Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Pain & Gain
Film américain sorti le 11 septembre 2013
Réalisé par Michael Bay
Avec Mark Wahlberg, Dwayne Johnson, Ed Harris,…
Comédie, Drame, Policier
À Miami, Daniel Lugo, coach sportif, ferait n’importe quoi pour vivre le « rêve américain » et profiter, comme sa clientèle fortunée, de ce que la vie offre de meilleur : maisons de luxe, voitures de course et filles de rêve… Pour se donner toutes les chances d’y arriver, il dresse un plan simple et (presque) parfait : enlever un de ses plus riches clients et… lui voler sa vie. Il embarque avec lui deux complices, Paul Doyle et Adrian Doorbal, aussi influençables qu’ambitieux. Ces trois kidnappeurs amateurs, à la recherche d’une vie meilleure, se retrouvent embarqués dans une série d’actes criminels qui dégénèrent rapidement…
Michael Bay est-il un auteur ou un tâcheron de la pire espèce ? C’est une question qui hante les cinéphiles et les critiques depuis bientôt vingt ans. A l’instar du regretté Tony Scott, Michael Bay a souffert au cours de ses jeunes années en étant perçu comme un gamin trentenaire faisant mumuse avec sa caméra pour filmer des couchers de soleil, des travellings circulaires en contre-plongée, des explosions, des tops model en string, des carlingues qui grincent et encore davantage d’explosions sur fond de « Take My Breath Away » de Berlin. On dit de ses films (parfois à raison, mais des fois aussi à tort) qu’ils sont « clipesque », illisibles, misogynes, abrutissants, réactionnaires, patriotiques, pompeux,… Bay doit être un artiste vaguement crétin car il semble peu probable qu’un intellectuel sain d’esprit puisse concevoir des œuvres aussi pachydermiques, vulgaires, boursouflées et épuisantes qu’Armageddon ou Bad Boys 2. Bay ne sera jamais un Kubrick, un Malick ou un Miyazaki. D’ailleurs il s’en fiche. Ce qu’il veut, c’est être Michael Bay et s’assumer pleinement comme tel. Bay, c’est le seul réalisateur américain à vouloir faire du divertissement pyrotechnique. Les oscars, il s’en fiche et se sait pleinement ne pas être fait pour ça. L’une des phrases les plus justes qui ait été écrite sur le bonhomme vient du critique français Rafik Djoumi, lors d’un article intitulé « Michael Bay est-il un bon cinéaste ? » : « Quand Michael Bay se laisse forcer la main et réalise un film de commande, cela donne un drame romantique historique sur fond de guerre ; quand Michael Bay fait un film d’auteur, cela donne des robots géants qui foutent le dawa à L.A. ».
On l’a ainsi régulièrement réduit au statut de faiseur hollywoodien. Certes, Bay sait très bien fabriquer des « blockbusters ». Il sait filmer mieux que personne les explosions, les gerbes de flammes, les pluies d’étincelles, les voitures qui s’envolent dans les airs lors d’accidents chorégraphiés au millimètre près,… Les plus brillants techniciens et informaticiens de Hollywood rêvent de bosser pour lui ; c’est bien la preuve que Bay dispose malgré tout de nettement plus d’habiletés cinématographiques que bon nombre de cinéastes œuvrant en Amérique. Il a aussi dirigé une palanquée d’acteurs reconnus : Will Smith, Bruce Willis, Sean Connery, Ed Harris, Nicolas Cage, Ben Affleck, John Turturro, Ewan McGregor,… Mais Bay demeure un mystère : faiseur au service du grand capital ou petit filou cynique ? De loin, ses films de divertissement n’ont rien pour se démarquer des autres : scénario régulièrement minimaliste, voire parfois franchement idiot ; effets spéciaux époustouflants ; gigantisme des scènes d’action ; emphase constante ; durée aberrante,… Bay ne va jamais avec le dos de la cuillère et s’est régulièrement révélé bien plus généreux que de très nombreux « yes-men » : malgré la connerie infinie de Transformers 2, la moindre scène de baston y était plus sidérante que des longs métrages de divertissement entiers.
