Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Snowpiercer
Film américano-sud-coréen sorti le 30 octobre 2013
Réalisé par Bong Joon-ho
Avec Chris Evans, Tilda Swinton, Song Kang-ho,…
Aventure, Drame, Science-fiction
En 2031, la Terre n’est plus qu’une étendue gelée. Les derniers survivants sont à bord d’un train condamné à tourner éternellement autour de la planète. Ce train est très hiérarchisé, avec des wagons dorés en tête où vit l'aristocratie, jusqu'aux wagons des pauvres en fin de convoi. Des wagons militaires assurent la sécurité et des wagons potagers l'alimentation. Curtis, issu des wagons de queue, remonte le train afin de comprendre la situation, suite à des événements horribles qu'il refuse d'évoquer à ses interlocuteurs.
Le projet remonte à la sortie du meilleur film de monstres de ces vingt dernières années, The Host. Après avoir achevé ce chef d’œuvre de noirceur, Bong Joon-ho avait fini par révéler sa vraie nature : celui de meilleur cinéaste coréen en activité et probablement l’un des deux ou trois plus brillants réalisateurs sur la planète à l’heure actuelle. Un metteur en scène très populaire dans son pays puisque The Host fut un tel carton qu’on commença à comparer Joon-ho à une version extrême-orientale de Steven Spielberg ou de James Cameron. Le bonhomme avait été découvert lorsque son ténébreux et fascinant Memories of Murder avait été présenté au Festival de Cannes. Le film fit une si forte impression qu’il fut rapidement considéré comme l’un des plus hauts sommets du genre du « serial-killer » à ranger aux côtés du Se7en et du Zodiac de David Fincher. Après The Host, Bong Joon-ho avait dévoilé que son prochain projet était l’adaptation cinématographique d’une bande dessinée française « Le Transperceneige ». Un gros projet d’anticipation nécessitant un certain budget qui obligeait Bong Joon-ho à chercher des financements en dehors de la Corée. Avec l’appui de Park Chan-wook (Old Boy), et après le passionnant intermède que constituait le thriller Mother, il trouva de l’aide du côté des Français et des Américains.
Bong Joon-ho n’est pas le premier sud-coréen à faire ses premiers pas à Hollywood. Kim Jee-woon (A Bittersweet Life, J’ai rencontré le Diable) a fait le sympathique mais anecdotique Le Dernier Rempart tandis que Park Chan-wook s’y est attelé avec le déroutant mais virtuose Stoker. On sera donc très heureux de voir que le premier essai américain de Bong Joon-ho est clairement aussi réussi que celui de son célèbre producteur. On peut même dire qu’en bien des points, Le Transperceneige est infiniment plus impressionnant que le dernier long métrage pourtant régulièrement passionnant de Park Chan-wook. Les deux œuvres anglophones sont parvenues à conserver l’ironie, la noirceur et les discours politiquement incorrects dans lesquels ont baigné les deux cinéastes asiatiques depuis leurs débuts. Les deux longs métrages traitent sans détour de thèmes tabous aux Etats-Unis (l’inceste et la cellule familiale comme transmetteur pathologique du mal dans Stoker ; la révolte sociale, la primalité et le déterminisme tragique dans Le Transperceneige) tout en n’hésitant pas à ponctuer leurs intrigues par des ruptures de ton d’une audace folle et à clôturer ces récits par des notes dramatiques qu’aucun « blockbuster » américain n’oserait se permettre.
Si Le Transperceneige peut aller aussi loin dans son propos, c’est que son budget élevé demeure assez réduit par rapport aux lamentables standards d’Hollywood : près de 200 millions de dollars pour des films pauvres et visuellement moins ébouriffants que des productions plus modestes comme le dernier long métrage de Bong Joon-ho. Les concessions sont par conséquent moins de rigueur, d’autant plus que le film a été tourné dans les studios de Prague, loin des griffes des financiers qui dirigent d’une main de fer l’industrie cinématographique californienne. Le résultat est un immense film à grand spectacle au propos révolutionnaire à la fois complexe, abouti et passionnant. Chaque plan fourmille d’idées et la moindre séquence, même la plus anodine, est élaborée avec un savoir-faire qui écrase toute concurrence possible. Avec ce projet mûrement réfléchi, au point que Bong Joon-ho n’a tourné que les plans qu’il avait en tête afin de les replacer dans un montage prédéfini du film, le réalisateur sud-coréen confirme son titre de génie du septième art tout en poursuivant l’analyse ironique et en filigrane de l’histoire mouvementée de son pays ainsi que de la société qui en a découlé (Bong Joon-ho était un étudiant lorsque des manifestations mirent fin à la dictature qui régnait dans le pays pendant les années 1980).
