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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Blood Ties

Film franco-américain sorti le 30 octobre 2013

Réalisé par Guillaume Canet

Avec Clive Owen, Billy Crudup, Zoe Saldana,…

Thriller, Drame, Policier

En 1974, dans la ville de New York, Chris, la cinquantaine, est libéré pour bonne conduite après plusieurs années de prison pour un règlement de compte meurtrier. Devant la prison, Frank, son jeune frère, un flic prometteur, est là, à contrecœur. Ce ne sont pas seulement des choix de « carrières » qui ont séparé Chris et Frank, mais bien des choix de vies et une rivalité depuis l’enfance. Leur père Léon, qui les a élevés seul, a toujours eu pour Chris une préférence affichée, malgré les casses, la prison… Pourtant, Frank espère que son frère a changé et veut lui donner sa chance : il le loge, lui trouve un travail, l’aide à renouer avec ses enfants et son ex-femme, Monica. Malgré ces tentatives, Chris est vite rattrapé par son passé et replonge. Pour Frank, c’est la dernière des trahisons, il ne fera plus rien pour Chris. Mais c'est déjà trop tard et le destin des deux frères restera lié à jamais.

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Cette critique a été faite après la première projection mondiale de la version définitive de Blood Ties qui a eu lieu le 28 août à Paris.

 

En 2008, Guillaume Canet partageait l’affiche avec François Cluzet à l’occasion d’un sympathique polar mis en scène par Jacques Maillot et intitulé Les Liens du Sang. Si le film souffrait de son manque de moyens pour paraitre ambitieux, il se révélait assez agréable à suivre bien que peu mémorable. Déjà à l’époque, il apparaissait comme l’archétype du long métrage français qui pouvait clairement bénéficier d’un « remake » américain disposant d’un budget plus ample et de davantage d’audaces formelles. Quelques années plus tard, c’est dorénavant chose faite avec ce Blood Ties qui, et c’est peu commun, est réalisé rien de moins que par l’acteur principal du film original. Il faut dire que Canet n’en est pas à son premier coup d’essai puisqu’il alterne depuis plusieurs années les sièges d’acteurs et de réalisateur. Il avait même gagné le César du meilleur metteur en scène à l’occasion du très sympathique Ne le dis à personne, un thriller français adapté d’un roman américain et dans lequel se trouve une impressionnante séquence d’action sur le périphérique parisien. Il s’était aussi offert un casting cinq étoiles pour le très lacrymal et imparfait Les Petits Mouchoirs. Cela n’a donc pas mis longtemps pour que les Américains commencent à lui faire du pied ; d’autant plus qu’il est marié avec l’oscarisée Marion Cotillard, soit l’actrice française la plus adorée aux Etats-Unis.

Pour ses premiers pas de l’autre côté de l’Atlantique, il a été prudent et intelligent en refusant de se mettre à la tête d’un « blockbuster » sur lequel il n’aurait eu aucun contrôle artistique pour privilégier une production de moindre « envergure » sur laquelle il a été assez libre. Grand bien lui en a fait puisqu’il a pu bénéficier tranquillement d’une somme confortable de plus de vingt millions de dollars, soit un petit film au regard des standards hollywoodiens, pour rendre pleinement justice au pitch savoureux, tragique et riche en situations dramatiques des Liens du Sang. Mieux que cela, il s’est adjoint les services du maître du polar à la sauce « seventies » et des tragédies familiales pour la rédaction d’un script plus ample : James Gray, réalisateur et scénariste américain extrêmement talentueux à qui l’on doit ces joyaux de noirceur que sont The Yards, Two Lovers et le magnifique La Nuit nous appartient ; son prochain film, The Immigrant, voit d’ailleurs Cotillard dans le premier rôle. Gray, aux côtés de Canet, a bien mieux su exploiter les nombreux dilemmes qu’offre la situation de départ de Blood Ties . Les intrigues sont plus denses et les personnages ainsi que leurs relations sont clairement approfondis.

Là où Les Liens du Sang ressemblait plus à une confrontation entre deux frères, Blood Ties rend plus évident le caractère choral et familial de cette histoire, notamment grâce à une mise en avant de la figure paternelle, admirablement interprétée par James Caan, qui doit sûrement être le fait d’un James Gray ayant toujours eu un certain goût pour les patriarches (Robert Duvall dans La Nuit nous appartient, Moni Moshonov dans Two Lovers ou encore Caan lui-même dans The Yards). Si le film relate avant tout une histoire d’hommes, les personnages féminins y sont malgré tout un peu plus étoffés que dans le long métrage original. Cela permet d’avoir une bouffée d’air frais et une sensibilité que n’ont pas forcément tous les films du genre. A ce titre, ces beaux personnages complexes sont portés par un casting impeccable qui se montre souvent à la hauteur : Mila Kunis, Marion Cotillard malgré un rôle à accent qui flirte vaguement avec le misérabilisme (on peut se demander si son personnage dans Blood Ties n’est pas un galop d’essai pour celui, plus développé, qu’elle incarne dans The Immigrant), l’inquiétant et massif Matthias Schoenaerts découvert dans Bullhead et dans De rouille et d’os (avec Cotillard dans un rôle magnifique), ainsi que la trop sous-exploitée Zoe Saldana qui livre là sa prestation la plus intense et émouvante depuis l’inoubliable personnage de Neytiri dans Avatar.