Cependant, si l’on s’y penche davantage, ses films ne sont pas consensuels. Un « blockbuster » consensuel est toujours politiquement correct, se départit de la moindre chose pouvant fâcher afin d’être accepté par tous les publics et est savamment construit sur des schémas narratifs préétablis. Or, il y a dans les films de Michael Bay un goût pour tout ce qui est déviant, indécent et grossier : on étale le fric à l’écran, on filme de jeunes filles en bikinis afin de livrer des plans suintant le sexe dans des productions « PG-13 » (en gros, tous public aux USA), on montre des chiens forniquant devant des explosions, des robots secouant leurs couilles métalliques au-dessus de la tête d’un acteur primé à Cannes ainsi que de gros 4x4 tunés qui détruisent des favelas entières à coup de cascades surréalistes. Il y a une irresponsabilité et une liberté de ton chez Michael Bay qui l’amènent à apparaitre comme un sale gosse pouvant mettre en scène le moindre délire régressif et outrancier grâce aux sommes d’argent démesurées qu’il reçoit pour élaborer un film. Bay est le seul qui puisse se le permettre car c’est le seul qui parvienne à faire des « hits » monstrueux au box-office avec un tel style. N’importe quel Transformers 2 ou Bad Boys 2 aurait été sévèrement remonté s’il avait été réalisé par quelqu’un d’autre.
Au final, on en vient à se demander si on n’a pas sérieusement sous-estimé le bonhomme. On pourra leur reprocher pleins de choses, mais ses films ne ressemblent qu’à lui-même et sont immédiatement identifiables. Une esthétique « cool » et bling-bling dans ce qu’elle peut avoir de plus ouvertement putassière et de jubilatoire. On avait laissé Michael Bay avec Transformers 3, sorte de baroud d’honneur insensé où la ville de Chicago se faisait détruire pendant près d’une heure lors d’une séquence d’action délirante mélangeant effets « en dur » et CGIs incroyables. Ça en faisait des caisses, ça laissait sur le cul et ça mettait à l’amende la quasi-totalité d’une concurrence trop sage. Il revient à présent avec Pain & Gain (traduit en français par No Pain no Gain) qu’il a réalisé avec le plus petit budget de sa carrière depuis son premier long métrage, Bad Boys. Et là, c’est la baffe. Elle demeure relativement inattendue et il est difficile d’affirmer pour l’instant si la réussite de ce long métrage a été sciemment prévu par Michael Bay. Ce dernier est un cinéaste qui cultive un goût pour tout ce qui est « awesome », « over the top » ou surdimensionné, c’est-à-dire tout ce qui laisse béat d’admiration : les hommes qui ne se retournent pas lorsque quelque chose explose derrière eux, les hommes qui marchent au ralenti sous le soleil couchant, les gars musclés, les fusillades « bigger than life »,… Bref, tout ce qui est trop cool aux yeux d’un gamin de douze ans.
Or, la réussite de Pain & Gain vient du fait que le scénario, qui n’est pas du fait de Bay, exploite cette fascination américaine pour tout ce qui est disproportionné afin de montrer l’aliénation dramatique qu’elle entraine. Le fait que Bay y accole son esthétisme habituel permet au spectateur de se retrouver plongé au milieu de ce monde fantasmé par des personnages essayant d’y accomplir leur rêve avant de se retrouver face aux conséquences de leurs actions pour avoir tenté d’y parvenir. Est-ce que Bay s’est rendu compte de cela ou n’a-t-il fait que resservir « bêtement » son style habituel ? Peu importe puisque seul compte le résultat final. Et ce dernier est à la fois hilarant, bouleversant, déjanté et d’une richesse thématique effarante compte tenu des antécédents du cinéaste. C’est un peu comme lorsque Paul Verhoeven et Brian De Palma accompagnaient les scripts rentre-dedans de ShowGirls et de Scarface (dont Pain & Gain pourrait être une relecture déguisée) avec leur adoration pour l’outrance, la provocation et le mauvais goût afin de souligner davantage les idées subversives, tragiques et parfois repoussantes de ces histoires.
