Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Okami kodomo no ame to yuki
Film japonais sorti le 05 septembre 2012
Réalisé par Mamoru Hosoda
Avec les voix d’Aoi Miyazaki, Takao Osawa, Amon Kabe,…
Animation, Fantastique
Hana et ses deux enfants, Ame et Yuki, vivent discrètement dans un coin tranquille de la ville. Leur vie est simple et joyeuse, mais ils cachent un secret : leur père est un homme-loup. Quand celui-ci disparaît brutalement, Hana décide de quitter la ville pour élever ses enfants à l'abri des regards. Ils emménagent dans un village proche d'une forêt luxuriante…
L’animation japonaise avait reçu un gros choc après le décès précoce de Satoshi Kon. En effet ce génie, à qui l’on devait quelques uns des plus immenses chefs d’œuvres de ces trente dernières années avec Perfect Blue, Paprika ou encore Millenium Actress, représentait le plus grand espoir d’une digne succession sur la scène internationale au mastodonte encombrant que représente encore aujourd’hui Hayao Miyazaki (Princesse Mononoke, Le Voyage de Chihiro). Ce dernier est d’ailleurs le porte-étendard de l’animation japonaise, au point que les publics et critiques occidentaux oublient ou écartent quelques autres auteurs aussi fondamentaux mais moins visibles comme Isao Takahata (Le Tombeau des Lucioles), Mamoru Oshii (Ghost in the Shell) ou encore Katsuhiro Otomo (Akira).
La mort de Satoshi Kon alors qu’il travaillait sur son nouveau film, pour lequel on a encore aucune nouvelle au sujet d’une sortie en salles voire d’une possible finalisation, a rebattu les cartes. On s’est un temps tourné vers les studios Ghibli, équivalant japonais de Disney qui fut établi par Takahata et Miyazaki. S’il produit encore annuellement des longs métrages dans l’ensemble plutôt convaincants, le studio peine clairement à se libérer de l’ombre de ses deux fondateurs que ce soit au niveau de l’esthétique, des thématiques abordées et du type de narration envisagée dans ces productions. Les récents Arrietty et La Colline aux Coquelicots sont d’autant plus symptomatiques de ça qu’ils étaient écrits par Miyazaki lui-même. D’où le léger risque, outre le plaisir que l’on prenait à regarder ces toujours intéressants ersatz, que l’on ne les considère que comme des films de Miyazaki au rabais.
Dualité
Dans ce futur paysage assez contrasté, assombri par le lourd poids de ces prédécesseurs, se dessine en filigrane un tracé des plus prometteurs. Il s’agit de celui de Mamoru Hosoda. S’il n’est pas encore connu du grand public, il est loin d’être un débutant. D’abord artisan talentueux qui travailla sur un certain nombre de projets alimentaires, dont Digimon le film, il a ensuite fait deux longs métrages où se mêlent habilement réalisme quotidien et éléments fantastiques (La Traversée du Temps et Summer War). Son dernier film ne déroge pas à la règle. Comme ses précédents travaux, Les Enfants Loups est sorti en France dans une certaine discrétion ; la presse, qui avait le devoir d’en parler afin de le faire découvrir aux lecteurs pouvant devenir de possibles spectateurs, semble plus intéressée par des œuvres dramatiques franchouillardes pourtant bien plus mineures.
Car si le film a bien une note d’intention initiale qui l’amène sur le terrain du fantastique et du conte, Les Enfants Loups est très certainement bien plus juste que ces derniers quant à sa description du monde dans lequel on vit, des émotions que l’on peut y ressentir,… bref, en un mot comme en cent, le film d’Hosoda parvient bien mieux à rendre compte de la complexité et de la beauté de la « vie ». Le dernier film d’Hosoda est une incroyable œuvre humaniste et optimiste. Ici, pas d’antagoniste ni même de quête à proprement parler. S’il y a un voyage, il est plus spirituel que matériel. En cela, il pourra rappeler en de nombreux points l’absolument somptueux Mon Voisin Totoro de Miyazaki. Ils partagent d’abord cette même peinture d’un quotidien plus communautaire à la campagne. Un lieu certes plus difficile à vivre que la ville mais qui est à même d’apporter son lot de grandes satisfactions et soutiens généreux.