De prime abord, Le Transperceneige semble être un « blockbuster » comme les autres. Casting « international » demeurant malgré tout majoritairement anglophone ; effets spéciaux plutôt réussis, surtout compte tenu du fait qu’ils soient l’œuvre de sociétés sud-coréennes pas forcément pionnières dans le domaine ; musique omniprésente ; scénario d’apparence simpliste ; scènes d’actions ponctuelles visant à maintenir le spectateur en haleine ;… La première surprise vient du fait que le tout soit si bien tenu. La mise en scène virtuose parvient à varier les affrontements entre les révoltés qui remontent jusqu’à la locomotive et les soldats aux ordres du grand conducteur, et ce, même si toutes ces batailles se déroulent dans un lieu clos qui aurait pu être répétitif. L’autre très grande réussite vient de la variété des lieux traversés. Pour ceux qui n’ont jamais lu la BD, il sera souvent impossible de deviner ce qui se trouve dans le wagon suivant. Avec le récent Pacific Rim de Guillermo Del Toro, Le Transperceneige est pour l’instant la seule grosse production de cette année à avoir élaboré une direction artistique aussi complexe et riche. Les décors fourmillent de détails donnant vie à un univers passionnant et original dont les innombrables ramifications hors champ sont aisément perceptibles. C’est tout à l’honneur de l’intelligence et de la grande culture de ces deux metteurs en scènes et de leurs excellentes équipes de techniciens.
Alors qu’il part d’un postulat absurde, Bond Joon-ho parvient à nous faire croire à ce monde même lorsqu’il le garni d’éléments volontairement grotesques ou pathétiques. Une vraie bouffée d’air frais à une époque où la majorité des spectateurs, engluée dans la morosité ambiante qui gangrène le cinéma de divertissement depuis plus de dix ans, ne parvient plus à s’émerveiller pour des héros ou des univers fantasques. Ce n’est pas la moindre des audaces du film. Son propos frondeur et sa violence le démarquent aussi du reste des productions Marvel qui trustent le box-office international. Certes, on pourra toujours arguer que les jets de sang et les coups de haches restent infiniment plus sobres que ce que bon nombre de cinéastes sud-coréens ont osé faire graphiquement dans leurs productions locales (comment oublier certains passages traumatisants de The Chaser ou de J’ai rencontré le Diable ?). Mais Bong Joon-ho n’avait de toute façon jamais vraiment donné dans le gore au cours de ses précédents longs métrages. D’ailleurs, la noirceur et l’horreur de cette histoire demeurent certes hors de l’écran mais elles ne perdent en rien en termes d’impact ; on peut prendre à titre d’exemple la sublime séquence de la « dernière cigarette » qui parvient à être terrifiante par le biais d’un simple travelling avant (on n’avait pas vu monologue aussi ténébreux au cinéma depuis le récit de l’Indianapolis dans Les Dents de la Mer de Steven Spielberg).
C’est aussi parce qu’il n’y a pas de vrai manichéisme que Le Transperceneige se démarque des « blockbusters » hollywoodiens. Le leader incarné par un excellent Chris Evans (Sunshine, Captain America) porte un traumatisme si choquant qu’il renvoie l’Iron Man de Shane Black au rang des super-héros de pacotille ; le second couteau à la Han Solo interprété par le non moins excellent acteur fétiche de Bong Joon-ho, Song Kang-ho, est un drogué excentrique prompt au langage cru ; Tilda Swinton compose une version outrancière de Margaret Thatcher avant de se révéler comme un misérable pion bien plus grotesque que foncièrement inquiétant ; et, sans rien dévoiler de l’intrigue, les personnages de John Hurt et d’Ed Harris, que l’on croit archétypaux et unilatéraux, se révèlent bien plus ambigus que prévu,… Le bien et le mal n’existent pas vraiment de manière distincte dans ce microcosme humain. Si l’on se lie d’affection avec ces révoltés, Bong Joon-ho nous amène aussi à plusieurs reprises à nous mettre en retrait afin de questionner le bien fondé et la pertinence de leur action.
