Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti le 24 juillet 2013
Réalisé par James Mangold
Avec Hugh Jackman, Tao Okamoto, Rila Fukushima,…
Action, Fantastique
Wolverine, le personnage le plus emblématique de l’univers des X-Men, est entraîné dans une aventure ultime au cœur du Japon contemporain. Plongé dans un monde qu’il ne connaît pas, il doit faire face au seul ennemi de son envergure, dans une bataille à la vie à la mort. Vulnérable pour la première fois et poussé au bout de ses limites physiques et émotionnelles, Wolverine affrontera non seulement l’acier mortel du samouraï mais aussi les questions liées à sa propre immortalité.
Le projet revient de loin. Au départ, il y avait le fameux Wolverine, l’un des plus célèbres X-men crée par Stan Lee. Le personnage avait été popularisé par l’acteur australien alors méconnu, Hugh Jackman, dans les deux premiers X-men réalisés par Bryan Singer. Bien que complètement à l’opposé de ce super-héros petit et trapu, Jackman a su faire fi de sa différence physionomique pour s’imposer comme sa parfaite retranscription à l’écran, un peu à l’instar de l’autrefois très conspué Daniel Craig dans le rôle de 007. Les choses se sont gâtées avec un troisième épisode accouché dans la douleur et réalisé par l’incapable Brett Ratner à la place du Matthew Vaughn originellement prévu (Layer Cake, Kick-ass et depuis, X-men le commencement dont la suite réalisée par Singer semble tenter d’effacer tous les apports déplorables de ce X-men 3 de sinistre mémoire). Mais rien n’y fait, la popularité du mutant aux griffes en adamantium ne fut pas entachée et la 20th Century Fox, fossoyeuse de projets jubilatoires et tyran envers les artistes de talent, se frotta les mains en lançant un « spin-off » : un film uniquement centré sur Wolverine. De manière assez surprenante, le studio embaucha Gavin Hood, réalisateur sud-africain d’un petit long métrage récompensé aux oscars intitulé Mon Nom est Tsotsi. Etait-ce une note d’intention rassurante ? Le studio avait-il choisi un tel cinéaste pour donner une caution artistique sérieuse à son projet ?
La réponse fut évidente lorsque le méfait fut accompli et qu’il fut pleinement visible dans les salles de cinéma du monde entier. Gavin Hood n’avait évidemment pas été mis à la tête du projet pour apporter une vision nouvelle, originale et audacieuse, mais bien pour se faire écraser par toute une bande de producteurs exécutifs, de banquiers et de statisticiens afin de livrer un produit certifié « vide et sans risque ». A cause de sa gestation que l’on soupçonne un minimum houleuse, Wolverine fut bien pire qu’un « blockbuster » sans intérêt. Ce fut un navet honteux que même les « geeks » les plus « hardcore » ont eu du mal à défendre ou à excuser. Une œuvre embarrassante pour quiconque s’y était retrouvé impliqué. Néanmoins, le film marcha au box-office. Mais la réputation de Wolverine était tellement mauvaise qu’une suite paresseuse, sensiblement identique, n’était pas envisageable si l’on souhaitait attirer le public dans les salles pour voir une nouvelle aventure du fameux mutant. La conséquence ? Comme ce qu’il se passe actuellement avec l’horrible X-men 3 : on balaie tout d’un revers de la main. On fait fi du passé. On repart sur de bonnes bases. Et lorsque l’on annonça que Jackman avait réussi à convaincre le cinéaste Darren Aronofsky, qui l’avait dirigé dans cet étrange OFNI qu’était The Fountain, il faut bien avouer qu’il était difficile de ne pas être au moins curieux sur ce Wolverine 2.
