Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : The Croods
Film américain sorti le 10 avril 2013
Réalisé par Chris Sanders et Kirk DeMicco
Avec les voix de Nicolas Cage, Emma Stone, Ryan Reynolds,…
Animation, Aventure, Comédie
Lorsque la caverne où ils vivent depuis toujours est détruite et que leur univers familier est réduit en miettes, les Croods se retrouvent obligés d’entreprendre leur premier grand voyage en famille. Entre conflits générationnels et bouleversements sismiques, ils vont découvrir un nouveau monde fascinant, rempli de créatures fantastiques, et un futur au-delà de tout ce qu’ils avaient imaginé. Les Croods prennent rapidement conscience que s’ils n’évoluent pas, ils appartiendront à l’Histoire…
DreamWorks animation qui fait un beau doublé, qui l’eut cru ? Pendant longtemps, le studio concurrent de Pixar ne réussissait pas à tenir tête à son frère aîné, que ce soit sur le plan de la narration ou de la performance technologique. Si ce dernier point reste largement l’apanage du studio à la lampe, y compris dans ses œuvres les moins passionnantes comme Cars 2 ou Rebelle, l’ambition narrative et thématique sont apparues sporadiquement et de façon plutôt aboutie dans les plus récentes productions de DreamWorks. En effet, la maison fondée par Steven Spielberg avait souvent eu tendance à se reposer sur ses lauriers en se contentant de concepts (parfois plagiaires) jamais transcendés et saupoudrés d’un traitement cynique plutôt écœurant. La règle d’or était de ne jamais prendre le public, notamment les enfants, comme autre chose qu’un portefeuille : morales conservatrices assénées à coup de marteau pour les enfants, humour en dessous de la ceinture à l’intention des adolescents, coups de coude référentiels vers les adultes,… On mangeait à tous les râteliers afin de s’attirer les faveurs de tout le monde, mais on ne réussissait au final sur aucun tableau. Une anomalie était apparue en 2010 avec l’excellent Dragons, film d’aventure médiéval et épique qui faisait preuve d’une maestria et d’une maturité assez inédite chez DreamWorks. L’année dernière, le studio parvint à remettre ça avec le jubilatoire Les Cinq Légendes, « roller-coaster » fantastique dense et virevoltant parrainé par Guillermo Del Toro, et ce, malgré un accueil critique et public pour le moins glacial.
Malheureusement, le « flop » relatif du film, le premier en neuf ans pour DreamWorks animation, a servi d’excuse au studio pour virer plusieurs centaines d’employés. Par conséquent, cela a permis au studio de rassurer ses actionnaires en annonçant des annulations ou des reports de projets pourtant alléchants (Me & My Shadow ainsi que Mr. Peabody and Sherman). Le studio a aussi vu ses ambitions, notamment financières, à la baisse. Enfin, DreamWorks animation changea de distributeur pour s’allier avec la sinistre Fox. L’illusion aura donc été de courte durée. Le studio de Spielberg aura connu une éphémère ère de gloire avant de ressombrer dans la bête consommation de masse. En attendant, Les Croods est sorti en France il y a une poignée de semaines et fait office d’ultime rescapé, sa production étant bien trop avancé pour qu’on puisse y changer quoi que ce soit. Et mieux vaut en profiter le plus vite possible car, si le film est probablement le dernier rejeton vraiment valable de DreamWorks animation, il est aussi particulièrement réussi dans une période de ventre creux pour le dessin animé. Et cette réussite vient en partie de l’un de ses coréalisateurs, Chris Sanders, qui officiait déjà au poste de metteur en scène sur Dragons, conjointement avec Dean DeBlois, et qui a aussi travaillé sur les scénarios des derniers bons films Disney: Le Roi Lion, Lilo et Stitch et Mulan.
En l’état, Les Croods est déjà bien plus malin qu’il n’y parait en ne s’embarrassant pas d’un message conservateur. Au contraire, le long métrage tente d’ouvrir les jeunes spectateurs à la nouveauté. Dans un Amérique en proie au renfermement sur soi, il s’agit d’une vraie audace qui n’avait été osée que par un Pixar en pleine possession de ses moyens. Si le film est aussi extrêmement drôle, on ne peut s’empêcher de remarquer une évolution de l’humour chez DreamWorks. Moins référentiel et anecdotique, à l’exception des mimiques d’un paresseux qui accompagne l’homo sapiens Guy, l’avalanche de gag sert avant tout à caractériser les personnages, notamment lors de morceaux d’action assez délirants, tout en les rendant plus attachants aux yeux du public. Il ne s’agit plus d’enfiler les blagues comme des perles tapageuses et, au final, bien inutiles. L’autre bonne chose est l’abandon de ce second degré qui parasite de plus en plus les productions pour enfants (et notamment le film de super-héros comme nous le verrons prochainement). Certaines scènes plus dramatiques, notamment vers la fin, ne sont pas atténuées par un regard biaisé ou dégagé visant à éluder tout enjeu considéré comme un peu trop fort ou violent par les producteurs. Après Dragons et Les Cinq Légendes, Les Croods accepte enfin de faire confiance à l’intelligence des enfants en ne les regardant pas de haut.
