Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Now You See Me
Film franco-américain sorti le 31 juillet 2013
Réalisé par Louis Leterrier
Avec Jesse Eisenberg, Mark Ruffalo, Melanie Laurent,…
Thriller, Policier
« Les Quatre Cavaliers », un groupe de brillants magiciens et illusionnistes, viennent de donner deux spectacles de magie époustouflants : le premier en braquant une banque sur un autre continent, le deuxième en transférant la fortune d’un banquier véreux sur les comptes en banque du public. Deux agents spéciaux du FBI et d’Interpol sont déterminés à les arrêter avant qu’ils ne mettent à exécution leur promesse de réaliser des braquages encore plus audacieux. Ils font appel à Thaddeus, spécialiste reconnu pour expliquer les tours de magie les plus sophistiqués. Alors que la pression s’intensifie, et que le monde entier attend le spectaculaire tour final des Cavaliers, la course contre la montre commence.
Louis Leterrier est actuellement le seul réalisateur français à bénéficier d’aussi gros budgets à Hollywood. Et pour cause puisqu’il a su montrer qu’il savait gérer les grandes productions d’action avec Danny the Dog, qui mettait en scène Jet Li à Paris, ou encore Le Transporteur, avec Jason Statham et que Leterrier coréalisa avec le hongkongais Corey Yuen. Parrainé par Luc Besson, le jeune cinéaste s’était ensuite vu confier un projet 100% hollywoodien avec L’Incroyable Hulk, la suite d’un premier épisode étrange qui avait été réalisé par Ang Lee et dans laquelle Leterrier dirigea Edward Norton et Tim Roth. Le film marcha et fut mieux accueilli que le précédent opus. Leterrier fut promu et eut droit de tenir les rênes du « remake » d’un péplum fantastique des années 1980, Le Choc des Titans, qui était surtout connu pour ses incroyables effets spéciaux élaborés par le maître du genre, le regretté Ray Harryhausen. On avait alors espéré voir un grand « blockbuster » épique piochant dans une mythologie grecque potentiellement très riche en séquences homériques et disposant d’un bestiaire assez pharamineux. Le casting était magnifique puisqu’il réunissait Sam Worthington (tout juste auréolé du triomphe de l’Avatar de James Cameron), Liam Neeson (La Liste de Schindler, Le Territoire des Loups), Ralph Fiennes (La Liste de Schindler, Strange Eyes, SkyFall), Mads Mikkelsen (Pusher, Valhalla Rising, Casino Royale) ou encore Danny Huston (Aviator, Les Fils de l’Homme, Le Congrès),…
Manque de pot, le projet s’est fait couper les ailes en cours de route et beaucoup de ses acteurs prestigieux n’eurent droit qu’à une poignée de minutes pour exister à l’écran. L’histoire était d’une extrême simplicité, faisait fi de toute caractérisation des personnages et abusait d’ellipses et de ficelles scénaristiques bien trop faciles pour être pardonnables. Comme pour prouver que les Américains n’y comprenaient rien, toutes les mythologies antiques y étaient brassées dans un même chaudron afin de donner naissance à un « melting pot » absurde et assez kitsch. Pire encore, malgré ce que ses bandes annonces alléchantes avaient laissé suggérer, les scènes d’actions étaient souvent peu lisibles (cela n’était d’ailleurs pas aidé par l’une des pires 3D post-produites de toute l’Histoire des 3D post-produites) et surtout très chiches en péripéties sidérantes ou en images iconiques époustouflantes. Y compris lors du final impliquant un Kraken dont la taille était à peu près équivalente aux Kaijus de Pacific Rim. La différence, c’est que Guillermo Del Toro aime ces monstres et qu’il est un bien meilleur metteur en scène de cinéma que Louis Leterrier, que ce soit sur le plan du spectacle, de la démesure ou de l’émotion.