Il est vrai que le réalisateur de Requiem for a Dream, de The Wrestler et de Black Swan flirtait depuis longtemps avec l’idée de réaliser un film de studio, et notamment un long métrage sur un super-héros. Il devait notamment réaliser le « reboot » de Batman avant que Christopher Nolan ne s’y colle judicieusement avec son Batman Begins. Pour ce Wolverine 2, l’intérêt qu’il devait porter pour les tourments du personnage devait peser sur la balance : le rapport entre l’homme et la bestialité, l’appréhension de la mort, la recherche de l’immortalité, la misanthropie,… Pour renforcer encore une fois le sérieux de l’entreprise, le film fut retitré The Wolverine. En effet, il semble que l’ajout du « the » tend à rendre le super-héros plus crédible ou adulte (« The Batman » dans la trilogie de Nolan, « The Man of Steel » pour Superman dans le film de Zack Snyder, « The Avengers » dans le long métrage éponyme de Josh Whedon,…), en plus de masquer le fait que le long métrage soit une suite de l’étron signé par Hood. De la noirceur, de la violence, de l’introspection, de la souffrance,… Tout un programme. Sauf que, comme on pouvait s’y attendre, Darren Aronofsky refit un coup qu’il avait déjà souvent fait : il lâche le film après plusieurs mois de préproduction.
Les raisons, sûrement multiples, demeurent obscures. Est-ce un inévitable différend artistique entre la prude Fox et un Aronofsky potentiellement trop radical ? Est-ce la peur de partir tourner plusieurs mois au Japon peu de temps après la catastrophe de Fukushima ? Est-ce une raison familiale (le cinéaste étant alors en plein divorce avec l’actrice Rachel Weisz) ? Quoiqu’il en soit, Aronofsky annonça qu’il ne pouvait se consacrer comme il l’entendait à un projet qui devait encore l’occuper au moins une année. Il a depuis réussi à convaincre des producteurs de lui financer un film, forcément déprimant et mystique, sur Noé et son Arche qui doit flirter avec un budget de cent millions de dollars : Noah, prévu en 2014, avec Russell Crowe, Jennifer Connelly, Anthony Hopkins, Ray Winstone ou encore Emma Watson. Quant à Hugh Jackman, qui avait commencé à suivre un entrainement extrêmement rude afin de paraitre plus massif qu’il ne l’avait encore jamais été pour incarner Logan/Wolverine, il se retrouva comme deux ronds de flanc. On flaira la catastrophe et le « developpment hell » interminable. Mais on allécha à temps le spectateur dépité en mettant à la barre James Mangold, un artisan dénué de vision artistique propre mais qui demeure l’un des plus doués de sa catégorie avec des films souvent très appréciables comme Cop Land, Walk the Line, 3h10 pour Yuma ou encore Knight and Day.
Le film s’annonçait ainsi moins jusqu’auboutiste que prévu, plus lisse. Mais on pouvait encore espérer un divertissement bien ficelé et enthousiasmant, ce que n’avait pas su être le Wolverine de Hood. Après une campagne « marketing » qui peina à élever l’enthousiasme des cinéphiles et des « geeks » ayant reçu une grosse douche froide après le départ d’Aronofsky, The Wolverine a débarqué au milieu d’un été aux allures de capharnaüm où les débuts de licences (The Lone Ranger de Gore Verbinski), les films originaux (Pacific Rim de Guillermo Del Toro), les adaptations de BD (RIPD de Robert Schwentck) se plantent au box-office (le « blockbuster » de Del Toro devrait cependant bien se rattraper sur les marchés asiatiques) tandis que les « reboots » (Man of Steel de Zack Snyder), les lancements d’autres franchises plus convenues (World War Z de Marc Forster) et les suites (Iron Man 3 de Shane Black, Monstres Academy de Dan Scanlon, Moi moche et méchant 2 de Chris Renaud et Pierre Coffin) sont vraiment les seuls à cartonner pour l’instant. On le voyait comme l’un des habituels grands perdants de l’année tant le « buzz » autour de lui s’était dégonflé.