Comme nous l’avons mentionné précédemment, l’absence d’un antagoniste rapproche les deux longs métrages. Si les habitants de la campagne sont au départ un peu suspicieux vis-à-vis de cette nouvelle arrivante et de ses deux marmots timides, aucun ne cherchera à les expulser. Au contraire même. Si la ville a ses avantages, notamment en termes de services disponibles, Hosoda comme Miyazaki montrent que la campagne, loin d’être un paysage archaïque, est justement un endroit propice à l’entraide et à faire ressortir les meilleurs aspects de l’homme. L’instinct de survie et de groupe se réveillent dans cette nature qui semble à la fois repousser et attirer l’homme.
Contrastes
La similitude est aussi narrative puisque les deux films montrent d’abord une famille incomplète, d’origine citadine, qui entreprend de s’installer dans une grande maison traditionnelle au milieu des champs et des forêts. Celle-ci doit d’abord être restaurée afin de devenir pleinement leur foyer. Une reconstruction qui devient le symbole de cette redécouverte et de cette réappropriation d’une nature sauvage que la ville a expulsée de ses murs. Il faut aussi y apprendre à subsister, à faire du troc avec ses voisins, à cultiver son propre jardin pour nourrir sa famille (une séquence de travail au champ au moins aussi épique et libératrice que la magnifique scène de labourage dans Cheval de Guerre de Steven Spielberg),… C’est cet aspect de la campagne qui est le plus difficile : la récolte est tributaire du bon vouloir de la nature, et les autres emplois se trouvent à plusieurs dizaines de kilomètres. C’est donc une parfaite école pour l’autonomie et l’apprentissage.
Comme dans le film de Miyazaki, Les Enfants Loups suit une famille incomplète. Mon Voisin Totoro montrait le parcours d’un père s’occupant de ses deux filles ; le film d’Hosoda dévoile la vie d’une mère et de ses deux enfants. Un membre du couple est donc toujours absent : la mère malade et alitée à la clinique dans Mon Voisin Totoro, le père défunt dans Les Enfants Loups. Cela renforce l’épreuve pour le parent restant qui doit élever ses enfants sans l’aide de « l’autre » et jongler avec les peurs, joies, inquiétudes et tristesses de ses bambins bien dynamiques tout en faisant face à ses propres angoisses et faiblesses qui ne trouveront d’écho ou de réponse que par elles-mêmes. On peut néanmoins remarquer un glissement de point de vue important entre les deux œuvres. Si Mon Voisin Totoro est clairement relaté du point de vue des deux fillettes, Les Enfants Loups est un peu plus complexe puisque, même s’il est raconté par la voix off un peu trop présente et surexplicative de la jeune Yuki, le film passe tour-à-tour par les regards de la mère perdue et de ses deux enfants clairement contradictoires.
Cette contradiction, vrai centre de l’intrigue, est aussi un élément absent du Miyazaki. Une dualité opposée qui revient constamment puisqu’elle est le symbole même du pouvoir d’Ame et Yuki. Mélanges encore incertains entre humain au comportement bestial passager et animal humanisé, Ame et Yuki ont un caractère bien distinct. Yuki est une fille et Ame est un garçon ; Yuki est bavarde et animée tandis qu’Ame est timide et peu loquace ; Yuki est forte et courageuse alors qu’Ame est trouillard et faible ;… Si la première moitié du film rend évident le fait que la future Yuki, par son courage et sa propension à se transformer et à agir en canidé à la moindre occasion, semble déterminée à laisser sa part « louve » s’exprimer au détriment de sa part « humaine », à l’inverse de son petit frère Yuki qui ne veut pas être un de ces « méchants loups » qui sont toujours punis à la fin des histoires pour enfant, le film d’Hosoda aborde un ingénieux retournement afin de permettre à ces deux protagonistes de mieux comprendre cette seconde nature qu’il commençait tout juste à refouler.
