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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Passion

Film franco-germano-américain sorti le 13 février 2013

Réalisé par Brian De Palma

Avec Rachel McAdams, Noomi Rapace, Karoline Herfurth,…

Thriller

Deux femmes se livrent à un jeu de manipulation pervers au sein d’une multinationale. Isabelle est fascinée par sa supérieure, Christine. Cette dernière profite de son ascendant sur Isabelle pour l’entrainer dans un jeu de séduction et de manipulation, de domination et de servitude.

      

Cette critique contient un certain nombre de « spoilers »

et il est déconseillé de la lire avant d’avoir vu le film chroniqué.

Brian De Palma est le mal-aimé d’Hollywood. Dans les années 70, il était déjà régulièrement rabroué par une presse internationale qui lui trouvait bien moins d’intérêt qu’à un Francis Ford Coppola ou à un Martin Scorsese. A l’inverse de ses compagnons « movie brats », Brian De Palma n’avait à l’époque pas encore réalisé de « grand film ». Coppola avait eu Le Parrain puis Apocalypse Now ; Martin Scorsese avait eu Taxi Driver ; George Lucas avait bien évidemment eu Star Wars ; Steven Spielberg avait eu Les Dents de la Mer… De Palma n’avait pas fait « exploser » son talent dans une œuvre fédératrice. Pendant longtemps, on a jugé ses films comme des séries B très roublardes mais techniquement irréprochables, et ce n’est qu’à partir des années 80 que De Palma réalisa ses longs métrages les plus populaires et thématiquement ambitieux (Scarface, Les Incorruptibles, Le Bucher des Vanités, Outrages et L’Impasse). Il faut reconnaitre qu’au début de sa carrière, ses films étaient davantage des exercices de style assez froids reprenant une mythologie hitchcockienne que De Palma se délectait à distordre plutôt que des drames foncièrement poignants. En règle générale, son approche tient plus de l’analyste ou du théoricien que du narrateur. Il le reconnait lui-même, ses scénarios ne sont pas forcément irréprochables. De Palma a toujours été plus intéressé par le concept ou la « scène » que par la cohérence globale de son ouvrage. Un certain nombre de ses films sont même bâtis autour d’une seule séquence, de meurtre généralement, que le reste de l’œuvre entend décortiquer pour mettre en exergue ses ambivalences.

http://fr.web.img3.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/53/68/20212437.jpg Triturer l’image afin de ne la montrer que comme un artifice biaisé, tel a toujours été le but de Brian De Palma. Est-on sûr d’avoir bien regardé ce que l’on vient voir ? Ses premiers thrillers disséquaient une séquence phare afin de lui révéler une signification bien moins évidente que ce que notre regard biaisé était à même de percevoir. Sœurs de Sang tournait autour d’un meurtre vu en « split-screen » (le point de vue de la victime et celui d’un témoin) ; Blow Out se concentrait sur un accident de voiture qu’un bruiteur pour le cinéma enregistrait puis tentait de reconstituer après avoir entendu un coup de feu sur sa bande sonore ; Body Double avait comme pivot une scène de crime machiavélique vue du point de vue d’un voyeur impuissant à sauver la victime (une des meilleures scènes qu’ait jamais réalisé Brian De Palma) ; Snake Eyes commençait par un plan séquence d’un quart d’heure se concluant par un assassinat, puis continuait sur une heure et demie par le décorticage de cette même séquence afin de trouver le criminel. Passion est logiquement construit sur le même modèle puisqu’il a été conçu comme un hommage à ces thrillers érotiques que furent Pulsions ou Body Double.

