Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : The Great Gatsby
Film américain sorti le 15 mai 2013
Réalisé par Baz Luhrmann
Avec Leonardo DiCaprio, Tobey Maguire, Carey Mulligan,…
Drame, Romance
Au cours du printemps 1922, l’époque est propice au relâchement des mœurs, à l’essor du jazz et à l’enrichissement des contrebandiers d’alcool. Apprenti écrivain, Nick Carraway quitte la région du Middle-West pour s’installer à New York. Voulant sa part du rêve américain, il vit désormais entouré d’un mystérieux millionnaire, Jay Gatsby, qui s’étourdit en fêtes mondaines, et de sa cousine Daisy et de son mari volage, Tom Buchanan, issu de sang noble. C’est ainsi que Nick se retrouve au cœur du monde fascinant des milliardaires, de leurs illusions, de leurs amours et de leurs mensonges. Témoin privilégié de son temps, il se met à écrire une histoire où se mêlent des amours impossibles, des rêves d’absolu et des tragédies ravageuses et, chemin faisant, nous tend un miroir où se reflètent notre époque moderne et ses combats.
A la fin des années 90, le réalisateur australien Baz Luhrmann avait réalisé un grand coup avec sa transposition « bling bling » et « clipesque » de l’extraordinaire œuvre de William Shakespeare, « Roméo et Juliette ». Les acteurs y récitaient les mêmes répliques en vers mais évoluaient non plus dans un Londres élisabéthain mais dans un Miami moderne. Etonnement, le décalage marchait très bien et la transposition rendait assez évidente certains aspects de la pièce de théâtre originale. Si le film est devenu littéralement culte, notamment auprès d’un très grand nombre de jeunes spectatrices, c’est notamment parce que le premier rôle principal était tenu par le juvénile Leonardo DiCaprio, qui connut par-là une renommée internationale. Quelques mois après, ce dernier tenait la vedette dans le long métrage pharaonique de James Cameron, Titanic, qui plongea DiCaprio dans les affres de l’hystérie des midinettes pré-pubères ; un enfer dont il ne cessa de vouloir se dépêtrer en enquillant des projets de plus en plus dramatiques et sérieux visant à casser sa collante image de « sex-symbol » précoce. DiCaprio n’en a cependant pas tenu rancune à ceRoméo + Juliette, ni à son réalisateur puisqu’il retourne sous sa caméra, quinze ans plus tard, pour ce très gros projet dont on murmure que le budget a allègrement dépassé la barre des 200 millions de dollars.
Baz Luhrmann, de son côté, avait enchainé sur la très brillante (dans tous les sens du terme) comédie musicale Moulin Rouge. Un nouveau gros succès populaire mérité pour ce film bizarre, surexcité, très inventif qui liait les artifices les plus divers, la théâtralité et l’énergie du «musical » dans un maelström de couleurs et de sonorités actuelles. Un vrai mélange réussi entre grande tradition hollywoodienne, « show » à la Broadway, romance shakespearienne et post-modernisme clinquant dans lequel irradiait littéralement la rousse incandescente Nicole Kidman, aux côtés d’un Ewan McGregor qui ne déméritait pas. Luhrmann n’est pas très prolifique, et pour cause, puisque chacun de ses films semble demander une logistique délirante à mettre en place. En 2008, il était supposé revenir triomphalement avec une grande fresque lorgnant vers les classiques indémodables et mégalos d’un David Lean. La particularité était qu’il s’agissait d’un projet 100% australien, relatant une histoire australienne et avec des acteurs australiens. LE grand projet cinématographique en somme de Luhrmann.
Et là, la déconvenue a été assez forte. Le mauvais goût stylistique précédemment affiché par le réalisateur se mariait très mal avec le prestige d’un drame romanesque et historique à grande échelle. Lorsque l’on savait le mal que s’était donné l’équipe pour aller tourner dans les paysages sublimes et parfois très reculés de l’Australie, la vue de ces plans noyés sous des effets digitaux ignobles avait de quoi écœurer. Il n’était pas étonnant que Luhrmann revendiquait à ce sujet l’influence de George Lucas tant certains CGI d’Australia rappelaient les plus grands moments honteux de la prélogie Star Wars. Entre une Nicole Kidman botoxée, des fonds verts voyants, un manque de charisme et d’alchimie entre les acteurs, une histoire enchainant les clichés et les symboles ringards comme des perles,… Tout nous montrait à quel point ce balourd d’Australia était fondamentalement « faux ». Si Roméo + Juliette, qui trouvait sa source au théâtre, et Moulin Rouge, qui rendait hommage au « music-hall », avaient fonctionné, c’était parce qu’ils s’inspiraient de spectacles cultivant déjà un certain gout pour l’artificialité, le « fait-à-la-main », le clinquant, le toc. Luhrmann ne faisait que le prolonger en y empruntant des effets de style et de montage provenant directement des clips-vidéos contemporains. Si l’hybridation d’Australia marchait aussi mal, c’est parce qu’elle se basait sur rien. Les grandes productions hollywoodiennes de la Grande Epoque utilisaient justement une débauche de moyens pour avoir une direction artistique (décors, trucages,…) de plus en plus irréprochable. La facticité d’Australia ne renvoyait donc pas à un genre artistique, comme les deux précédents films de Luhrmann, mais à l’incapacité de son réalisateur à tirer parti de son budget et de son équipe.