Bref, Le Choc des Titans était un ratage artistique, mais ce n’était encore rien face à sa suite abominable, La Colère des Titans, que Leterrier eut le bon goût de refuser. Néanmoins, malgré sa médiocrité, son film cartonna au cinéma. Louis Leterrier pu donc rester dans les petits papiers des studios. Et il devrait y demeurer encore longtemps puisque son nouveau long-métrage Insaisissables, traduction assez passe-partout de Now You See Me, cartonne littéralement au box-office U.S. depuis plusieurs semaines. On s’en réjouira pour Leterrier puisque ce n’est pas souvent qu’un cinéaste français se retrouve à faire de tels scores aux Etats-Unis. Insaisissables, qu’est-ce que c’est ? C’est un « blockbuster » certes, mais de plus petite ampleur. Nul doute que Leterrier a bénéficié d’une plus grande liberté et d’une plus grande marge de manœuvre que sur Le Choc des Titans pour lequel il avait dû être embauché comme la plupart des cinéastes étrangers à Hollywood : une méthode qui voit les producteurs faire miroiter le « rêve du cinéma américain » à des artistes avant de les écraser au sein d’un système dont ils ne maîtrisent pas les rouages et de les réduire à un statut de « yes-men » dont la nationalité confère une caution artistique aux « produits » qu’ils se soumettent à réaliser. Il serait ainsi injuste d’imputer à Leterrier l’entière responsabilité de l’échec narratif et pyrotechnique du Choc des Titans.
En cela, Insaisissables était plus rassurant puisque moins coûteux. De plus, un thriller sur le monde de la magie est toujours la promesse de la découverte d’un monde fascinant où l’illusion et la réalité s’entremêlent dans des tours de passe-passe merveilleux et jubilatoires. Greffez-le à un film de braquage et on a la quasi-assurance d’obtenir un long métrage retors et ludique avec une intrigue à tiroirs fascinante ; un peu comme le récent Trance de Danny Boyle où une histoire de vol de tableau se retrouvait couplée à une plongée dans le subconscient d’un antihéros cambrioleur par le biais de l’hypnose. Le risque est de donner vie à une œuvre roublarde dont la malignité se fait au dépend de son spectateur. On le perd pour lui faire croire qu’il assiste à quelque chose de compliqué et donc de forcément intelligent, alors que le film lui-même masque sa propre vacuité par une batterie d’effets divertissants qu’envierait n’importe quel magicien. En gros, la crainte et le risque de ce type de projet est de donner lieu à un tour de magie cinématographique dans lequel le cinéaste et/ou le scénariste n’ont rien dans leurs manches. Et c’est là que réside l’échec de ce film qui est pourtant notamment écrit par Boaz Yakin, cinéaste du sympathique et efficace « actioner » Safe avec Jason Statham : il laisse penser qu’il croit en l’intelligence du spectateur alors qu’il ne fait que le balader par le bout du nez pour ne lui donner strictement rien en contrepartie.
Pendant les deux premiers tiers du film, Insaisissables apparait comme une version très appauvrie et opportune du chef d’œuvre de Christopher Nolan, Le Prestige : un long métrage décortiquant l’illusion pour montrer à chaque fois comment elle a bien pu être produite. Dans le film de Nolan, deux magiciens rivaux tentaient de percer les secrets de l’autre pour pouvoir le surpasser par la suite. Dans celui de Leterrier, c’est un policier (Mark Ruffalo) qui tente de décrédibiliser des illusionnistes malfaiteurs (Jesse Eisenberg, Woody Harrelson, Isla Fisher et Dave Franco) afin de pouvoir reprendre la main et de les arrêter. La conséquence malencontreuse de cette démarche cinématographique, c’est que le spectateur ne peut pas marcher dans les tours de cette bande de prestidigitateurs-cambrioleurs puisqu’on ne cesse de lui répéter que tout cela est faux et parfaitement explicable. On n’a juste à attendre que l’on nous éclaire sur le stratagème qui a été mis en place pour permettre cette « illusion ». On ne se fait duper que très temporairement. De plus, le film de Leterrier multiplie les points de vue sans jamais en jouer. On vient à peine de voir le policier héros se faire avoir que l’on a droit immédiatement après à l’explication rationnelle donnée par le personnage incarné par Morgan Freeman, avant que l’on ne passe ensuite du côté des braqueurs pour les voir (partiellement) préparer un nouveau tour qui piégera encore le flic,… Résultat : on n’est jamais surpris ou émerveillé. A force de démystifier la scène en montrant ses coulisses, on rend automatiquement les actions qui s’y déroulent complètement inintéressantes pour le public qui y assiste.
