Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Behind the Candelabra
Film américain sorti le 18 septembre 2013
Réalisé par Steven Soderbergh
Avec Michael Douglas, Matt Damon, Dan Aykroyd,…
Drame, Biopic
Avant Elvis, Elton John et Madonna, il y a eu Liberace : pianiste virtuose, artiste exubérant, bête de scène et des plateaux télévisés. Liberace affectionnait la démesure et cultivait l'excès, sur scène et hors scène. Un jour de l'été 1977, le bel et jeune Scott Thorson pénétra dans sa loge et, malgré la différence d'âge et de milieu social, les deux hommes entamèrent une liaison secrète qui allait durer cinq ans. Voici les coulisses de cette relation orageuse, de leur rencontre au Las Vegas Hilton à leur douloureuse rupture publique.
Steven Soderbergh est surestimé. Et ces dernières années, il a eu maintes fois l’opportunité de le prouver. Disposant à chaque fois d’un point de départ passionnant (la vie du Che Guevara, une épidémie mortelle à l’échelle internationale, l’histoire absurde d’un escroc mythomane dans l’industrie du maïs, la peinture du monde des gogo-danseurs, un thriller sur l’industrie pharmaceutique) et d’un casting toujours plus alléchant, le bonhomme qui enchainait les longs métrages comme autant de perles sur un collier (l’année 2009 l’avait vu revenir avec quatre films !) ne cessait de prouver à quel point sa boulimie de projets se faisait au détriment de la qualité et de l’exécution de ces derniers, comme si Soderbergh finissait toujours par se désintéresser de ses films en cours de route pour déjà se concentrer sur le suivant. Excès de zèle qui le voyait tourner un long métrage avant que celui-ci ne soit impeccablement élaboré lors de sa préproduction ou preuve que le cinéaste disposait de beaucoup plus de limites que la presse et des cinéphiles exagérément extatiques ne souhaitaient y voir ? Cela a donné un paquet de non-évènements souvent plus barbants les uns que les autres (The Good German, son Che en deux parties, son film d’action Haywire ou son thriller Effets Secondaires), de films de prestige facilement moralisateur (Traffic, Contagion) voire de films de divertissement jamais divertissants (les deux derniers insupportables Ocean’s).
Aussi, pour certains, l’annonce de sa retraite anticipée ne semblait pas être une mauvaise nouvelle. D’abord parce qu’elle allait amener les cinéphiles à ne plus s’impatienter sur des films à chaque fois excitants et au final toujours décevants, mais aussi et surtout parce que cela va très vraisemblablement n’être qu’un arrêt temporaire amenant peut-être Soderbergh à revoir sa manière d’approcher le cinéma. La raison de cette retraite est Ma Vie avec Liberace. Le film qui retrace la relation homosexuelle entre le célèbre pianiste au style rococo et Scott, un jeune Apollon peroxydé qu’il prit sous son aile, fut en effet produit par la chaine de télévision HBO. La raison ? Aucun producteur de cinéma ne souhaitait financer un projet aussi « sulfureux » malgré ses deux stars principales, Michael Douglas et Matt Damon, et le pedigree de son cinéaste. Soderbergh fut alors dégouté (et pour le coup on le comprend) par le fait que sa carrière de vingt-cinq ans ne semblait rien signifier aux yeux des financiers idiots qui peuplent les hauts buildings de la cité des Anges. Théoriquement, avant l’annonce d’un retour hypothétique dans quelques années qui ne serait pas surprenant, Ma Vie avec Liberace est donc supposé être l’ultime film de Soderbergh.
Et comme ce cinéaste frustrant n’en est pas à un agacement près, il s’agit évidemment ici de son film le plus abouti depuis des lustres. En France, on ne verra clairement pas ce qu’il y a de choquant dans le dernier long métrage de Soderbergh. Qu’un film comme cela ne puisse pas voir le jour aussi aisément en Amérique est décevant ; un peu à l’image de la genèse compliquée de I Love You Philip Morris qui avait dû nécessiter l’appui de Luc Besson, dans son unique geste censé de ces dernières années, pour arriver sur les écrans. Ma Vie avec Liberace transcende d’ailleurs largement son statut de grand téléfilm et enterre en deux minutes la production la plus glorieuse de notre bon vieille télé nationale. C’est aussi le film le plus formellement agréable de son auteur. Gérant beaucoup mieux ce filtre jaune hideux qu’il affectionne depuis qu’il a décidé de ne plus filmer qu’en numérique (le douloureux souvenir de Magic Mike !), Soderbergh parvient même à lui trouver une justification en filmant ces décors rococos, garnis d’or, de bijoux et de colonnes romaines. Ce filtre jaune accentue alors davantage l’éclat des lieux dans lesquels évoluent les deux hommes enivrés par la lumière, la célébrité et l’argent qui coule à flot.
