s’annonçait radieux. Le scénario de Tomorrow never lies (Demain ne ment jamais) fut écrit par Bruce Ferstein et fut jugé très convaincant. Il sera néanmoins maladroitement réécrit afin de faire de ce film un actionner pyrotechnique. La réalisation est confiée à un gros balourd pouvant manier un lourd budget : Roger Spottiswoode. On amena le très fade et bruyant David Arnold à la B.O. ; il squattera le poste jusqu’à Quantum of Solace en 2008. A la décharge de ce dernier, il composa ici une de ses B.O. « bondienne » les plus audibles avec celle de Casino Royale ; le reste de ses compositions étant surtout organisées dans le ratio suivant : 10% de musique potable et entrainante, 90% de bouillie. Et une erreur de typographie transforma le titre en Tomorrow never dies (Demain ne meurt jamais).
Brosnan assure dans le rôle mais ne fait que le minimum syndical, c’es-à-dire qu’il se repose surtout sur les acquis de GoldenEye sans jamais essayer de changer ou de surprendre. Bond devient un agent secret encore plus tapageur que celui qu’incarnait Moore dans ses pires moments. A l’image de ce lent dévoiement du personnage, on lui affuble une BMW grâce à un partenariat commercial mirobolant et un Walther P99 bourrin à la place de l’élégant PPK. James Bond n’est plus qu’un espion cliché prenant le moindre objet de sa poche pour en faire sortir un laser ou un rayon X. Mis à part l’habituel smoking, 007 perd la plupart de ses atours identifiables. Bond n’est plus que le héros d’un blockbuster tunée, pompeux, parfois idiot même si encore correctement emballé. Il passe son temps à tirer ; Bond explose son record de victimes pendant la période de Brosnan, sauf que celui-ci ne semble jamais en éprouver aucune gène, aucun remord ni même aucun plaisir. Il appuie sur la gâchette afin que les hostilités débutent et que le metteur en scène puisse enclencher une succession interminable d’explosions assourdissantes et de cascades improbables.
Bond n’est plus qu’une machine d’épate davantage destiné à un public américain mangeur de popcorn qu’à un public européen un tantinet plus sophistiqué. 007 n’a plus de classe et ressemble à une version au premier degré de cet espion artificiel et en costard que l’on commençait à tourner en ridicule dans un certain nombre de comédie d’action (les Austin Power en tête). Les James Bond Girls sont moins intéressantes ou attachantes que dans le précédent opus (l’insupportable Terri Hatcher alors enceinte et la sympathique Michelle Yeoh, aussi torride et déshabillée pendant le film que la Catwoman de Christopher Nolan). Le méchant incarné par Jonathan Pryce, pas aidé par l’un des pires hommes de main de la série, est trop sous exploité alors qu’il représente un danger moderne intéressant (l’explosion des médias à l’aube du XXIème siècle). On peut au moins se rassurer sur la bonne tenue des trop nombreuses scènes d’action (le prégénérique, la voiture téléguidée, la poursuite en moto) et une première heure plutôt intéressante. Mais la seconde moitié du film se vautre dans le blockbuster puéril et vain, épuisant dans son enchainement interminable de destructions, d’explosions et d’effets spéciaux couteux au détriment d’une vraie intrigue. Le film marchera étonnement bien au box office alors qu’il sortit quasiment en même temps que le Titanic de Cameron.
NOTE : 4,5 / 10
Le Monde ne suffit pas de Michael Apted (1999)
On commence à sérieusement toucher le fond avec cet épisode inintéressant au possible. Il place pourtant au départ quelques idées qui ne seront jamais exploitées au cours de l’intrigue (SkyFall en reprendra une partie et les traitera dignement jusqu’au bout) : Bond qui échoue à la fin du prégénérique, se blessant après une chute ; l’attaque terroriste contre le bâtiment du MI6 ; une scène d’action à Londres, la ville de 007 ; une Bond Girl française se révélant en fait comme la première (et encore unique) méchante principale de la série ; un « bad guy » blessé et condamné qui ne ressent plus la douleur ; une plus forte implication de M dans l’intrigue ; le « pétrole » comme nouvel enjeu mondial ; une allusion au passé de 007 avec le titre du film faisant référence à la devise familiale de Bond… Apted, le metteur en scène du plutôt réussi Gorilles dans la brume, aurait pu emballer le tout avec une mise en scène académique mais efficace.