Ce film malade n’eut bien entendu pas le succès escompté et Luhrmann se fit de nouveau discret. Il réapparut ensuite avec ce projet d’adaptation qui donna des sueurs froides à bon nombre de cinéphiles, et pas uniquement à ses plus farouches détracteurs. Car « Gatsby » est un monument de la littérature américaine qui a déjà été plusieurs fois transposé sur grand écran, notamment par John Clayton avec Robert Redford dans le rôle-titre, sans jamais que l’on puisse atteindre le niveau du livre de F. Scott Fitzgerald. Rien que l’idée d’un Baz Luhrmann faisant subir à « Gatsby » un traitement similaire à celui qu’il a accordé à la pièce de Shakespeare laissait dubitatif, particulièrement en ce qui concernait la viabilité et la cohérence de la démarche. D’un autre côté, l’histoire de Gatsby s’impose de manière évidente au sein de la filmographie de Baz Luhrmann : une histoire d’amour tragique se déroulant dans un univers aux mœurs débridées et où l’unique façon d’exister est de paraitre en se donnant en spectacle. On aurait pu espérer une réussite à la Moulin Rouge mais il s’avère que Luhrmann échoue en partie sur ce projet.
En partie seulement car son Gatsby le magnifique n’est pas aussi médiocre, agaçant et irregardable que son précédent long métrage. Néanmoins, si les défauts du film sont souvent dus à son propre réalisateur, ses qualités sont rarement de son fait. Rien ne marche vraiment dans Gatsby, ou du moins pas avec la même force rythmique et évocatrice que dans les deux coups de maître de Baz Luhrmann. On félicitera le cinéaste pour son approche cinématographique souvent osée, fourmillante d’idées et de mouvements, là où Clayton s’était enfermé dans un classicisme à toute épreuve qui a probablement contribué à l’oubli de cette adaptation dans les mémoires collectives. Mais ces partis-pris de mise en scène sont-ils judicieux ? Ils le sont d’une certaine manière lors des séquences de fêtes et de beuveries collectives. Le montage, la réalisation, le choix de la B.O., même s’ils détonnent avec la réalité historique ou le style cinématographique des années 20, parviennent à nous rendre perceptible l’état d’esprit de l’époque. Est-ce utile de le faire de cette manière ? Pas forcément, mais cela ne constitue pas une trahison, pour peu qu’on ne soit pas allergique au RNB et à l’esthétique kitsch.
L’ennui, c’est que cette approche anachronique dans la mise en scène est une astuce faisandée. Elle est d’autant plus vieille que c’est Luhrmann lui-même qui l’avait porté à une forme de paroxysme avec sa comédie musicale près de dix ans auparavant. Cette méthode post-moderne avait aussi été employée par Sofia Coppola à l’occasion de son Marie-Antoinette, pour citer un autre film passé par le Festival de Cannes. Si le «blockbuster » friqué de Luhrmann a reçu un accueil plutôt positif sur la Croisette, où il faisait l’ouverture de la 66ème édition, c’est peut-être plus pour sa mise-en-abime de la superficialité cannoise que pour sa valeur cinématographique. L’artificialité, la surabondance d’images numériques et l’omniprésence d’effets graphiques régulièrement gratuits perdent de leur intérêt lorsque la caméra quitte les orgies festives du palais de Gatsby pour tenter de se focaliser sur les méandres, les doutes, les angoisses et les passions des personnages qui constituent l’heure et demie restante de l’intrigue. De fait, après une introduction si survoltée que l’on frôle le mal de crâne (aidé par une 3D peu convaincante lorsqu’elle cesse de nous balancer des confettis à la figure), Baz Luhrmann calme sa mise en scène. L’idée est évidente : après la fête endiablée vient l’inévitable gueule de bois. Peu à peu dépouillée de ses effets chics et « tocs », la réalisation de Luhrmann apparait telle qu’elle est véritablement, à savoir gentiment dynamique mais rarement prenante ou narrativement cohérente. Le cinéaste australien s’embarrasse aussi d’idées de cinéma parfois douteuses, à l’instar de ce vol plané d’une accidentée de la route au cours d’un ralenti insistant.
