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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Lincoln

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Film américain sorti le 30 janvier 2013

Réalisé par Steven Spielberg

Avec Daniel Day-Lewis, Sally Fields, Tommy Lee Jones,…

Biopic, Drame, Historique

Les derniers mois tumultueux du mandate du 16ème Président des Etats-Unis. Dans une nation déchirée par la guerre civile et secouée par le vent du changement, Abraham Lincoln met tout en œuvre pour résoudre le conflit, unifier le pays et abolir l’esclavage. Cet homme doté d’une détermination et d’un courage moral exceptionnels va devoir faire des choix qui bouleverseront le destin des générations à venir.

      

Steven Spielberg achève enfin sa nouvelle période prolifique qui aura vu la sortie de trois nouveaux longs métrages en tout juste quinze mois. Après l’aboutissement qu’avait constitué son ténébreux Munich, le plus célèbre des réalisateurs américains avait eu du mal à enchainer sur un nouveau projet. Ce film d’espionnage, scénarisé par Tony Kushner et ayant pour sujet l’opération du Mossad visant à se venger de la prise d’otage meurtrière qui brisa la trêve olympique à Berlin en 1972, était en fait exactement le type de film que Spielberg n’avait pas réalisé pendant le Nouvel Hollywood, lorsque ses camarades s’adonnaient à pervertir le système des studios pour mettre en scène des longs métrages subversifs visant à provoquer le débat, à choquer et à lancer des pistes de réflexion. Il n’était donc pas trop tard pour se rattraper et ce Munich servait d’une certaine manière à clore un long cycle dans la filmographie de Spielberg. Jusqu’à Indiana Jones et le Temple Maudit inclus, le jeune Spielberg s’était adonné à des films mettant en exergue le pouvoir de l’imagination et de la capacité humaine à s’émerveiller. Des films comme Rencontres du 3ème Type, Les Aventuriers de l’Arche Perdue, 1941 ou encore E.T. qui avaient été au choix taxés de « naïfs », « puérils » ou « vains ». Ces longs métrages font clairement partis des plus optimistes que Spielberg ait fait, bien qu’il faille nuancer ce tableau faussement uniforme : des touches pessimistes voire franchement horrifiques émaillaient déjà ces histoires pour « gamins » (notamment dans le second Indiana Jones et le Poltergeist qu’il a officieusement réalisé).

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/92/83/85/20441810.jpgE.T. annonçait un changement par son final bouleversant qui prenait la forme d’un déchirement terrible voyant un petit garçon quitter l’enfance en même temps que s’en allait son ami extraterrestre. Après un premier virage raté avec l’assez fade La Couleur Pourpre, cette perte de l’innocence devint le centre de la filmographie de Spielberg pendant les vingt années à venir. L’exemple le plus frappant est le magnifique L’Empire du Soleil, long métrage injustement méconnu synthétisant à lui-seul toute les thématiques chères à Spielberg. Le film suit un enfant typiquement « spielbergien » qui rêve de devenir pilote et qui habite dans un Shanghai soudain envahi par les japonais après Pearl Harbor. L’enfant erre alors à travers un monde plongé dans le chaos et la démence afin de retrouver ses parents avec lesquels il a été séparé. On ne peut pas faire métaphore plus littérale sur la fin de l’innocence qui, chez Spielberg, se retrouve à la fois chez le personnage principal et le « monde » qu’il traverse. Par la suite, il aborda avec plus ou moins de réussite cette thématique avec l’imparfait mais attachant Always ou encore l’évident mais pourtant très agaçant Hook. Indiana Jones et la Dernière Croisade et Jurassic Park tentèrent momentanément de retenir le metteur en scène à casquette de sombrer dans les ténébreux abimes vers lesquelles il a toujours fricoté. On ne peut cependant pas nier la présence de la relation paternelle conflictuelle dans Indiana Jones 3 ou encore du personnage de John Hammond dans un Jurassic Park ressemblant plus à un grand-huit horrifique qu’à un film d’aventure familial.