Néanmoins, le film de Mangold fut accueilli avec un enthousiasme modéré et fonctionne correctement au box-office à défaut d’y triompher. Car s’il n’est pas sans défauts, The Wolverine se démarque paradoxalement de la foultitude de longs métrages super-héroïques qui sortent continuellement au cinéma depuis quelques années. D’une manière encore plus paradoxale, les scènes d’action sont même les moments les plus faibles et les moins intéressants de ce « blockbuster ». Elles sont toutes correctement filmées et bien rythmées mais elles ne sont jamais époustouflantes ou franchement intenses. On pourra retenir cependant la séquence du train qui est un bel hommage au final bluffant du Mission Impossible de Brian De Palma. Elle paraissait hideuse dans la bande annonce mais elle se révèle finalement assez ludique par son jeu de regards entre les différents combattants qui s’affrontent sur le toit d’un train à très grande vitesse. On gardera aussi ce combat entre une jeune alliée japonaise aux cheveux rouges (Yukio, incarnée par Rila Fukushima) et un samouraï pendant que Logan se fait une opération à cœur ouvert. Mais on s’impatiente devant ces affrontements chorégraphiés tant ils empêchent temporairement le reste, bien plus intéressant et poignant, d’être davantage développé.
The Wolverine est d’abord le second film de studio américain avec Pacific Rim à disposer d’une inspiration majoritairement orientale, et particulièrement nippone. Si l’on excepte Wolverine lui-même et la méchante mutante Vipère (Svetlana Khodtchenkova), tout le reste du casting est d’origine japonaise. La direction artistique voue une véritable adoration pour cette architecture très contradictoire qui règne au Japon et, par extension, à son atmosphère schizophrène alliant un passé traditionnel, digne d’une vieille carte postale exotique, et une modernité aux accents quasi-science-fictionnelles. On se retrouve plongé dans un univers assez peu commun et rarement représenté dans un « blockbuster californien ». Comme Logan, on découvre un monde étrange et codifié où tout a une signification. En cela, The Wolverine est moins proche d’un Iron Man ou d’un Superman que de polars comme Black Rain de Ridley Scott ou Yakuza de Sidney Pollack. En effet, ces derniers voyaient eux-aussi un héros occidental perdu dans un Japon qui lui échappe. L’autre particularité qui distingue le film de Mangold aux autres démonstrations pyrotechniques est sa sensibilité et sa subtilité dans sa façon de relater une romance entre son héros et la belle qu’il doit sauver.
Une alchimie entre le surhomme et sa dulcinée que de nombreux « blockbusters » ne réussissent pas à faire naitre et qui ne la montrent jamais de manière crédible et perceptible. La trilogie The Dark Knight de Nolan y avait échoué, au même titre que les trois épisodes d’Iron Man, le Thor de Kenneth Branagh ou encore le récent Man of Steel (qui se rattrapait sur d’autres aspects). Dans The Wolverine, le coup de foudre est palpable et est montré de façon respectueuse par de simples regards et des non-dits. Pas de surexplication par le dialogue qui paraitrait toujours forcée. Pas de brusquerie. Le film prend son temps lors de son deuxième acte surprenant. Nul doute qu’il ennuiera, voire qu’il agacera ceux qui n’étaient venus que pour voir de la baston. Mais le cœur sensible du long métrage de Mangold réside là. Dans Knight and Day, la partie « romance » entre les deux héros paumés était elle-aussi bien plus accomplie et touchante que toutes les scènes d’action, pourtant assez plaisantes, qui la ponctuaient. On croit à cette histoire d’amour qui unit peu à peu Logan et la magnifique Mariko Yashida (Tao Okamoto).
Mais la véritable anomalie dans ce film, surtout sachant qu’il est produit par la Fox qui s’est faite une spécialité dans l’aseptisation de scénarios dramatiques et ténébreux, demeure son atmosphère très noire dans laquelle la mort est omniprésente. Cela entraine un autre des nombreux paradoxes de ce film bipolaire : son rapport ambigu à la censure. Car le scénario de The Wolverine, même réécrit après le départ d’Aronofsky, aurait dû donner lieu à un film classé « R » pour que l’on puisse voir tout son potentiel tragique être fidèlement retranscrit à l’écran. Le résultat final demeure étrange. Il pousse le « PG-13 » (interdit aux mineurs de moins de treize ans non accompagnés en Amérique) dans ses derniers retranchements. Cette classification est bien entendu la condition sine qua non pour qu’un « blockbuster » de cette ampleur puisse voir le jour. Mais James Mangold essaye le plus possible de jouer sur ce qui est imperceptible ou extrêmement fugace pour que cette barbarie dans les scènes d’action demeure présente. On ne pourra d’ailleurs pas s’empêcher de comparer The Wolverine avec d’autres films à gros budget assez récents qui avaient eux-aussi testé les limites de cette classification « tous public » : Christopher Nolan et son parfois franchement glauque The Dark Knight, Steven Spielberg et son horrifique Guerre des Mondes ainsi que son Cheval de Guerre allant crescendo dans l’imagerie infernale et apocalyptique, Marc Forster et son World War Z,… De là à dire qu’il semble y avoir un assouplissement des règles, il n’y aurait qu’un pas que nous ne franchirons pas encore.