Néanmoins, si le film dispose d’une indéniable sensualité, ce qui frappe d’abord dans Passion c’est son caractère clinique, lisse et froid. Il n’est pas aussi sexuellement explicite qu’un Pulsion ou un Body Double puisqu’on n’y trouve quasiment aucune nudité (ce qui ne l’empêche pas de « transpirer » le sexe). Toute pulsion charnelle est contenue par l’étouffant environnement d’entreprise qui cloitre les personnages principaux devant cacher la moindre émotion. L’humanité doit disparaitre pour que chaque être puisse pleinement se consacrer à un but aussi futile que nécessaire pour le bon fonctionnement de l’immense machine vorace dans laquelle il n’est qu’un engrenage impersonnel : faire la publicité d’un Smartphone dernier cri. La brune Isabelle (Noomi Rapace qui se rachète de Sherlock Holmes 2 et de Prometheus) se révèle rapidement comme un rouage essentiel car c’est elle qui, dès les premières minutes, trouve un moyen pour faire connaitre l’appareil et le rendre sympathique aux yeux d’un public d’acheteurs potentiels : un Smartphone caché dans la poche arrière d’un jean moulant qui filme les regards vicieux de passants anonymes. Une idée que le grand nombre de critiques s’évertuant à démolir chaque nouveau film de Brian De Palma a dû prendre au pied de la lettre alors qu’il s’agit d’un délectable second degré de la part d’un réalisateur cynique qui a dépeint à plusieurs reprises l’humain comme une créature détestable en proie aux plus vils des instincts pour atteindre un consumérisme et un confort illusoire (Scarface ou encore l’aristocratie grotesque et abjecte de New York dans Le Bucher des Vanités).

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/53/68/20236867.jpg Malgré la prise de distance et l’humour évident de Brian De Palma, une bonne partie des spectateurs parait prendre pour argent comptant le moindre de ses choix sans les questionner. Ainsi, des films comme Pulsions ou Body Double ont été raillés pour avoir une esthétique et une histoire de série B sans qu’on prenne la peine de se demander si ce choix formel avait été prémédité. Or Brian De Palma est un cinéaste de la vulgarité (et non un cinéaste vulgaire) qui s’amuse souvent à flirter avec le pire des mauvais goûts. Scarface, maintenant adulé, fut même l’expression la plus radicale de cet intérêt ambigu pour le moche et le superficiel (la forteresse kitsch que Tony Montana défend à la mitraillette). La majorité pense que Brian De Palma est à la ramasse avec cette sous-intrigue de Passion, alors qu’il se délecte avant tout de ce que cette idée peu élégante trouvée par Isabelle montre de notre société. Un monde basé sur l’argent et le sexe, deux éléments qu’il faut combiner afin d’obtenir une recette gagnante. Et les hommes d’affaires obnubilés par leurs chiffres et leurs statistiques n’auront plus qu’à rire de cette idée qu’ils trouveront géniale alors qu’elle ne fait que flatter les bas instincts de notre espèce. Passion donne une vision cynique et grotesque de ces hommes d’affaires : des êtres en costards foncés qui rient exagérément aux blagues plus ou moins douteuses de ces patrons auxquels ils sont soumis.

De Palma ayant eu une éducation catholique, il y a néanmoins toujours un châtiment qui attend au tournant ses personnages qui commettent un « crime ». Ici, par la volonté d’Isabelle, les voyeurs sont eux-mêmes filmés en train de commettre leur « forfait » ; ce qui est déjà en soi annonciateur de la chute de l’assassin du film qui sera compromis par des vidéos filmées à son insu. L’image comme révélateur de la vérité ? Pour De Palma, l’image elle-même ne ment pas. C’est celui qui montre l’image qui la manipule. L’image est toujours employé par un biais spécifique lui donnant un sens particulier (le fameux effet Koulechov) Mais dans un monde multimédia, où chacun passe son temps à voir, à épier et à recevoir des images par le biais d’écrans (Isabelle verra une « sex-tape » qu’elle a faite avec l’amant de sa patronne sur la télé de cette dernière qui le lui montre par le biais d’une webcam), le sens des images est si malléable que celles-ci peuvent devenir dangereuses. Cette obsession de l’image est une des thématiques fondamentales qui traverse la filmographie de Brian De Palma, et il s’en donne à cœur joie depuis la multiplication des supports médiatiques avec des films comme Snake Eyes ou encore Redacted.