Dans tout ce fatras formel engloutis sous une chantilly d’effets spéciaux parfois sincèrement hideux, surtout vu le budget accordé à Luhrmann, les personnages de Gatsby peinent à exister. Le film pâtit d’abord d’une direction d’acteurs inexistante ; ces derniers faisant ce qu’ils peuvent avec des personnages secondaires dont la caractérisation frise le néant (Isla Fisher, Jason Clarke et Elizabeth Debicki tentent vainement de se dépatouiller avec des personnages unilatéraux). Plus embêtant, les personnages principaux, exception faite du Gatsby du titre, n’apparaissent jamais complexes bien que le scénario tente de leur instiller un semblant d’épaisseur. Malgré tout le talent dont il a déjà fait preuve, notamment dans le bouleversant Warrior, Joel Edgerton ne parvient pas à jouer autre chose qu’un homme souvent détestable, dont le changement d’attitude final apparaitra incohérent aux yeux d’un spectateur qui n’aura pas lu le livre. Tobey Maguire, qui fait ici office de narrateur et de « spectateur », est complètement transparent. N’étant pas à la base un bon acteur subtil, il ne parvient pas à nous faire ressentir la fascination et la compréhension qu’a son personnage pour Gatsby. Pire encore, Carey Mulligan, qui n’a jusque-là été convaincante qu’en princesse en détresse dans le Drive de Nicolas Winding Refn, ne rend jamais perceptible une quelconque alchimie avec son partenaire DiCaprio. Et autant dire que ce dernier point est crucial dans une histoire d’amour et cela avait fortement contribué à la réussite d’un Titanic ou d’un Roméo + Juliette.
Vu sous cet angle, le film semble être une catastrophe. Or, malgré ses deux heures vingt, il faut admettre que le long métrage se suit plutôt correctement. Le montage est dynamique, sans réel temps mort à regretter, et ce, malgré un montage enchainant les raccords d’analphabète. Il y a aussi un gros boulot fait sur les costumes et les décors, quand ceux-ci ne sont pas numériques, qui permet de rehausser le film. En ce sens, Gatsby le magnifique est une très belle boite vide. Nul doute que les producteurs ont été plus qu’inspirés de repousser de six mois la sortie du long métrage, sachant qu’il n’aurait pas eu la moindre chance lors de la course aux oscars. Il n’étonnera personne que le film fasse un carton en cette période de l’année, où les films américains un tantinet ambitieux font davantage dans l’épate visuelle que dans la subtilité narrative (le monde de Gatsby n’est évidemment quasiment jamais rattaché au contexte historique et social de l’intrigue). Mais le véritable sauveur de Gatsby le magnifique est Leonardo DiCaprio. Il faut savoir au demeurant qu’il s’agit de son interprétation la moins « convaincante » depuis le lénifiant Mensonges d’Etat. Le film de Luhrmann s’inscrit aussi comme la plus mauvaise œuvre de sa carrière depuis le thriller politique pantouflard de Ridley Scott. Néanmoins, cela ne l’empêche absolument pas de bouffer littéralement, et le mot n’est pas assez fort, tous ses partenaires à l’écran. Iconisé comme il l’a rarement été (sa première apparition est juste magistrale), DiCaprio se livre à un vrai « show ». Les fans de l’acteur y trouveront largement leur compte.
A la fois charismatique, mystérieux, jovial et trouble, DiCaprio joue sur tous les tableaux et s’en sort admirablement à chaque fois. On y retrouve son gout pour les romances terribles (Titanic, Roméo + Juliette, Les Noces Rebelles) ainsi que pour ces personnages psychologiquement instables (J. Edgar, Les Infiltrés) et torturés par l’image d’une femme (Shutter Island, Inception). En cela, le milliardaire Gatsby est complètement dans ses cordes et lui permet de poursuivre, de manière heureusement plus mesurée, sur cette corde dramatique qu’il affectionne tant afin de rappeler qu’il n’est pas un « sex-symbol » pour midinettes mais bien l’un des plus grands acteurs américains de sa génération. Mieux encore, quelques séquences humoristiques nous ramènent cet ancien DiCaprio que l’on adorait dans le chef d’œuvre de Spielberg, Arrête-moi si tu peux, alors qu’il semblait avoir oublié comment faire rire depuis sa rencontre avec Martin Scorsese. De quoi lui permettre de revenir sur un terrain plus léger, peut-être encore teinté d’un peu plus d’autodérision, avec le prochain film de son mentor, The Wolf of Wall Street, aux côtés de Jonah Hill, de Matthew McConaughey et de Jean Dujardin. Avec Tom Cruise et Brad Pitt, DiCaprio reste l’une des rares superstars d’Hollywood à accepter de changer de registre, de risquer sa carrière dans des genres qui lui sont inconnus et de laisser les rênes suffisamment libres aux cinéastes avec qui il travaille. Rien que pour cela, le bonhomme mérite le respect.
NOTE : 5.5 / 10