Mais le centre de gravité du film, celui qui concentre tout l’intérêt du spectateur, reste évidemment le rapport entre les deux frangins opposés. Une rivalité fraternelle qui est digne d’une tragédie shakespearienne et qui est magnifiquement représentée par deux acteurs merveilleux au sommet de leur forme. Il y a d’abord Clive Owen, acteur britannique plein de charisme dont la carrière est en dents de scie à cause de deux malencontreux évènements : le fait que Daniel Craig l’ait coiffé au poteau pour le rôle de James Bond à l’occasion de la production de Casino Royale et sa participation dans le chef d’œuvre, mal-aimé à sa sortie, Les Fils de l’Homme d’Alfonso Cuaron. Sa simple présence suffit à rendre son mystérieux personnage peu loquace absolument fascinant. Il y a ensuite un acteur moins connu, Billy Crudup (Big Fish, Mission Impossible 3, Watchmen), qui se dévoue littéralement à ce film lui offrant son premier grand rôle. Malgré le fait que son visage soit moins connu que celui d’Owen, Crudup ne démérite en rien, bien au contraire. Tout en introspection, il compose un être humain attachant, fragile mais droit. Une composition un peu ingrate qui l’oblige à demeurer en retrait par rapport à son partenaire plus connu que lui (ce dernier incarnant logiquement un frère, plus cool et plus admiré). Mais au final, c’est probablement son visage meurtri par les trahisons répétées de ce frangin qu’il admire contre sa volonté qui reste le plus en mémoire.

Avec de telles cartes en main, le long métrage aurait dû être impeccable, inoubliable, bouleversant. Pourtant Blood Ties, s’il est effectivement plus réussi et passionnant que Les Liens du Sang, peine à marquer la rétine ou l’esprit. Le problème vient de la mise en scène et il est assez paradoxal. En effet, Guillaume Canet est en admiration totale envers le cinéma du Nouvel Hollywood et a bien potassé ses classiques. On sent qu’il aime faire des séquences rappelant les bons souvenirs des œuvres de Sydney Lumet et des premiers longs métrages de Martin Scorsese. Respectant impeccablement les effets employés par des réalisateurs comme Sam Peckimpah, Canet parvient même à orchestrer une fusillade très efficace et violente (le massacre perpétré par le personnage de Clive Owen dans un bar). La reconstitution est minutieuse, très documentée et permet de livrer ce qui manquait le plus au film de Maillot : un cadre hautement cinégénique. Et autant dire que l’on peut difficilement faire plus fort décor de cinéma que le mythique New York des années 1970. Mais le problème ne vient pas de l’immense somme de travail que Canet a dû accomplir en amont lors de la préproduction de son long métrage. Le défaut majeur de Blood Ties réside dans son ton.

A force d’être déférent et d’aligner les hommages aux chefs d’œuvre du Nouvel Hollywood, le film de Canet y perd toute identité. A l’instar de l’Oblivion de Joseph Kosinski, qui disposait aussi d’un beau casting, d’une direction artistique phénoménale et d’une mise en scène plutôt inspirée, Blood Ties se résume à un patchwork de citations respectueuses se mariant parfois très mal, ce qui ne parvient qu’à engendrer une désagréable sensation de déjà-vu. Il n’y a rien de neuf ou d’audacieux dans ce film car son réalisateur refuse (ou n’ose se permettre) de sortir de l’ombre de ses prestigieux précurseurs, et ce jusque dans la photographie « réaliste » et ocre ou sa très belle affiche rétro. Au lieu de se démarquer, il tente de recopier, parfois avec succès grâce au classicisme de sa réalisation (la scène de la chute du père contre la table basse ou encore la séquence du repas de Noël). Cela suffira peut-être pour marcher auprès des spectateurs lambda, qui ne disposent pas forcément d’une culture cinématographique immense, mais le cinéphile qui connait un peu ses classiques se verra à de nombreuses reprises éjecté du récit par l’apparition d’une musique renvoyant à Mean Streets, par la parodie involontaire d’une scène culte des Affranchis, par la reprise d’un plan de French Connection ou par la présence de deux séquences reprenant des passages du somptueux L’Impasse (dont la fin, bien plus belle et logique qui diverge de celle du film original). Si ce premier essai américain demeure cependant convainquant grâce à son bon sens du spectacle populaire qui ne voit pas ses ambitions narratives mises entre parenthèse, il ne reste qu’à espérer que Guillaume Canet se lâche un peu plus s’il est amené à renouveler l’expérience. Ce serait dommage de disposer enfin des moyens suffisants pour se permettre davantage de folie cinématographique qu’en France et de ne rien en faire.

NOTE : 7 / 10

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