Pain & Gain, malgré son allure de comédie noire, n’est pas un objet cinématographique aimable. Il ne se planque pas derrière un esthétisme « arty » pour caresser dans le sens du poil les institutions critiques. A l’inverse du Spring Breakers de Harmony Korine, Pain & Gain ne risque pas de faire la couverture des « Cahiers du Cinéma ». Le dernier long métrage de Michael Bay est une sorte d’étrange hybridation entre l’ironie mordante des frères Coen (on pense souvent à Fargo qui relatait aussi les mésaventures de brigands crétins), le rentre-dans-le-lard d’un Oliver Stone cocaïné et survitaminé à l’époque de Tueurs Nés, et la surexcitation visuelle d’un Tony Scott au cours de la dernière partie expérimental de sa filmographie. Les trois (anti)héros de Pain & Gain pourraient être perçus comme des extensions filmiques du cinéaste lui-même : des hommes visiblement pas très cultivés et ne disposant pas d’un Q.I. immense, fascinés par ce pays de tous les possibles dans lequel ils sont nés. Tout comme Michael Bay, ils cherchent à avoir tout ce qu’il y a de mieux et de plus exagéré. Daniel Lugo (Mark Wahlberg, toujours aussi excellent lorsqu’il s’aventure dans le domaine de la comédie) veut avoir les plus gros muscles, la plus belle maison et la plus belle voiture tout comme Michael Bay veut avoir les plus gros budgets, les plus grosses explosions et les plus belles actrices dans ses films.
Cette volonté de tout avoir, et dans une taille plus grande que les autres, pourrait cacher une lecture freudienne. Derrière cette course à la performance se cache clairement un concours de bites et une obsession pour la virilité exacerbée ; la tagline du film est sans ambiguïté : « leur rêve américain est plus gros que le vôtre ». Pour Daniel Lugo, être bodybuildé permet de montrer et d’exacerber l’attribut que l’on imagine accordé qu’aux mecs : les muscles. Ce n’est que comme ça que Lugo se sent meilleur que les autres ; de même que Bay veut avoir et montrer qu’il a les plus gros budgets pour démolir la concurrence cinématographique dans le domaine de l’« entertainment ». L’interprétation du rêve américain selon les trois bodybuilders serait la course à la compétence : exploiter quelque chose de prometteur jusqu’à l’absurde afin de devenir le numéro un. L’entraineur-coach sportif Lugo veut avoir une plus grosse maison que son riche client Victor Kershaw (Tony Shalhoub, qui compose un personnage absolument génial) ; Paul (Dwayne Johnson, qui compose lui-aussi un personnage absolument génial) veut devenir le nouveau Jésus Christ ; l’afro-américain Adrian (Anthony Mackie) a un complexe d’infériorité à cause de son « pénis » défectueux ;… C’est à partir de là que les trois criminels vont trouver une motivation pour voler leur prochain. Eux-aussi veulent leur « American Dream » et n’acceptent pas que d’autres puissent plus performants qu’eux.
Leur victime, Victor Kershaw, a bien plus réussi que les trois loustics. Contrairement à ce que le trio pense pour se dédouaner de ses mauvaises actions, il n’est pas moins américain et méritant qu’eux. Ce n’est pas parce qu’il est juif ou immigré qu’il a mieux réussi grâce à quelques passe-droits. Il n’est parti de rien, a bossé dur à l’école et sur le terrain pour finir par « s’accomplir lui-même ». L’Amérique s’est d’ailleurs toujours vendue comme le pays de l’accomplissement et de tous les possibles. Mais pour Daniel, Paul et Adrian, cet accomplissement doit moins se faire sur le plan individuel que par rapport aux autres. Il ne faut pas tant donner le meilleur de soi qu’être plus fort qu’autrui. Il ne suffit pas de dépasser les concurrents mais de les écraser, les soumettre, les ridiculiser, les mettre à terre,… Le « rêve américain » dans ce qu’il a de plus cruel et carnassier. Fort de leur bêtise, de leur jalousie et de leur rancœur, ils vont se lancer dans une croisade contre les riches en prenant de force leur place et en essayant de les imiter tels qu’ils se les imaginent.