Loups-Garous
Car pour faire un choix, il faut être capable de bien concevoir ce que les deux options possibles permettent. La louve Yuki a soudain avoir envie d’aller à l’école et va commencer à côtoyer de jeunes humaines de son âge. A l’inverse, Ame n’aime pas l’école, s’y fait embêter et préfère la solitude à l’encombrement des classes. C’est ainsi qu’il se retrouve à fréquenter le nouveau lieu de travail de sa mère : une réserve naturelle, moyen pertinent et qui n’éveille pas les soupçons pour mieux apprendre à connaitre les enseignements de la nature qu’elle souhaite inculquer à son fils. Ame découvre alors avec l’aide de ses deux mentors (sa mère et un autre plus inattendu, un renard gardien de la forêt) la beauté de la Nature et du monde qui l’entoure. Et alors qu’ils semblaient avoir trouvé leurs voies, voilà qu’ils décident de la changer définitivement : Yuki souhaite dorénavant rester chez les humains qui sont pour elle une plus grande source de satisfactions, tout en masquant sa honteuse nature de « loup » ; Ame veut devenir un loup et succéder à son vieux maître pour protéger la montagne qui domine la région.
Se pose alors un problème que n’avait pas prévu la pauvre mère. Si elle s’était installée à la campagne, c’était certes pour échapper d’abord à cette ville étouffante où le secret de ses enfants-loups risquait de s’ébruiter tôt ou tard à cause de cette trop grande « proximité », pas tant affective que spatiale, avec les autres. Mais c’était aussi pour pouvoir donner le temps et l’espace nécessaire à ses enfants pour choisir la voie qu’ils suivraient à l’âge adulte. Elle n’avait juste pas prévu qu’ils prendraient chacun un chemin différent. Un tiraillement affectif qui achève de sous-tendre la constante bipolarité de l’histoire et de son sujet. Au même titre que The Tree of Life de Terrence Malick l’année précédente, le long métrage d’Hosoda se révèle vraiment épatant dans sa façon de condenser en une poignée d’heures une intensité émotionnelle rare et d’arriver malgré cette courte durée à nous faire ressentir des choses d’aussi vastes et complexes que la vie, l’amour, le bonheur, l’espoir, la tristesse ou le doute. Des centaines d’émotions, de sensations, d’impressions qui se retrouvent dans cette unique œuvre sans jamais la boursoufler ou la rendre indigente.
C’est peut-être pour cette raison que le film d’Hosoda, bien qu’il ne contienne aucune scène violente ou émotionnellement traumatisante, ne conviendra pas forcément à des enfants de moins de dix ans. Non pas qu’ils trouveront le long métrage ennuyeux, puisque ce dernier recèle suffisamment d’humour ou de touches poétiques pour captiver leur attention, mais celui-ci nécessite peut-être un certain vécu de la part du spectateur pour être parfaitement apprécié et assimilé. Les Enfants Loups est un conte davantage destiné aux jeunes adultes et aux jeunes parents qui trouveront immédiatement une connexion avec l’héroïne principale. Néanmoins, ne pas faire partir de cette tranche d’âge n’amenuise pas le pouvoir global du film. Contrairement à la majorité des animateurs américains (il y a évidemment quelques exceptions), les animateurs japonais ne considèrent heureusement pas leur domaine cinématographique comme devant être principalement destiné aux enfants. L’animation n’est pas un genre à part (celui des enfants). C’est avant tout un autre moyen de faire des films et d’y raconter des histoires comme le sont la caméra ou la « performance capture ». Il apparait alors normal qu’un film d’animation aborde divers publics ou divers genres comme le ferait n’importe quel film « live ».