Pourtant toutes ces idées ne sont qu’effleurées au cours des vingt premières minutes et souvent bazardées par la suite sans jamais qu’on ne revienne dessus. Le reste part complètement en roue libre. A qui échoie le rôle de la première grande méchante « bondienne » ? A la mauvaise Sophie Marceau qui s’enfonce dans un surjeu ridicule. Et comme The Dark Knight Rises, Le Monde ne suffit pas pâtit de son « twist » en transformant le « bad guy » classe, inquiétant et fou (Robert Carlyle) en homme de main servile d’une femme pas forcément charismatique, crédible ou menaçante. L’intrigue devient de plus en plus tirée par les cheveux et l’équipe de tournage ne sait tellement plus quoi raconter qu’elle préfère enchainer une dizaine de scènes d’action tape-à-l’œil jamais utiles afin de faire oublier aux spectateurs les incohérences innombrables de ce script vide. Le fond est atteint avec la pire James Bond Girl de l’histoire de la franchise : la mignonne mais pas très douée Denise Richard en physicienne nucléaire (un « miscasting » tellement énorme qu’il constitue l’un des plus hilarants gags involontaires de la série).
On retiendra l’énorme prégénérique sur la Tamise accompagné du seul bon morceau d’Arnold dans cette B.O. Le reste est à jeter entre un retour raté d’un amusant personnage secondaire de GoldenEye (interprété par Robbie Coltrane), des antagonistes fort oubliables, des séquences d’action barbantes et trop nombreuses (la poursuite à ski et l’attaque des hélicos à scie circulaire étant complètement dénuées d’enjeux ou de tension dramatique), une direction artistique assez laide et un final où l’on a déjà lâché l’affaire depuis longtemps. Q sous les traits de Desmond Llewyn y fait sa dernière apparition pour être remplacé par… R, joué à deux reprises sans vrai succès par John Gleese. Le distributeur de gadgets et de conseils ne réapparaitra pas avant 2012 pour SkyFall, sous les traits juvéniles de l’excellent Ben Whishaw. Le Monde ne suffit pas est un blockbuster sans inspiration ni rythme. Un épisode caricatural qui n’a plus de Bond que le prénom de son héros. La recette commence à s’essouffler et ce qui avait semblé être une judicieuse modernisation de 007 apparait comme la grave dérive d’une franchise essayant de concurrencer les grosses productions U.S. de la fin des années 90 (l’ère destructrice des Roland Emmerich ou des Michael Bay) mais en accusant toujours dix années de retard.
NOTE : 2 / 10
Meurs un autre jour de Lee Tamahori (2002)
James Bond n’avait cependant pas encore touché le fond. Le personnage va subir un viol en règle. Un carnage insultant qui faillit ruiner quarante années de construction et de tâtonnements du personnage le plus célèbre du cinéma mondial. Un film qui va démolir une franchise, un personnage et les fantasmes qu’il a engendré dans le cœur et l’esprit de millions de spectateurs. Un film qui fut à James Bond ce qu’Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal de Spielberg fut au célèbre archéologue aventurier, Prometheus à Alien, et La Menace Fantôme de Lucas à l’épopée Star Wars. Une démystification, une incompréhension et un irrespect complet de l’univers que le film entendait poursuivre. Meurs un autre jour partait pourtant sous de beaux auspices : il devait sortir en octobre 2002, soit quarante ans pile après Dr. No. Les producteurs souhaitèrent fêter cette longévité inédite au cinéma en faisant de cet épisode-anniversaire une sorte d’hommage fourre-tout. Ils confièrent la réalisation à un Lee Tamahori dont l’incompréhension du personnage fut plus qu’évidente lorsque le film sortit sur les écrans.