http://www.indiewire.com/static/dims4/INDIEWIRE/6da6c40/4102462740/thumbnail/680x478/http://d1oi7t5trwfj5d.cloudfront.net/38/07e4e0e62711e1baf122000a1d0930/file/passion_02_large.jpg Si on l’a souvent condamné de voler des idées de mise en scène, notamment à Hitchcock, alors qu’il admet volontairement ses emprunts, ses détracteurs oublient souvent de dire que De Palma les reprend à sa sauce afin de les distordre. Il mélangeait ainsi des morceaux d’Hitchcock, sommet du cinéma, avec une esthétique de cinéma d’exploitation voire carrément « pornographique », soit les « tréfonds » du 7ème art selon le « bon gout » institutionnel. Dans Femme Fatale, le long métrage prenait l’apparence d’un film de casse avant de dériver vers un « film noir » carrément fantastique. Passion brise aussi le mur de l’illusion. Le film aborde d’abord les oripeaux puérils d’une « telenovelas » ou d’un « soap opera » allemand : décors lisses, scènes théâtrales très dialoguées et surjouées, sous-intrigues tentant de créer une tension puérile (comment vendre le Smartphone ? la pub d’Isabelle va-t-elle être acceptée ? La patronne va-t-elle découvrir que sa « protégée » couche avec son amant ?). Mais chez De Palma, les apparences ne sont jamais aussi simples. Doucement mais surement, il parasite son concept avec des séquences de plus en plus dérangeantes, salaces et tordues. Puis il finit par achever son Passion sur une dernière demi-heure d’une noirceur déconcertante, transformant le film en un thriller baroque et lyrique nous plongeant dans la psyché dérangée de son héroïne accusée de meurtre (on y trouve un grand nombre de plans subjectifs, de regards caméra angoissants, de cadres penchés pour refléter un désordre mental).

Ce changement d’ambiance qui intervient après un meurtre filmé en « split-screen », séquence dont les images ne « mentent » pas mais dont l’agencement et les cadrages contribuent évidemment à une compréhension volontairement biaisée de ce qui se passe à l’écran, peut surprendre de la part d’un réalisateur qui est plus réputé pour son formalisme que pour sa capacité à faire littéralement entrer dans la peau de ses personnages. Isabelle est un personnage émouvant, ce qui est d’autant plus surprenant de la part de Brian De Palma qui est, à l’instar de Spielberg ou de Christopher Nolan, un mauvais créateur de personnage féminin et un bien piètre directeur d’actrice (ce dernier point est encore valable pour Passion). Cette Isabelle est assez complexe, à la fois pitoyable et brillante, attachante et mystérieuse. On ne sait jamais sur quel pied danser avec elle puisque son innocence est aussi crédible que sa possible culpabilité ou folie. Isabelle est clairement l’un des personnages les plus troubles dans la filmographie d’un cinéaste qui a longtemps réduit les femmes à des objets de désirs désincarnés, faisant d’elles soit des ingénues assez cruches, soit des hystériques, soit de dangereuses prostituées tentatrices.

http://www.vogue.fr/uploads/images/thumbs/201307/bulgari_335752311_north_883x.jpg Les personnages de Passion, à l’instar de n’importe quelle œuvre télévisuelle que De Palma entend moquer par sa mise en scène, sont bêtement unidimensionnels. C’est du moins de cette manière que ces trois femmes nous sont présentées. Car contrairement à ce que la campagne « marketing », complètement à l’ouest, a tenté de faire croire, Passion n’est pas un face-à-face mais un trio : une blonde (Rachel McAdams), une brune et une rousse (Karoline Herfurth) qui n’est jamais visible dans la B.A. mais qui dispose pourtant d’un rôle crucial. La brune apparait comme l’employée servile mais gentille. Elle emploi son talent au service de sa patronne qui se charge d’en tirer un paquet d’euros. Elle est un peu le double de Brian De Palma qui remet sur le tapis son éternel combat entre « l’art » et le « commerce ». Le réalisateur de Scarface n’a jamais caché son aversion pour Hollywood et ce système des studios qui n’a cessé de lui imposer des contraintes. L’un de ses premiers films, Phantom of the Paradise, était une satire mordante montrant le directeur tout puissant d’une maison de disque qui attirait de jeunes créateurs naïfs afin d’empocher conjointement la gloire et l’argent qu’engendrent leurs œuvres. Ici, ce rapport de domination par les impératifs économiques est le point de départ du déraillement de la relation entre la brune et la blonde. Les créateurs Isabelle/De Palma luttent contre un système de financiers qui tentent de s’approprier leurs travaux (la pub « Ass-cam »/ses films) et de transformer leurs talents artistiques en argent et en promotion sociale à leur propre compte.