Car à l’instar des précédents films de Bond Joon-ho, le cœur du Transperceneige ne réside pas dans son aspect le plus évident. Memories of Murder était moins une passionnante enquête sur un serial killer qu’un poignant drame tragi-comique sur l’obsession. The Host était moins un tétanisant film de monstres qu’un bouleversant long métrage sur la paternité et le courage qu’il faut pour faire face à ses responsabilités. Le Transperceneige est moins un excellent film de S.F. qu’une réflexion sur le déterminisme et le rapport à l’autorité. A l’instar de Cloud Atlas, autre chef d’œuvre de cette année qui parlait de « révolution », Le Transperceneige est un film sur la lutte des classes et la confrontation au pouvoir en place. D’une certaine manière, le film de Bong Joon-ho va au bout de son concept là où Neil Blompkamp s’était contenté d’effleurer la complexité de son sujet dans Elysium. Cette lutte que mène le mystérieux Curtis pour retrouver sa liberté de vivre comme il l’entend pourrait être vu comme un écho au parcours de Bong Joon-ho dans le milieu du cinéma américain : un cinéaste voulant gagner une grande liberté artistique, malgré ce que tentent de lui imposer les directeurs de studios menant la barque « Hollywood », qui réalise que l’unique moyen d’y parvenir n’est pas de prendre des chemin balisé mais d’oser s’aventurer sur des sentiers de traverse audacieux et inattendus.
Cette réalisation capitale est au centre du Transperceneige où tout se dirige inexorablement en ligne droite : le train est condamné à suivre ses rails dans une boucle éternelle dénuée de sens, Curtis remonte le véhicule longiligne jusqu’à la locomotive dans une quête révolutionnaire à laquelle il a été mis à la tête un peu à ses dépens ;… Le Transperceneige peut se voir comme une variation motorisée de l’Apocalypse Now de Coppola, Curtis y rencontrant au final l’entité dominant le lieu et par extension sa psychée (Ed Harris y est aussi chauve, seul et déifié que Marlon Brando dans son rôle de Kurtz). A l’instar de Martin Sheen qui remontait une rivière sinueuse au cours d’un voyage physique et psychologique jusqu’à la source du Mal, Chris Evans remonte les wagons pour rencontrer le machiniste qui dirige l’Humanité. Une rencontre finale métaphysique où les deux antagonistes se retrouvent avec plus de points communs qu’ils ne l’auraient cru. Et après avoir suivi un chemin en fait prédéterminé et allant en ligne droite (tout comme la mise en scène de Bong Joon-ho qui s’adapte à la topographie spécifique de son décor), l’unique révolution possible, l’unique manière de se libérer pour Curtis et, par extension, pour les derniers humains, est probablement d’accepter le fait qu’il leur faut prendre un autre chemin impensable (celui sur les côtés) plutôt que de chercher désespérément à atteindre une locomotive fermée ne conduisant nulle part.
Ces vingt dernières minutes du film enchainent les audaces discrètes qui feront tiquer plus d’un producteur américain, dont le distributeur Harvey Weinstein qui souhaite couper vingt minutes au long métrage (!?!) pour le diffuser dans les pays anglophones. Une idée crétine qui tient de l’hérésie tant ôter une minute à cette œuvre minutieusement bâtie suffirait à la faire s’effondrer sur elle-même. C’est lors de sa fin que Le Transperceneige prend toute sa puissance et qu’il se distingue somptueusement des précédents films de S.F. souvent mollassons qui ont envahi nos écrans depuis quelques années. Allant au bout de son concept ironique et pessimiste après un enchainement de séquences fortes lourdes de sens, ce film qui emprunte tantôt à Spielberg (un clin d’œil appuyé à Il faut sauver le soldat Ryan), à Brian De Palma (le final à suspense, au ralenti et mélangeant différents points de vue) ou encore à Stanley Kubrick (pour sa vision glaciale de l’espèce humaine, son goût pour les mouvements rectilignes de caméra et son hommage à Shining) est une réussite visuelle et narrative à toute épreuve. Un joyau de noirceur à l’humour mordant et aux scènes d’action extrêmement dynamiques et enthousiasmantes. Une peinture sombre de la nature humaine qui enchaine les séquences plus surprenantes les unes que les autres et qui a le bon goût d’aller droit au but sans vous laisser sur le quai. Le 30 octobre, n’allez pas voir la suite a priori ratée d’un Thor déjà très barbant et préférez plutôt le dernier bijou de Bong Joon-ho. N’ayez surtout pas peur d’embarquer dans Le Transperceneige.
NOTE : 9 / 10