A nouveau, c’est le prégénérique qui est à la fois la scène la plus spectaculaire mais surtout la plus intéressante de tout le long métrage : une course-poursuite en hovercraft sur la frontière hermétique et hautement dangereuse qui sépare les deux Corées (comme à l’accoutumé, Arnold y livre le seul bon morceau de sa B.O.). Mais le générique de début vient ruiner tout espoir. En plus de livrer une chanson électro absolument infecte (de très loin la pire chanson pour un James Bond), Madonna exigea d’apparaitre en James Bond Girl dans le long métrage afin de montrer encore une fois au monde l’étendue de son (non)-talent d’actrice. Elle apparait ainsi une dizaine de minutes en professeur d’escrime dans une séquence déjà bien ridicule (c’est pourtant très loin d’être la pire). Passé le prégénérique qui voit 007 capturé par les autorités nord-coréenne, on retrouve le fameux espion barbu comme Robinson Crusoé, déambulant en pyjama devant M tandis qu’on annonce qu’il est capable de réguler les battements de son cœur (une idée qui ne servira à rien par la suite) et qu’il est immunisé contre le venin de scorpion. Le personnage prend déjà un sérieux coup dans la figure passé la quinzième minute. La séquence à Cuba fait un moment illusion même si des clins d’œil tout sauf discrets viennent égailler le déroulement de l’intrigue.
Puis Halle Berry débarque. La presse s’était enthousiasmée devant cette première actrice oscarisée à accepter le rôle de Bond Girl et l’avait non seulement élu première Bond Girl noire (ce qui n’est pas vrai) mais aussi première Bond Girl à l’égale de Bond (les héroïnes de L’Espion qui m’aimait, de Rien que pour vos yeux, de Permis de tuer ou de Demain ne meurt jamais apprécieront). La campagne médiatique en fit tellement des tonnes à son sujet qu’on parla un temps de faire une franchise destinée à son personnage ; elle ne vit heureusement jamais le jour. Les journalistes s’emballèrent aussi sur une scène d’amour « torride » qui apparut au final comme un gros pétard mouillé médiatique. Bond affronte une nouvelle fois sa némésis, la moins charismatique et la moins intéressante sous les traits de l’oubliable Toby Stephens. Ce « bad guy » est accompagné d’un homme de main chauve dont le visage est incrusté de diamants après que Bond lui ait fait exploser au visage une mallette pleine de ces pierres précieuses. Une excellente idée originale qui part en l’air avec un traitement quasi science-fictionnel de l’intrigue : chirurgie esthétique aux résultats très exagérés, machine à faire dormir, salles remplies de laser coupant en un hommage bas-du-front à Goldfinger, satellite tirant un laser de 50 mètres de diamètre (autre hommage subtil au Diamants sont éternels) ou encore la fameuse voiture invisible qui a interdit à elle-seule encore aujourd’hui tout retour de gadget dans les épisodes suivants. Le scénario n’est qu’une accumulation de clins d’œil racoleurs aux films précédents et on passe plus de temps à repérer les références éparpillées dans chaque plan qu’à suivre un fil narratif un tant soit peu correct.