Il y a d’un côté la gentille brune et de l’autre la blonde méchante (la « femme hitchcockienne » par excellence, à la fois belle à se damner et d’une froideur capable de tuer sans ménagement les cœurs trop ardents). Les deux femmes sont de complets opposés ; les deux faces d’une même pièce. La blonde est le double négatif de l’autre, que ce soit d’un point de vue physique, vestimentaire et surtout psychologique. C’est le retour de cette fascination bien prégnante pour le « double », ou le « body double » pour reprendre le titre de l’un des meilleurs films de Brian De Palma, qui lui provient de cette immense fascination qu’il a pour le chef d’œuvre d’Alfred Hitchcock, Sueurs Froides. Vers le début du film, la blonde Christine relate une histoire mélodramatique, dont on ne saura jamais vraiment si elle est inventée ou non, dont l’héroïne est sa sœur jumelle depuis décédée (ce qui causerai un sérieux complexe à la sœur moins parfaite mais survivante). Si l’existence de cette sœur « filiale » n’est jamais élucidée, on peut voir Isabelle comme un substitut à cette « sœur jumelle », compensant une complète opposition physique par un véritable caractère commun malgré ce que la brune laisse paraitre par sa réserve de façade (Christine lui dira très tôt qu’elles se ressemblent).

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/53/68/20236869.jpg Il y a toujours eu une importance accordée à l’illusion et à l’imbrication chez Brian De Palma. Cette dernière peut être physique puisque Passion parle de sœurs jumelles et de doubles. Mais il y a aussi une imbrication sur le plan formel. On ne pourra s’empêcher de penser à ces séquences répétées où l’héroïne se réveille en sursaut, instillant le doute sur la séquence précédente : était-ce vrai, imaginaire, ou bien un mélange des deux ? Ce procédé n’est pas sans rappeler l’effet de style que De Palma employait déjà à la fin de quelques-uns de ses anciens longs métrages comme Carrie ou Pulsion mais aussi, et surtout, au chef d’œuvre d’animation de Satoshi Kon, Perfect Blue, qui retraçait la descente dans les tréfonds de la psyché hautement dérangée d’une jeune star harcelée par un double d’elle-même. A plus d’un titre, Passion peut être vu comme une relecture de ce film qui, déjà, faisait beaucoup penser à ce que Brian De Palma aurait pu faire s’il avait expérimenté l’animation. Cette imbrication, cette impression de cycle infernal et infini est aussi perceptible par ce jeu de citations amenant le retour de célèbres idées du cinéaste à l’instar de ce final où la partition de Pino Donaggio, qui livre comme à son habitude une envoutante B.O., fait soudain écho au dernier morceau musical de Pulsion, amenant les fans du cinéaste à connaitre instinctivement et à l’avance l’issue de cette séquence terrorisante.

Tout se mélange au fur et à mesure que progresse l’intrigue. La garce finie et répugnante incarnée par Rachel McAdams devient une victime tandis que la douce et renfermée Isabelle se révèle bien plus perverse et retord que son ancienne « maitresse ». De même, elle finit par entretenir le même type de rapport avec son assistante rousse en prenant enfin la position supérieure et condescendante de la blonde ; une position qu’elle enviait déjà très tôt puisque le générique d’ouverture la voyait se prélasser sur le luxueux fauteuil de sa patronne comme s’il s’agissait du sien. Et un ultime retournement vient rebattre les cartes en changeant à nouveau le rapport entre la rousse et la brune : la première se retrouve en l’état de dominer la seconde qui croyait pourtant avoir obtenu sa liberté après la mort de la blonde. La question centrale dans Passion est au final « qui manipule qui ? ». Passion, c’est la tentative de libération d’une femme. Une tentative qui échoue tragiquement en fin de compte, ce qui entraine un angoissant constat sur les rapports humains dans un monde aussi aseptisé et voyeur que le nôtre, où les seules passions qui se dégagent sont des passions morbides autodestructrices.