Spielberg lâche prise avec son « grand » film : La Liste de Schindler. Le sujet le plus ambitieux auquel le réalisateur américain s’est risqué. Une œuvre polémique, pas forcément parfaite (difficile vu le postulat de départ, à savoir être le premier film grand public sur la Shoah), mais qui entérina définitivement le tournant amorcé par Spielberg quelques années auparavant. La critique le reconsidéra et avoua enfin à demi-mot qu’il venait d’entrer dans la cour des grands. Spielberg y peignait le portrait d’Oskar Schindler (Liam Neeson) un homme détaché et cynique qui trouvait la rédemption en devenant un « Juste » au sein d’un monde sombrant dans une folie meurtrière jusque-là inimaginable. L’innocence mourrait à nouveau par ce regard désabusé de Schindler, par ces dizaines de milliers de Juifs déportés et surtout par cette symbolique petite fille au manteau rouge. A partir de là, rien ne fut plus comme avant. Les films de Spielberg, même ceux se voulant plus légers, étaient teintés d’un pessimisme et d’une angoisse frappant en toute logique un homme devenu trop âgé pour se croire encore un enfant. Même un film comme Jurassic Park 2 - Le Monde Perdu suintait le carnage et le délabrement. Lorsque Spielberg s’attela à la Seconde Guerre mondiale dans Il faut sauver le soldat Ryan, c’était pour nous asséner le traumatisme du Débarquement comme pour nous signifier la mort de cette illusion cinématographique qu’était la guerre propre et héroïque.

http://2muchponey.com/wp-content/uploads/2013/01/Lincoln-movie-shot.jpgDepuis, il y eut chez Spielberg une flopée de héros d’abord bercés d’illusions, baignant dans un quotidien tranquille, monotone et rassurant, puis soudainement plongés dans un univers angoissant en plein délitement : le robot David (Haley Joel Osmond) dans A.I. Intelligence Artificielle, William Abagnale Jr. (Leonardo DiCaprio) dans Arrête-moi si tu peux, Viktor Navorski (Tom Hanks) dans Le Terminal, Ray Ferrier (Tom Cruise) dans La Guerre des Mondes ou encore Avner (Eric Bana) dans Munich. C’est ce monde allant à vau-l’eau qui réduit à néant les rêves des personnages. Munich en est l’expression la plus violente, tragique et absurde. Jamais Spielberg n’avait fait de film si paranoïaque, si brutal, si désespéré au sujet du genre humain, et il est probable qu’il n’en refera pas un autre de ce genre. Une remise au point était nécessaire et c’est ce qu’il tenta de faire avec Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal, obligation morale de Spielberg envers son public depuis près de vingt ans et projet flingué dès le départ par le cumul de la mégalomanie autiste de George Lucas et le désintérêt de son réalisateur déjà tourné vers le petit reporter belge inventé par Hergé. Le résultat fut le pire film d’un Spielberg qu’on crut lessivé par son Munich. Son véritable hommage rétrospectif envers ses premiers « roller-coasters » à la gloire de l’imaginaire enfantin fut bien son vieux projet Tintin qui parut de façon évidente, même aux yeux des adorateurs du Royaume du Crâne de Cristal à sa sortie, comme le véritable quatrième opus d’Indiana Jones. Logiquement, Spielberg embraya avec un autre hommage rétrospectif envers ses drames sur la perte de l’innocence avec le très beau Cheval de Guerre.

La question était maintenant de savoir si Spielberg faisait cela parce qu’il était trop vieux et qu’il préférait rabâcher ce qu’il avait déjà dit brillamment dans sa jeunesse ou si cela était un examen de ce qu’il avait accompli afin de pouvoir passer à l’étape supérieure. Lincoln tendrait clairement à faire heureusement prévaloir la seconde solution tant il s’inscrit dans la continuité logique du parcours de Spielberg et tant il ne correspond pas vraiment à quoique ce soit dans la filmographie déjà bien fournie de l’ancien « golden boy » d’Hollywood. D’abord parce que Lincoln ne ressemble en rien à ce que le projet laissait présager il y a encore plusieurs années lorsque Liam Neeson était encore prévu pour incarner le plus célèbre et adoré des présidents américains. Spielberg refuse jusqu’au bout de faire ce pour quoi les critiques l’auraient cloué au pilori (ces mêmes critiques qui, paradoxalement, se plaignent maintenant de son absence) : du lyrisme pompeux, du patriotisme excessif ou encore du larmoyant dégoulinant. Lincoln n’est pas un biopic à proprement parler. L’histoire ne se déroule pas sur plusieurs décennies et se concentre sur les trois derniers mois de la vie du président. Spielberg ne filme presque jamais d’imposants décors reproduits en studios dans lesquels grouillerait une gigantesque foule à coups de plans de grue ou de travellings amples ; ces rares scènes sont même régulièrement filmées en gros plans afin de se concentrer sur un personnage au milieu de cette abondance.