Une prise de confiance qui se traduit aussi par une plus grande efficacité des dialogues qui n’explicitent pas bêtement ce que l’enfant est capable de comprendre grâce à l’agencement des images. Ce premier degré narratif va de pair avec un plus grand travail fait au préalable sur la direction artistique, l’éternel point faible d’un paquet de productions du studio. On se souvient douloureusement des hideux Fourmiz, Gangs de requins et Madagascar qui peinaient à obtenir l’harmonie et la beauté des rejetons de Pixar, à l’instar de 1001 pattes ou de Le Monde de Némo pour citer les œuvres directement copiées. Mais un changement a été perceptible avec Dragons. Et pour cause, le studio avait enfin décidé d’attirer quelques grands noms dans son écurie pour améliorer la facture de ses longs métrages. L’un de ces noms est le meilleur directeur de la photographie actuellement : Roger Deakins (Barton Fink, Fargo, L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford ou encore l’étourdissant SkyFall). A ces heures perdues, ce dernier est aussi conseiller visuel pour quelques récents films d’animation comme Wall-e d’Andrew Stanton, mais aussi Dragons, Kung-fu Panda 2, Les Cinq Légendes et maintenant Les Croods. Visuellement, que ce soit en termes de lumière et de colorimétrie, le petit dernier de DreamWorks animation est à tomber par terre.
Reprenant l’idée de « la sortie de la caverne » chère à Platon, le film est une sorte de « Voyage au centre de la Terre » inversé voyant un groupe d’« explorateurs » qui s’extirpe de leur grotte pour explorer la surface terrestre. Les Croods dispose d’ailleurs d’une direction artistique absolument phénoménale à la Avatar, dépeignant un monde préhistorique clairement fantaisiste mais d’une richesse et d’une imagination débordante comme en avait rarement fait preuve le studio. Un vrai plaisir pour les yeux des spectateurs qui seront ébahis par cette impression de « découverte permanente » qu’ils n’ont pas souvent l’occasion de ressentir chez les récents films de divertissement américains. Si on pourra par contre s’offusquer du « design » des personnages principaux, leur laideur inhérente à la qualité moindre de l’animation par rapport à la maison Pixar peut trouver ici une justification : les héros de l’histoire sont des hommes de Cro-Magnon, plus bêtas et aux physiques plus patauds et bruts de décoffrage que celui d’un homo sapiens élancé. Néanmoins, le film ne tourne jamais en ridicule cette famille. Ses membres font certes un nombre conséquent de boulettes et ont des réactions plus ou moins délirantes ; mais ils ne sont jamais regardés de haut par les deux réalisateurs. Il y a une vraie affection perceptible envers chacun de ces personnages, tous différents et ayant tous droit à leur moment de gloire. Et s’ils suivent un homo sapiens supposé plus intelligent et évolué, ils ne restent pas en retrait de l’action et dévoilent une vraie complémentarité (la force combinée à l’intellect) qui fait avancer l’intrigue ainsi que chacun des protagonistes. A ce titre, Les Croods livre son lot de poursuites virevoltantes (dont une séquence introductive montrant la famille de Cro-Magnon en train de « chasser ») qui ne sont pas loin de valoir les plus beaux morceaux du Rango de Gore Verbinski ou des Cinq Légendes.
L’influence majeure dans la caractérisation de cette famille excentrique est de toute évidence la série « Les Simpson », au point de frôler le décalque : la fille débrouillarde avide de découvertes et de connaissances, le frère nigaud, la petite sœur muette, ou encore le père balourd et stupide mais au fond très attachant. Difficile de ne pas y voir respectivement Lisa, Bart, Maggie et Homer Simpson vêtus de peaux de bête. Mais plutôt que de copier en moins bien ce schéma, les scénaristes des Croods (parmi lesquels on retrouve l’inénarrable John Cleese des Monty Python) l’ont surtout attentivement observé afin d’en ressortir la quintessence de son fonctionnement. Cela donne des rapports de force à la fois conflictuels et complémentaires. Des confrontations perpétuelles qui se résolvent face à une menace fédératrice. L’intelligence du film est aussi de ne pas personnifier cette menace pour la rendre plus universelle, inquiétante et démesurée. Elle n’est pas incarnée par un personnage mais bien par cette perspective terrifiante qu’est ce « néant » et cette « destruction » causée arbitrairement par la soudaine « fin du monde » qui chamboule les ordres bien établis ici-bas. Un peu à l’image du classique pour enfants qu’est L’Histoire sans fin de Wolfgang Peterson, où ce qui détruisait peu à peu le monde imaginaire était l’Oubli vorace.
Au final, l’aventure trépidante doit avant tout permettre de resserrer les liens, tout en amenant chaque membre de cette famille à avancer vers un peu plus de maturité et de tempérance. Cela est particulièrement réussi dans le cadre du père, doublé par un Nicolas Cage bien inspiré. Son personnage n’est pas uniforme. Il n’est pas complètement idiot mais a des comportements absurdes causés par sa tendance à la surprotection de ses enfants. Tirant toujours sa famille en arrière, mais jamais complétement irrécupérable ou détestable, c’est en fait lui le véritable héros du film. Refusant la marche du changement pour préférer un obscurantisme empoisonnant la vie de ses descendants, il va apprendre à modifier ce cadre de vie qu’il a minutieusement élaboré dans l’assurance d’une existence ennuyeuse mais sans péril. Prendre le monde tel qu’il est, avec ses dangers mais aussi ses beautés, pour aborder la vie sous un angle plus optimiste et moins angoissé. Et ainsi accepter l’avancée de l’évolution. On n’était pas habitué à un tel message dans les films animés de DreamWorks qui ont régulièrement eu tendance à bien faire rester leurs personnages dans les clous. Dans un monde où règne la paranoïa et où apparait de plus en plus une volonté de retour à des valeurs traditionnelles et sécuritaires plus archaïques, Les Croods apparait comme une œuvre populaire plus que salutaire.
NOTE : 7 / 10