Ce n’est par contre effectivement pas avec The Wolverine que nous allons revenir à un film de super-héros qui ne se complait pas dans le désespoir, le psychologisme et l’introspection déprimante. Pour cela, l’unique alternative demeure le studio Marvel lui-même qui ne parvient pas à réaliser des longs métrages super-héroïques sans céder à un cynisme et à un second degré amenant à réfléchir sur le rapport trouble entre la Maison-Mère des « comics » et ses propres créatures. Hormis quelques « punchlines » typiques du personnage de Wolverine, l’humour du film vient avant tout du décalage entre son héros occidental et le monde oriental dans lequel il évolue parfois maladroitement (un peu comme James Bond/Sean Connery dans l’excellent On ne vit que deux fois). Pour le reste, il faudra passer son chemin entre les « flashbacks » obsédants, peut-être trop répétitifs et surexplicatifs, montrant le fantôme de cette Jean Grey décédée que Wolverine a aimé, l’introduction brillante et glaçante dans laquelle on assiste à l’explosion nucléaire de Nagasaki, ou encore l’errance d’un Logan dépressif dans les montagnes américaines aux côtés d’un vieil ours à son image. Mais c’est dans la quête obstinée de son super-héros que le film trouve sa plus grande audace : le mutant immortel cherche désespérément la mort afin d’achever une vie de souffrances, de regrets et de traumatismes. Une existence sans but qui s’apparente à une errance ou à un chemin de croix sans fin.
A l’inverse donc de toutes ces « prequels » et de ces « origins movies » dans l’ère du temps montrant les parcours d’hommes ordinaires pour devenir des êtres extraordinaires (Batman Begins de Christopher Nolan, The Amazing Spider-man de Marc Webb, Iron Man de Jon Favreau, Green Lantern de Martin Campbell, Captain America de Joe Johnston…), The Wolverine montre l’exact inverse avec un surhomme qui veut devenir un humain dont la crainte de sa propre mort et de celle des autres (d’une autre en l’occurrence) devient le moteur de son existence. Et tout cela sans que Mangold ne s’embarrasse à rappeler encore une fois le « passé » de Wolverine. Enfin presque. Car si le film est bien mené jusqu’à son dernier acte compliqué, où de multiples personnages se retrouvent et tentent maladroitement de résoudre en même temps les nombreuses intrigues élaborées en cours de route, The Wolverine rate ses vingt dernières minutes. D’abord en ne les constituant que de scènes d’action qui, comme nous l’avons dit précédemment, constituaient déjà les passages les moins intéressants de ce « blockbuster ». Et surtout en tentant à partir de ce moment-là de se rattacher in extremis au prochain X-men de Singer (probablement contre la volonté de James Mangold). Cela se fait au dépend de la résolution complète des enjeux narratifs et de l’aboutissement de son héros par l’éternelle séquence post-générique qui n’est évidemment en rien reliée au reste de l’intrigue. Elle « rassure » quant au fait que cette aventure n’a pas eu d’impact sur le mutant que l’on connait. Il ne faudrait pas que les spectateurs soient déçus de ne pas retrouver le même Wolverine qu’il y a dix ans dans le X-men - Days of Future Past. En attendant, il n’est pas interdit de croire que Mangold relèvera son film avec un hypothétique « director’s cut » dans lequel il pourra peut-être livrer cette version « R » qu’il semble avoir tenté vainement de mettre sur pied. Si un tel montage venait à exister, il est possible que The Wolverine passe du statut de « bon divertissement » à celui de « très bon film ».
NOTE : 7 / 10