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/92/83/85/20441811.jpgLe maître du spectacle se refuse sciemment à faire du spectaculaire. Même John Williams, qui compose une très belle partition retenue, laisse pour la première fois de la place au silence dans un film de Spielberg. L’autre spécificité assez inédite dans ce Lincoln est qu’il montre le premier héros âgé de Spielberg. Le réalisateur s’était auparavant projeté dans le personnage de John Hammond qui était un vieil enfant voulant fabriquer ses rêves de la façon la plus réelle possible, au risque de tout perdre. Mais Hammond n’était qu’un personnage secondaire dans Jurassic Park. Lincoln est la première fois que le réalisateur d’E.T. place au centre de son film un alter-ego vieillissant. Comme Abraham Lincoln, Spielberg est une figure célèbre adulée disposant d’immenses pouvoirs (c’est un producteur-réalisateur quasiment incontesté à Hollywood). Ils sont partis de rien et ont des origines modestes, ce que leurs collaborateurs ont toujours fait en sorte de leur rappeler : comme le sous-entend Mme Lincoln (Sally Fields), l’élection de son mari a été une « erreur procédurière » aux yeux de ses adversaires ; Spielberg, de son côté, a régulièrement été relégué au statut de « petit dernier » et mis à l’écart par ses amis mais aussi par les critiques pendant le Nouvel Hollywood. Ils tentent d’améliorer chacun à leur façon un monde fonçant droit vers sa ruine (par le 13ème amendement pour Lincoln et par des films à messages alarmistes et humanistes pour Spielberg). Les deux hommes sont pères ; et Lincoln l’est plutôt deux fois qu’une : biologiquement et symboliquement car il est le « Père de la Nation ». Enfin, les deux hommes sont des conteurs d’histoires puisque Spielberg insiste particulièrement sur les récits métaphorique que le président n’hésitait pas à relater aux gens qui l’entouraient, au point d’en exaspérer quelques-uns.

Malgré l’humour assez efficace qui transparait de quelques passes d’armes dialoguées très finement écrites par Kushner, notamment déclamées par le savoureux personnage incarné par un James Spader méconnaissable, ce qui frappe d’abord pendant la projection de Lincoln c’est la dimension crépusculaire d’un long métrage ayant pour sujet une figure de l’Histoire américaine en premier lieu connu pour avoir conservé l’union de son pays tout en abolissant l’esclavage. De prime abord, on aurait été enclin à penser que ce long métrage serait entouré d’un optimisme voire d’un halo hagiographique. Or si l’introduction très maladroite fait craindre le début d’un cours didactique et barbant de la part du professeur Spielberg (avec problématique à la clé sur laquelle on va disserter pendant deux heures et demie), le film s’ouvre véritablement sur une scène de bataille hautement symbolique mais fondamentalement tragique : des noirs nordistes se battent avec des blancs sudistes dans une forme « pay back » dénué de toute gloire. Les soldats sont recouverts de boues à un tel point qu’on ne reconnait plus fondamentalement leur couleur de peau ou celle de leur uniforme. Ce ne sont plus que des hommes qui s’entretuent. Lincoln est le premier film de Spielberg où l’innocence est déjà perdue. Le monde est déjà plongé dans le chaos et il a entrainé avec lui les hommes qui y vivent. Même Lincoln (un Daniel Day Lewis absolument impérial), qui est épargné jusqu’à la toute fin des horreurs de la guerre, est un être fatigué, vouté et brisé par le poids de sa fonction politique et la mort d’un de ses fils qui a failli rendre folle sa femme, tout en étant tiraillé par un dilemme terrible. Cette ambiance sinistre et austère est parfaitement retranscrite par Janusz Kaminski dont la photographie ocre est d’une noirceur inédite dans sa longue collaboration avec un Spielberg qui n’a plus besoin de faire des efforts pour composer des images d’une beauté absolument terrassante.