En somme, c’est un film sur la magie pour ceux qui n’aiment pas la magie. Il n’y a aucune connectivité ou aucun jeu avec le spectateur dans la salle du cinéma, si ce n’est lors de l’introduction sympathique du magicien incarné par Eisenberg. Insaisissables semble détester l’illusion et, par extension, toute idée de duperie et de mise en scène. Une affiliation entre les arts et un goût pour la tromperie qu’assumait fièrement un Nolan qui n’en faisait jamais quelque chose de honteux. Mieux que ça, et c’est là que Le Prestige se révèle infiniment supérieur à sa pâle copie, le film de Nolan montrait que cette obsession de découvrir l’envers du décor était inutile voire aliénante pour les personnages/spectateurs qui s’y adonnaient. Vers la fin, les deux magiciens rivaux en avaient même oublié ce pour quoi ils aimaient la magie et donc pour quelle raison ils avaient voulu devenir des illusionnistes. Non pas pour nourrir leurs égos de plus en plus surdimensionnés, mais pour voir cet éclat (véritablement magique) dans les yeux des spectateurs qu’ils trompaient le temps de quelques minutes. La magie existait donc selon Nolan, soit dans la conséquence du tour auprès du public plutôt que dans sa conception, soit dans l’avancée des technologies permettant des prodiges autrefois inconcevables pour l’esprit humain. Dans Insaisissables, la magie n’existe pas. Elle n’est que prétexte pour nourrir la prétention des instigateurs du long métrage et pour conforter leur supériorité ainsi que leur mainmise sur le public.
Le film se permet des « twists » très inattendus lors de sa dernière demi-heure. En effet, il faut bien livrer des rebondissements spectaculaires et imprévisibles pour clouer le spectateur sur son siège tout en annihilant son raisonnement. Insaisissables est ainsi un divertissement extrêmement gratuit puisque, après avoir passé son temps à révéler le moindre truc et astuce, il fait sciemment l’impasse sur les explications justifiant ses derniers rebondissements d’une absurdité étourdissante. La raison officielle est de « laisser une place de mystère » (clin d’œil malicieux : c’est de la magie, ou peut-être pas…). La véritable raison vient surtout du fait que le film se retrouverait bien embêté s’il devait justifier et expliquer rationnellement sa conclusion ridicule et « imprévisible ». Et ce, même si cette dernière est, malgré sa stupéfiante incohérence, très attendue tellement le long métrage vend la mèche pendant deux heures. L’ensemble du casting s’ennuie copieusement et il n’y a aucune alchimie entre le personnage de Ruffalo et la jeune enquêtrice d’Interpol incarnée par une Mélanie Laurent qui enterre en médiocrité une Marion Cotillard qui avait été bien plus crucifiée dans le The Dark Knight Rises de Nolan. Ces deux héros sont d’ailleurs liés par une romance si factice et attendue qu’il devient alors difficile de faire confiance à un film se disant « malin » alors qu’il utilise des artifices aussi grossiers. De son côté, Michael Caine, déjà acteur dans Le Prestige, vient recevoir son chèque tant il semble peu concerné ou emballé par l’ensemble.
Du côté des braqueurs, ce n’est guère mieux. On les voit bien moins longtemps que ne le laissaient présager les bandes annonces. On ne s’attache jamais à eux et on ne comprend ni ne partage leur objectif. Il y a bien une vague tentative lors du dernier quart d’heure pour faire passer ces quatre voleurs pour des Robin des bois populaires en temps de crise, mais cela arrive beaucoup trop tard pour donner une quelconque épaisseur à ces personnages unidimensionnels qui n’évoluent pas pendant l’intrigue. Dans le cas de Leterrier, il tente de masquer le néant de son histoire à coups de virevoltants plans de grues et d’incessants travellings circulaires qui rendraient malades les spectateurs ayant l’estomac très accroché. Une surexcitation visuelle vaine et tape-à-l’œil visant à faire croire que le film est rythmé et brillant. Au final, le seul tour de magie de ce film sans imagination, cynique et impersonnel est de faire croire qu’il est le sommet de l’« entertainment » audacieux, ambitieux et intelligent alors qu’il n’est, derrière son hystérie formelle, qu’un bibelot ringard et plagiaire. S’il se révèle momentanément plaisant, Insaisissables n’est qu’un pétard mouillé dont le plus gros effet de manche est de mettre José Garcia face à Woody Harrelson (un peu comme l’on retrouvait Mouloud, l’un des animateurs du « Grand Journal » de Canal +, à côté de l’inoubliable Le Chiffre de Casino Royale dans Le Choc des Titans). Au rayon « magie », il est fortement conseillé de se précipiter plutôt sur la profession de foi de Nolan qui voyait l’opposition de deux surhommes à leurs sommets : Hugh Jackman/Wolverine et Christian Bale/Batman,. Contrairement à Insaisissables, Le Prestige demeure inépuisable et surprenant même lorsque l’on connait ses « twists » qui ne décrédibilisent pas son intrigue tout en renforçant son propos passionnant.
NOTE : 3.5 / 10