De tout ce bazar nauséabond enlaidi par une réalisation à côté de la plaque, aux effets de style grossiers et laids, seule la charmante Rosamund Pike parvient à tirer son épingle du jeu. Judi Dench fait le minimum syndical, Brosnan est plus cabotin et superficiel que jamais (en plus de commencer à faire son âge), Michael Madsen s’est paumé et apparait deux minutes dans un rôle vide qui ne lui correspond pas. Meurs un autre jour tente l’esbroufe en abusant d’effets spéciaux ringards et mal faits (Bond faisant du kit-surf sur un tsunami, de loin la pire scène dans un film de James Bond). Le film regorge tellement d’idées « what the fuck » qu’il ferait passer Moonraker pour un thriller de Terence Young. Bond combat un ennemi avec le catalogue complet de l’armurerie médiévale puis fuit en dragster poursuivi par un laser géant. Les répliques sont au niveau du film (« Mr Kil, un nom qui tue ! ») et presque rien, si ce n’est l’ambiance polaire assez particulière (l’hôtel de glace), ne vient sauver le long métrage de cette débâcle référentielle totale. En tout point grotesque malgré l’hystérie d’une presse à sa sortie qui qualifiait de « hype » un épisode qui ruinait la franchise qu’elle avait toujours méprisée mais qu’elle faisait semblant de soudain adorer, le film amena une nouvelle fois à croire que Bond ne se relèverai pas sur le long terme. Brosnan crut illusoirement revenir dans le rôle par le biais d’un Casino Royale mis en scène par Tarantino (qui n’aurait en fait jamais rencontré les producteurs et aurait surtout osé tenter d’acheter les droits du roman à leurs nez et à leurs barbes). 007 disparaitra des écrans pendant quatre ans.
NOTE : 1 / 10
Casino Royale de Martin Campbell (2006)
Meurs un autre jouravait révélé de façon flagrante à quel point 007 était en décalage avec notre propre monde. Si le succès était toujours au rendez-vous, il était difficile de nier que les épisodes devenaient de plus en plus désincarnés. Pendant le tournage du film outrancier et puéril de Tamahori, un évènement majeur avait frappé la scène internationale : l’attentat du 11/09 contre le World Trade Center qui révéla une nouvelle menace, plus indicible et encore plus dangereuse (car indicible justement). Alors que Bond cherchait vaguement à trouver un grand danger en se focalisant sur la figure des médias, du Nord Coréen, du mercenaire ou du mégalo faussement philanthrope, le monde révélait la menace terroriste puis la crise financière, dessinant des antagonistes moins exubérants, plus « terre-à-terre ». L’ennemi peut être n’importe qui. Il se cache dans la foule. Il prend parfois l’allure bien intentionnée et rassurante d’un banquier ou d’un homme d’affaires contrôlant discrètement les ficelles. Le héros aussi peut être n’importe qui.
L’arrivée de Jason Bourne dans le paysage cinématographique est un grand chamboulement dans la recherche identitaire de Bond. Bourne est un agent secret mais il diffère de 007 en de nombreux points. Il ne porte pas de smoking, n’a pas de gadget, se fond dans la masse et n’hésite pas à cogner très fort pour s’en sortir. Si cette nouvelle franchise emprunte pas mal à James Bond, elle s’inscrit aussi en porte-à-faux. Les producteurs ayant enfin obtenu les droits du premier roman de Fleming décidèrent que c’était la bonne opportunité pour remodeler (encore une fois) leur personnage. Bien que la presse n’ait cessé de dresser la comparaison entre Casino Royale et Jason Bourne (elle se contente souvent de se référer à l’œuvre la plus récente ; SkyFall est sans cesse rapproché au The Dark Knight de Nolan alors qu’il ne lui emprunte pas grand-chose au final), la comparaison fonctionne davantage sur le traitement plus réaliste des scènes d’action (et encore, elles sont filmées de manière très différentes et n’excluent pas un côté « bigger than life ») que sur le portrait du personnage qui diffère malgré tout beaucoup du héros incarné par Matt Damon.