http://www.auditoire.ch/wp-content/uploads/2013/01/lincoln-spielberg-daniel-day-lewis-sally-field.jpgIl existe en fait deux exceptions dans la carrière de Spielberg, dans lesquels la désillusion était d’entrée de jeu inscrite dans le film. Il y a d’abord eu Il faut sauver le soldat Ryan où le monde se livrait déjà une guerre terrible et où on suivait un escadron de soldats à jamais meurtris par la barbarie des affrontements. Mais la scène du Débarquement faisait office de réveil. Le spectateur, tellement habitué aux vieilles scènes de guerre toutes relativement modérées, se prenait une baffe et perdait toutes ses croyances en découvrant un carnage d’une folie furieuse. De plus, l’histoire ne suivait pas tant le personnage accablé incarné par Tom Hanks que le fameux Ryan (Matt Damon), jeune soldat fier qui apprenait la mort de tous ses frères, et surtout le soldat Upham (Jeremy Davies), un bleu idéaliste qui faisait office de personnage-référant pour le public qui perdait à la toute fin sa candeur en commettant son premier meurtre. L’autre exception est le fascinant et très poignant film d’anticipation Minority Report. Dans ce dernier, le policier John Anderton incarné par Tom Cruise était défini comme un homme accroc à la drogue après l’enlèvement puis la disparition de son fils. Mais si le héros est brisé dès la première scène, le monde qui l’entoure est au contraire « idyllique » puisqu’ayant été expurgé de tout chaos et de toute violence grâce aux « précogs » qui aident la police à intervenir avant qu’un forfait ne soit commis. Le monde partira en l’air lorsque la machine s’enraillera au cours du long métrage. Le nouveau cap que se fixe Spielberg est donc le suivant : le monde et ses personnages ont perdu leur pureté et leur innocence, il faut donc tenter de les restaurer. Et ainsi refermer la boucle que la filmographie de Spielberg a amorcée il y a plusieurs décennies.

Cette résolution doit se faire sur deux plans selon Lincoln : la fin de la Guerre de Sécession et l’abolition de l’esclavage. Autrement dit, le beurre et l’argent du beurre. Accessoirement, on pourrait ajouter le plan familial puisque le fils ainé du président (Joseph Gordon-Levitt), embarrassé par sa position, insiste pour partir en guerre comme tous ses autres camarades moins privilégiés. Le couple Lincoln, déjà endeuillé par la mort d’un enfant pendant le premier mandat, risque ainsi de se dissoudre définitivement avec la possibilité de la mort d’un second fils. Comme le rappellera Lady Lincoln à son mari, mettre fin à cette guerre c’est aussi mettre fin à la discorde du couple et éviter à l’illustre mari de lui « rendre des comptes ». La famille dysfonctionnelle est une figure récurrente chez Spielberg, traumatisé au cours de son enfance par le divorce de ses parents. La relation père/fils est encore une fois chaotique comme on peut le remarquer avec la très belle séquence de dispute entre Lewis et Levitt. Ce n’est donc pas une surprise de la retrouver en filigrane, et ce, même si le principal concerné est une icône américaine que l’on a tendance à extraire de son statut primaire d’« être humain ». Comme dans tous les films de Spielberg, la résolution du parcours du héros (le fil rouge de l’intrigue, ici son dilemme politique) doit se faire de pair et intrinsèquement avec la résolution de sa fracture famille.

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/92/83/85/20441807.jpgCette fin que l’on connait tous est à double sens. Elle confirme d’abord la volonté de Spielberg de sortir des ténèbres. Après de longues conversations en pleine nuit, de longs silences emplis de doute dans des pièces sombres et des empoignades terribles, la lumière (au sens littéral et pictural) parait revenir au cours des dernières séquences. La guerre est finie et l’esclavage appartient au passé. A ce titre, les vingt minutes regroupant le vote de l’amendement filmé presqu’en temps réel et la dernière séquence de Tommy Lee Jones (de loin la plus émouvante séquence) sont absolument somptueuses et galvanisantes. Tout est à reconstruire. Spielberg sort de sa période dépressive tandis que les Etats-Unis se dirigent vers un futur plus brillant en étant mené par « Honest Abe ». A ce titre, on pouvait s’attendre à ce que Spielberg achève son film sur cette séquence somptueuse montrant un Lincoln allant « vers son destin », pour reprendre le titre d’un des deux biopics sur le président réalisé par John Ford ayant de toute évidence eut un impact majeur sur ce long métrage. Un Lincoln qui devient une ombre si familière s’apprêtant à entrer dans l’Histoire. Mais les affres de l’Histoire étant ce qu’ils sont, Spielberg poursuit son film jusqu’au tragique évènement que tout le monde a en mémoire. Excès de didactisme ? Spielberg se refusait-il de ne pas parler de ce terrible assassinat qui fit de Lincoln une légende alors que ce dernier est le héros de son film ? Avait-il peur de ne pas faire une œuvre « complète » ?