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/67/93/20107971.jpg Reste la dernière séquence qui se démarque du reste du long métrage et qui doit constituer le point névralgique des nombreuses critiques dont le film de Brian De Palma est victime ; le reste du long métrage n’est pas si riche en autocitations et en plagiats, l’influence d’Hitchcock relevé par quelques critiques y est même extrêmement minimale. La dernière œuvre de Brian De Palma faisant vraiment référence à Hitchcock, que ce soit dans sa mise en scène ou ses thématiques, demeure L’Esprit de Caïn qui remonte à 1992, voire peut-être Snake Eyes en 1998. Depuis, Brian De Palma parait s’être enfin libéré de l’influence du maître du suspense avec lequel il a souvent été perçu, et souvent de son plein gré, comme le digne héritier. La dernière scène, malgré les critiques y voyant un manque d’originalité où De Palma repomperait sans honte sa propre œuvre pour apporter un « twist » de petit malin, est pourtant brillante à plus d’un titre. Après avoir assassinée maladroitement la rousse qui la faisait chanter et s’être fait étrangler à son tour par la jumelle blonde vengeresse dont elle avait trucidé la sœur, Isabelle se réveille en sursaut. On peut d’abord voir la scène comme une énième redite paresseuse et un peu fourbe des fins chocs de Pulsion, de Carrie ou de L’Esprit de Caïn.

Néanmoins, si l’on s’y penche un peu plus, le sens de l’ultime rebondissement n’est pas identique aux films précédents. Auparavant, la signification était de montrer le traumatisme persistant des héros/victimes après leurs mésaventures. De plus, revenir hanter les rêves de ces survivants était l’unique moyen pour le méchant vaincu de se venger alors qu’il est définitivement hors d’état de nuire. Mais il ne s’agissait toujours que d’une demi-vengeance. Dans Passion, ce n’est plus la victime (quoique) qui rêve mais bien l’assassin. Le rêve permet à la victime effective (la blonde) d’obtenir une réparation symbolique de la part de sa meurtrière et d’annoncer en partie l’avenir (l’arrivée imminente du piètre détective résolvant enfin l’affaire). Au réveil, pour la première fois, il y a bien encore le cadavre rêvé. Le cauchemar n’est plus uniquement une peur sournoise, il est aussi une partie terriblement sombre de la réalité. Le « twist » de Passion est donc plus proche de celui de son injustement décrié Femme Fatale. Ce dernier relatait le parcours d’une voleuse qui, après avoir trahi ses coéquipiers, finissait par mourir de la main de ces derniers. Mais au moment de son décès, elle se réveillait soudain en réalisant qu’elle venait de faire un rêve prémonitoire lui donnant la clé pour se sortir de sa situation épineuse. Le rêve de Passion est un rêve avertisseur annonçant ce qui va se passer pour Isabelle : il s’agit donc d’un étau symbolique voyant le retour cumulé de la police (la justice) et de la victime « furieuse » Christine par le biais de cette sœur jumelle qui n’existe bien que dans l’imagination d’Isabelle.

http://images.allocine.fr/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/90/67/93/20160029.jpg On ne pourra s’empêcher de saluer la force de ces dix dernières minutes qui parviennent à créer un suspense insoutenable alors que Brian De Palma nous montre à plusieurs reprises, par des détails, que la séquence est impossible ou irréelle (la chaussure verte, l’arrivée en pleine nuit du détective accomplissant un geste dont on a dit qu’il l’avait déjà fait, l’apparition de la sœur jumelle de Christine dont on a affirmé l’inexistence une heure auparavant,…). Un suspense étouffant provenant de la simple mise en scène de Brian De Palma sans que cela ne parvienne à briser notre suspension d’incrédulité. Le réalisateur de Body Double a toujours été très fort à cet exercice, et on peut se remémorer à cette occasion le tétanisant final de L’Impasse, son plus grand film à ce jour, alors que son issue était révélée dès les premières secondes du film. Pour De Palma, la lutte pour la liberté est sans fin et il n’est pas sûr qu’elle tourne un jour en la faveur de celui qui la poursuit. La brune s’est enfin extirpée du joug des deux manipulatrices (la blonde et la rousse). Mais cela s’est fait par le meurtre, au détriment de son équilibre psychologique, et la sanction ne va pas tarder à tomber pour la plonger dans un nouvel enfermement aussi bien physique que psychologique (la prison). Elle rejoint ainsi la longue liste des héros rebelles de Brian De Palma ayant tenté sans succès d’échapper aux griffes de leurs environnements carnassiers, dont les engrenages sont infiniment supérieurs à leurs petites existences. Et le metteur en scène de signer son meilleur film depuis au moins quinze ans.

NOTE : 8.5 / 10

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