C’est l’occasion de changer d’acteur, Brosnan étant inenvisageable dans le rôle d’un jeune 007 accomplissant sa première mission. Il y a de nouveau un long casting qui voit passer le très jeune Henry Cavill ou encore Clive Owen. Mais c’est l’acteur blond Daniel Craig qui est choisi. S’il n’est pas très connu du grand public qui l’avait peut être vu dans l’oubliable Tomb Raider de Simon West, il a déjà joué dans Elizabeth de Shekhar Kapur, Munich de Steven Spielberg, Les Sentiers de la Perdition de Sam Mendes ou encore Layer Cake de Matthew Vaughn (probablement le rôle qui lui a permis d’obtenir celui de 007). Un James Bond blond aux traits brutaux ? Une très large portion de fans crie à l’hérésie des mois avant la sortie. La presse people fit ses choux gras des multiples accidents de tournage confortant les sceptiques dans leur position. Il faut dire que Craig, très intimidé à la conférence de presse de présentation, n’a pas trop convaincu l’opinion publique. Pour tout ceux comme moi qui iront voir Munich deux mois après, il est vite évident que Daniel Craig est non seulement un choix audacieux pour 007 mais aussi un choix parfait, bien supérieur au plus « limité » Pierce Brosnan.
En octobre 2006, ce fut le retournement de veste général. La grosse claque pour les fans mais aussi le public de « non-initiés ». L’épisode n’était pas seulement bon, il était très grand. Casino Royale s’imposa comme l’un des meilleurs épisodes de la franchise, balayant sans problème l’affront qu’avait été la quasi-totalité de la période Brosnan. Il s’imposa aussi comme un très grand film tout court, se permettant un nombre hallucinant de nominations aux BAFTAS. Le film de Campbell réinvente encore une fois le personnage : plus faillible sans être pour autant le commun des mortels, plus violent sans être dépourvu de classe et d’élégance, le James Bond de Casino Royale respecte les codes du personnage tout en leur redonnant une vraie vitalité et en lui conférant la contemporanéité nécessaire pour ne plus apparaitre comme archaïque. L’épisode est très classe et possède des scènes d’action moins nombreuses mais beaucoup plus percutantes (l’hallucinante poursuite dans un chantier, la séquence de l’aéroport de Miami).
L’épisode possède une des meilleures Bond Girl avec la française Eva Green jouant Vesper Lynd, qui fit chavirer le cœur de Bond avant de le briser. Il se permet aussi l’un des meilleurs méchants avec Le Chiffre, joué par le monstrueusement charismatique Mads Mikkelsen. Arnold compose enfin une musique plutôt réussie et uniquement philarmonique. Le film prend son temps, trop peut-être vu la dernière demi-heure un peu longuette qui peine à atteindre le niveau dingue des deux premières heures. L’univers « bondien » est légèrement redéfini afin de le faire correspondre au monde moderne et le film de Campbell relança un personnage qu’on croyait perdu et réservé à la parodie. Les séquences mémorables se comptent à la pelle. On retiendra notamment un prégénérique en noir et blanc violent et une séance de torture un peu spéciale. Ajoutons à cela une des meilleures chansons avec Chris Cornell ainsi qu’un des meilleurs génériques, et on comprend très vite pourquoi ce « Bond Begins » est un des plus beaux épisodes de la franchise.
NOTE : 9 / 10
Quantum of Solace de Marc Forster (2008)
L’exaltation fut de courte durée puisque deux ans plus tard sorti Quantum of Solace, épisode réalisé par Marc Forster. Le coup de la forte déception est très compréhensible mais on peut ajouter quelques facteurs alors peu connus du grand public pour expliquer cette débandade. Les producteurs, enthousiastes après le carton du film de Campbell, engagèrent à nouveau le scénariste oscarisé Paul Haggis (Million Dollar Baby, Collision) pour réitérer le succès. Celui-ci devait coécrire le scénario avec Neil Purvis et Robert Wade, scénaristes médiocres depuis Demain ne meurt jamais (SkyFall devrait heureusement être leur dernier script sur cette franchise). Hors, l’annonce menaçante d’une grève des scénaristes arrive au début de 2007. Celle-ci fut terrible pour bon nombre de blockbusters et Quantum of Solace ne fut pas la moindre des victimes. Haggis déposa un traitement la veille de la grève et n’y toucha plus. Les deux autres scénaristes firent de même.