Mais ce n’est pas tant dans leur mise en scène, souvent beaucoup plus plan-plan et académique que la critique veut bien nous faire croire, que dans leur scénario que les films de Soderbergh ont le plus souvent péché. N’allant jamais au bout de leur concept, souffrant de baisses de rythme insupportables, portant des idées bien pensantes et n’acceptant jamais le fait qu’ils racontaient des histoires de « genre », les précédents films de Soderbergh se délectaient à arborer les oripeaux d’un cinéma indépendant, qui n’en est plus un depuis longtemps, à la fois « intellectuel », moralisateur, très froid et visiblement gêné par la moindre possibilité que le spectateur puisse avoir du plaisir et de la satisfaction à le regarder. En effet, cela risquerait de transformer ces longs métrages en des films de divertissement que Soderbergh semble tenir en horreur. Néanmoins ces critères ne s’appliquent pas à Ma Vie avec Liberace. Pour une fois, le réalisateur de Sexe, mensonges et vidéo va jusqu’au bout de son sujet. Il n’y a jamais de moment où l’on se dit qu’il aurait dû pousser une séquence plus loin ou qu’il aurait dû raccourcir une scène. Le biopic de Liberace et une certaine peinture sociale des mœurs et des tabous de l’Amérique et du Las Vegas des années 70-80 se greffent subtilement avec la dramatique romance homosexuelle que le film souhaitait raconter en premier lieu.
Mieux encore, le long métrage est charnel et régulièrement assez touchant. D’abord parce qu’il met en vedette deux grandes stars étasuniennes au sommet de leur forme qui ne jouent pas les pudibonds afin de servir au mieux leur rôle exigeant. Il y a d’abord Michael Douglas en Liberace qui revient d’une manière tonitruante après un certain affaiblissement de sa carrière et de sérieux ennuis de santé qui faillirent avoir raison de lui. Aucun acteur au monde ne sait mieux jouer que lui le milliardaire manipulateur et l’homme de pouvoir carnassier ; n’oublions pas que quelques-uns de ses personnages les plus fascinants sont Gordon Gecko dans l’excellent Wall Street d’Oliver Stone, le richissime acariâtre de San Francisco Nicholas Van Orten dans The Game de David Fincher ou encore le sénateur de Traffic. De même, il a déjà prouvé depuis longtemps qu’il n’était pas mal-à-l’aise avec la nudité (le torride et manipulateur Basic Instinct de Paul Verhoeven, Liaison Fatale d’Adrian Lyne et Harcèlement de Barry Levinson). A ses côtés, Matt Damon ne démérite pas même si son personnage est, par essence, moins attractif, moins charismatique, moins fascinant que celui de Douglas. Néanmoins, il est par instant complètement méconnaissable en jeune blondinet très bronzé et musclé. Les moments émouvants viennent d’ailleurs surtout de sa part puisque le long métrage se déroule selon son point de vue, à l'image de l'excellente séquence introduisant le fameux pianiste. Si le drame de Liberace est perceptible, c’est avant tout celui de Scott que nous ressentons.
Le petit détail qui fait la différence et qui transporte le dernier long métrage de Soderbergh dans une autre stratosphère est que Ma Vie avec Liberace pourrait être perçu comme une variation du film de vampires. Evidemment pas au premier degré mais l’affiliation symbolique entre Liberace et la fameuse créature fantastique est plusieurs fois sous-entendue : le musicien souhaite conserver une jeunesse éternelle par de nombreux moyens (dont la chirurgie) et il vainc son délabrement physique grâce à la frêle fraicheur et à la « pureté » de jeunes garçons souvent désargentés qu’il attire dans son palais démesuré où il a l’habitude de déambuler seul avec un manteau à traine faisant office de longue cape. Par un savant jeu de manipulation, pas vraiment conscient de sa part, il assouvit sa soif et domine grace à son aura illustre une victime qui se retrouve presque involontairement dans son lit. Pour parachever le tout, il se retrouve obligé de dormir avec les paupières ouvertes après une opération esthétique de trop, ce qui lui donne des airs de mort-vivant lorsqu’il est assoupi. Une autre créature de l’imaginaire fantastique est même explicitement convoquée dans une réplique lorsque Liberace réalise qu’il joue à Frankenstein avec ses « protégés » qu’ils tentent maladroitement de faire ressembler à son image.
On pourrait cependant craindre que Soderbergh s’enferme dans sa métaphore en aboutissant à des raccourcis hasardeux et embarrassants (du type « l’homosexualité c’est comme le vampirisme, c’est le mal ! ») mais le personnage de Liberace n’est pas condamné pour sa conduite. Soderbergh fait preuve d’un certain doigté en montrant que cette relation ne se fait pas à sens unique et que chacun en tire des avantages voulus et des inconvénients non désirés. Si l’on croit au départ discerner facilement le maître et l’esclave, on réalise que les statuts sont finalement beaucoup plus flous et que celui qui tire les ficelles n’est pas toujours celui que l’on croit. Cette histoire d’amour sans niaiserie, à l’inverse du récent Diana, aboutit sur une dernière très belle scène fantasmagorique prenant la forme d’un climax émotionnel symboliquement puissant. Une petite audace narrative où le cinéaste ose s’aventurer directement dans la psychée, les rêves et les fantasmes d’un personnage réel. On n’avait pas vu plus beau moment imaginaire dans un biopic depuis Cloclo de Florent Emilio Siri et sa séquence centrale où le chanteur Claude François découvrait le « My Way » de Franck Sinatra pour toute la première fois. Comme fin de carrière, on n’aurait pas pu imaginer plus jolie dernière note de la part de Soderbergh, d’autant plus lorsque celle-ci est accompagnée par une belle B.O. de feu-Marvin Hamlisch.
NOTE : 7 / 10