La Nature ou la Grâce
Il est vrai que si l’on se concentre sur un point de vue occidental, plus habitué à une perception infantile du dessin animé, on peut être surpris par la densité du propos des Enfants Loups et de son faux manque apparent d’enjeux dramatiques forts. La finalité de l’œuvre est pourtant au moins aussi plus grande que n’importe quel parcours héroïque. Certes, il n’y a pas de méchants, de quête à proprement parler (quoique), d’aventures ou d’épreuves surprenantes et fantastiques. Rien que du quotidien si l’on écarte le pouvoir des enfants qui est déjà lui-même traité de façon éminemment crédible. Un quotidien loin d’être misérabiliste comme le ferait n’importe quel film d’auteur français à tendance « réaliste ». C’est aussi un aspect qui peut surprendre les spectateurs qui se sont limités aux films d’animations américains ou français. Cette approche formelle et narrative réaliste, comme si on avait au préalable filmée l’histoire avant de la dessiner, est assez habituelle dans le cinéma d’animation nippon (et notamment chez Hosoda). Comme dans Perfect Blue de Kon, on voit les personnages faire leurs courses, rentrer chez eux après le boulot, prendre un bain, préparer le repas puis le manger,…
Mieux, Hosoda, en plus de parfaitement accomplir la représentation visuelle de la condition humaine, de son quotidien, de ses doutes et de ses peurs, manie parfaitement l’ellipse comme Malick, ce qui lui permet de condenser les séquences et leurs effets comme s’ils s’agissaient de milliers de souvenirs qui se bousculent dans notre tête lorsqu’on essaye de les raconter ou de s’en rappeler. Il n’y a pas grand-chose à reprocher aux Enfants Loups tant il se montre capable de toucher toujours juste et en plein cœur. Son esthétique est assez irréprochable, mélangeant avec parcimonie le dessin et les images de synthèses. Les traits des personnages parviennent aussi à se démarquer de la norme « miyazakienne » connue dans tout l’Occident ; ce que ne parvient pas à faire le studio Ghibli dans ses dernières œuvres. Et cela n’empêche pourtant pas Les Enfants Loups d’avoir quelques ressemblances avec des films de Miyazaki, mais celui-ci ne se laisse jamais vampiriser par ces derniers. Au pire pourra-t-on dire qu’en plus d’une voix off un tantinet surexplicative (le gag du vétérinaire et du médecin qui est expliqué alors qu’on l’avait déjà compris par l’image) le film souffre légèrement d’un excès de zèle et que dix minutes en moins aurait permis au film de gagner en concision et en impact.
Mais dans une année qui s’annonçait pourtant prometteuse avant de se révéler jusque-là assez chiche en belles œuvres grand public, ce serait presqu’un crime de ne pas accepter avec le sourire ce « trop-plein » de bonnes intentions. Car la contrepartie est des plus immenses tant le nombre de scènes magiques et magnifiques est incalculable : une introduction poignante qui pourra rappeler celle, absolument bouleversante, de Là-haut ; un plan séquence retraçant le parcours à l’école sur plusieurs années des deux enfants ; une jubilatoire scène de course et de glissade dans la neige ; un final au cours d’une terrible tempête qui met inévitablement les larmes aux yeux ;… La grande qualité du film, comme le Pixar cité dans la phrase précédente, est avant tout de rendre parfaitement accessible et viscéralement perceptible des choses, des thématiques et des évènements que le spectateur n’a pas forcément (encore) vécu. Et ce n’est pas la moindre des réussites d’une œuvre qui, en plus de se hisser comme l’un des plus beaux longs métrages d’animation depuis longtemps (probablement depuis Wall-e), n’est rien de moins que l’un des plus beaux films sur le deuil, l’enfance, l’adolescence, l’apprentissage, la peur de grandir, la crainte de ne pas trouver sa place dans le monde ou encore l’angoisse de ne pas être à la hauteur. Accessoirement c’est aussi l’une des plus belles relectures du mythe du lycanthrope. Tout ça dans une seule œuvre qu’il faut impérativement aller voir malgré son abominable bande annonce, au risque de passer à côté de l’un des films majeurs de cette année.
NOTE : 8,5 / 10