A l’instar de Scarface, Pain & Gain est une tragédie sur l’hubris : l’égo surdimensionné. Dans toute grande tragédie antique, c’est ce qui amenait les hommes à subir un terrible châtiment de la part des Dieux auxquels ils osaient soudain se comparer. Daniel Lugo veut « le monde, et tout ce qu’il y a dedans ». Il veut claquer les sommes astronomiques d’argent qu’il ne parvient pas à gagner honnêtement. Il veut être le nouveau Dieu sur Terre : l’Américain qui a réussi. Celui qui a tout, qui est un voisin affable et qui loge dans un palace blanc donnant sur l’océan. Ces compagnons ont le même rêve : le très naïf John se voit en prophète mais se perd dans des excès qui dénotent complètement avec le statut christique dans lequel il se drape ; Adrian reste obnubilé par ses faibles prouesses sexuelles et par l’idée qu’il serait le seul Noir à avoir un petit « membre ». Modelés comme des statues grecques, ces « Apollon » des temps modernes veulent être des surhommes adulés par leur entourage mais leur appétit sans limite va les conduire à leur perte. Car l’on n’est jamais rassasié lorsque l’on parle de richesses et de possessions : dans le cinéma américain, et généralement dans la réalité, on veut tout, et plus encore. On ne considère jamais avoir atteint le sommet et on se persuade que l’on peut encore grimper plus haut pour grappiller quelques miettes… sans voir que la chute est inévitable.
Comme toute chronique sur des brigands, Pain & Gain adopte le schéma narratif du « rise and fall » : l’ascension fulgurante et la descente expiatrice d’un personnage ayant été prêt à tout, même aux pires bassesses, pour côtoyer les cieux. Malgré ses nombreux délires déviants et son ton potache, l’unique possibilité de représenter au cinéma cette intrigue foncièrement glauque sans que le long métrage ne se coltine une interdiction aux moins de seize ans, le film de Michael Bay conserve une moralité et un sens de la normalité grâce au point de vue du seul personnage raisonnable et pas antipathique : le détective incarné par Ed Harris qui observe avec détachement et un certain recul ce dramatique imbroglio absurde, un peu à l’image de la policière interprétée par Frances McDormand dans Fargo. Si le long métrage nous piège pendant une heure et demie en enchainant les séquences toutes plus iconiques, « cools », absurdes et singulières les unes que les autres, ce qui nous rend amusant des images qui, au premier degré, pourraient être insoutenables (les multiples tentatives avortées de tuer Kershaw), c’est pour mieux nous réveiller vers la fin en nous faisant réaliser à quel point cela va trop loin et que, ce qui paraissait cool cinématographiquement parlant, se révèle avoir des conséquences abominables dans la réalité. Le réveil du spectateur se fait au même moment que les trois bandits qui se retrouvent emprisonnés dans un engrenage machiavélique devant les mener à leur perte. Si ces derniers sont vraisemblablement des crétins, Michael Bay se garde cependant de les juger ou de les condamner : il y a une forme de pitié qui transparait lors de la dernière demi-heure. Ce sont des criminels certes, mais ce sont surtout des gens qui se sont trompés et qui ont mal compris l’idéologie américaine sur la réussite sociale (ou peut-être qu’ils l’ont trop bien compris).
Pain & Gain passe alors d’une comédie noire « bling bling » à une grotesque tragédie trash comme pouvaient l’être Fargo ou Burn After Reading des frères Coen. La bêtise de ces personnages ne sert pas à se moquer d’eux mais à les faire apparaitre comme des figures pathétiques émouvantes à l’instar de Tony Montana dans Scarface, un immigré cubain immature qui n’était pas moins désagréable en esprit qu’un Daniel Lugo homophobe et vaguement antisémite. Mais malgré leurs défauts, ces personnages restent attachants à nos yeux car ils sont l’incarnation de nos part d’ombre (l’appât du gain, l’esprit exacerbé de la compétition, l’inclination à la violence,…). Bay mène le tout avec une incroyable inspiration (une idée au moins par plan) et un sens rare de l’efficacité : Pain & Gain est l’un de ses tout premiers films à ne pas souffrir de problèmes de rythme alors que le cinéaste est pourtant réputé pour faire durer ses longs métrages plus que de raison. La photographie est magnifique et la B.O. comporte des morceaux assez sympathiques (la musique d'ouverture entre autres). C'est clairement le meilleur film de son metteur en scène et il est difficile d'imaginer qu'il parviendra un jour à refaire aussi bien. Mais cet éclat de génie, Michael Bay l’a payé à un certain prix. Malgré le léger budget de ce film, près de vingt-cinq millions de dollars, le réalisateur a dû accepter en contrepartie de mettre en scène un quatrième opus de la saga Transformers qu’il avait pourtant envie d’arrêter. On peut néanmoins espérer que le fait que Megan Fox et le fade Shia LaBeouf aient laissé leur place à Marky Mark dans le rôle-titre orientera ce nouvel épisode vers plus d’efficacité et moins de circonvolutions.
NOTE : 8.5 / 10