Néanmoins, une autre explication est possible. Spielberg n’est pas tant intéressé par le meurtre lui-même, qui n’est pas montré, que par sa terrible signification. Lincoln sauve son pays mais meurt par ce dernier. Le guide est abattu, laissant le monde tout seul face à une destinée incertaine qui terrifie les Américains, qu’ils soient citoyens ou politiciens, puisqu’ils ne cessent de répéter « que va-t-il advenir si ?... ». Spielberg s’acharne donc à retrouver l’innocence mais n’y est pas encore parvenu. Une nouvelle ère de sa filmographie semble s’ouvrir avec ce Lincoln bien moins anecdotique qu’il n’y parait. Il est malheureusement évident que ce film ne sera jamais cité dans les récapitulatifs de sa carrière, et il serait surprenant qu’il soit vraiment apprécié hors des frontières de l’Amérique. Le film est pourtant loin de ne braser que des conceptions étasuniennes et met en avant des dilemmes, des choix, des questionnements qui sont avant tout universels : qu’est-ce que la démocratie ? Qu’elles sont ses limites ? Peut-on aller dans l’illégalité pour faire triompher ce que l’on croit être juste, le vote de l’amendement se faisant justement à coups de truchements ? C’est un grand film politique et citoyen que Spielberg propose afin de nous faire réfléchir sur les institutions et les idéaux qui construisent notre monde, un peu à l’image du somptueux Mr Smith au Sénat de Frank Capra.

http://fr.web.img1.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/92/83/85/20441808.jpgLincoln est enfin symptomatique d’un état d’esprit, certes principalement américain mais qui est aussi partagé dans une moindre mesure par une bonne partie des pays occidentaux. Après une décennie somme toute assez désastreuse entre le 11/09, la guerre en Irak ou encore la crise des « subprimes », l’Amérique tente de tourner la page. Mais le final du très récent Zero Dark Thirty de Kathryn Bigelow dressait le même constat que la fin de Lincoln. A l’instar du président et de son 13ème amendement, une jeune femme du nom de Maya (Jessica Chastain) y poursuivait un but quasi obsessionnel : tuer Ben Laden et mettre symboliquement fin à la guerre au terrorisme enclenchée par les USA après les attentats contre le World Trade Center. Comme Lincoln, elle parvient à accomplir son objectif en s’épuisant physiquement et psychologiquement.  Mais après la fin de la quête de chacun, il n’y a plus qu’un vide terrifiant. L’Amérique a fait le deuil des blessures terribles qui l’a divisé au tout début du XXIème siècle. Il reste encore à déterminer le chemin pour l’avenir (« what’s next ? »). Un avenir représenté à travers le dernier fils encore naïf d’Abraham Lincoln, hurlant et s’accrochant désespérément à une rambarde à l’annonce de la mort de son père. Et n’est-ce pas aussi là l’image de Spielberg, alors enfant et ayant découvert la célèbre statue de Lincoln à Washington, qui crie à travers lui comme il l’a fait à travers « ses » autres enfants que sont Elliot dans E.T., Jim Ballard dans L’Empire du Soleil ou encore David dans A.I. ? Dans un monde à peine sauvé et encore fragile, pouvant rebasculer d’un instant à l’autre dans un désespoir irrémédiable, il ne reste plus qu’à tenter de suivre cette flamme inspiratrice, chaude et réconfortante dans laquelle s’est réfugié Lincoln pour passer le reste de l’éternité.

NOTE : 8.5 / 10

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