La production aurait pu être juste retardée par ce fâcheux contretemps mais la MGM détenant les droits d’exploitation et de production de la franchise commençait à voir de très sombres perspectives à sa situation financière. Hors de question de retarder l’unique poule aux œufs d’ors qui pourrait regarnir ses caisses. Un effort vain puisque malgré l’immense succès de Quantum of Solace, la MGM fit banqueroute, ce qui empêcha la sortie de tout nouveau James Bond pendant quatre longues années. Cette précipitation obligea ainsi Marc Forster et même Daniel Craig à réécrire le script au jour le jour pendant le tournage. La troisième raison à ce ratage, et non des moindres, vient de Marc Forster lui-même. Réalisateur de drames souvent bien pensants et oubliables, il fit ses premiers pas maladroits dans le monde de la grosse production. Outre le peu d’affection qu’il semblait avoir pour le personnage et sa mythologie, Forster parait avoir été perdu au milieu de cette grande machine. En outre, il était aussi un metteur en scène éminemment surestimé, plus apte à faire de la tambouille proprette pour les oscars que de créer un film visuellement étourdissant. Son choix confirma juste la volonté des producteurs, encore amplifiée par l’arrivée de Mendes sur l’épisode suivant, d’arrêter de prendre de simple « yes-man » béni-oui-oui pour réaliser un James Bond (ils ont quand même refusé les avances de Spielberg, de De Palma, de Woo, de McTiernan ou encore de Nolan, bien que ce dernier puisse peut-être trouver un arrangement).
Le film est un brouillon inachevé. Quelques idées intéressantes traversent Quantum of Solace. Première suite directe de la franchise, elle tente vaguement de poursuivre sa redéfinition de l’univers « bondien ». Elle réintroduit une organisation criminelle façon SPECTRE ; elle tente un vague message écologiste et altermondialiste face à un méchant aux « airs de Nicolas Sarkozy » (dixit Mathieu Amalric, prometteur mais au final très décevant dans son rôle) ; elle place en parallèle une Bond Girl ayant des motivations similaires à celles de Bond ;… L’exotisme est toujours présent mais le scénario est trop précipité. Le film est le plus court de la série et ne fait qu’enchainer les évènements. Des personnages apparaissent et disparaissent sans qu’on ait eu le temps de s’y attacher. On est déjà à la troisième grosse scène d’action passé la trentième minute du film. L’ensemble se veut agressif, effréné, intense, violent, à l’image de la colère qui anime ce Bond de nouveau vengeur. Mais 007 n’est plus que l’ombre de lui-même : pas de répliques amusantes et insolentes ; pas de « Bond, James Bond » ; un « gunbarrel » à la fin ; pas de gadget ; pas de coucherie à part une, purement formelle ;… Il croise deux secondes un Felix Leiter bien inutile. Q et Moneypenny sont toujours aux abonnés absents. M revient régulièrement faire la morale à un Bond qui casse la figure avant de poser des questions. Mauvaise idée : le réalisateur de seconde équipe est celui des Jason Bourne, brouillant cette fois la frontière entre les deux franchises. A l’inverse du Bond de Casino Royale, celui de Quantum of Solace est assez proche du personnage de Matt Damon. Les scènes d’action sont illisibles et doublement massacrée par une caméra parkinsonienne et un aberrant montage hystérique. Le tout s’achève sur un climax symbolique et poussif dans le désert. A l’image de cette séquence à l’opéra, Quantum of Solace était prometteur mais se vautre pas mal dans son exécution, au risque de perdre ce qui fait sa spécificité. Mais le « gunbarrel » à la fin laissait alors espérer un certain retour à la normale. C’est à ce moment-là qu’arriva SkyFall…
NOTE : 4,5 / 10