Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti le 2 octobre 2013
Réalisé par Robert Rodriguez
Avec Danny Trejo, Michelle Rodriguez, Mel Gibson,…
Action, Science-fiction
Le président des Etats-Unis confie une mission suicide à Machete : sauver le pays d'un redoutable chef de cartel mexicain, qui menace d'envoyer un missile nucléaire sur le sol américain.
Le cas de Robert Rodriguez est assez particulier. On peut même dire qu’en termes de « fumiste », on a rarement vu mieux dans le domaine du 7ème art. Découvert avec le très moche Mariachi, tourné grâce à un budget riquiqui, même si moins inférieur que ce que l’on veut bien laisser entendre, le faux Mexicain mais vrai Texan a réussi à acquérir une réputation de bon cinéaste de fausses séries B, surtout après son parrainage par Quentin Tarantino. De mauvaises langues iront carrément insinuer que les rares éclats de Rodriguez ont majoritairement dû être du fait de Tarantino puisqu’on ne les retrouve que dans les deux premiers tiers d’Une Nuit en Enfer et dans Planète Terreur où le réalisateur de Pulp Fiction officiait en tant qu’acteur et producteur. Pour le reste, la carrière de Rodriguez aligne les œuvres embarrassantes : Spy Kid 1, 2, 3 et 4, Les Aventures de Shark Boy et Lava Girl, Desperado 2,… Il y a aussi eu le mirage Sin City, adaptation à six mains du « comics » de Frank Miller par Rodriguez, Tarantino et Miller lui-même. Un objet esthétique d’une laideur sans commune mesure qui fit mousser la presse du monde entier alors qu’il ne s’agissait que d’un pari cinématographique complètement raté car réduisant la bande dessinée à un simple « story-board » ; un peu à la même période, Zack Snyder fit par deux fois la même erreur avec Watchmen et l’atroce 300. De Sin City, dont la suite déjà tournée est prévue pour l’été prochain, on ne retiendra que la séquence impliquant Benicio Del Toro et le segment de Bruce Willis.
En 2010, Rodriguez eut droit à un beau succès avec Machete. Osant mettre en scène dans le premier rôle cette gueule burinée de Danny Trejo, ce film se voulant comme un « hommage » aux films d’exploitation était inspiré de l’une des fausses bandes annonces qui devaient être diffusées lors de l’entracte prévu pendant la double projection de Grindhouse. Ce projet a malheureusement été tronqué par Weinstein pour être diffusé en deux films distincts, Planète Terreur et Le Boulevard de la mort de Tarantino, passant ainsi à la trappe l’utilité des faux « trailers » parmi lesquels on retrouvait aussi « Hobo with a shotgun » (depuis reproduit à son tour en un long métrage avec cette autre trogne de Rutger Hauer) et le « Don’t » dirigé par Edgar Wright. La bande annonce de Machete vendait en effet un concept aguicheur pouvant donner lieu à un chouette film d’action. L’ennui, c’est que le long métrage n’est pas aussi fun que le « trailer » original malgré ce qu’essayait de faire croire à l’époque la campagne publicitaire. Tout le long de la projection, on ressentait les efforts désespérés pour placer puis relier dans un film d’une heure trente tous les plans d’une bande annonce de quatre-vingt-dix secondes qui avait été élaborée sans fil narratif ou intrigue préalable.
Mais Rodriguez, afin de s’assurer un succès et d’exciter le public « geek », a déployé son unique talent : la réunion de célébrités inattendues. Et pour le coup, certaines associations surprenantes venaient aiguiser l’appétit : Danny Trejo, Jessica Alba, Michelle Rodriguez, Robert de Niro ou encore le bedonnant Steven Seagal dans un même film ?! Cependant, il n’y avait pas grand-chose au-delà du coup marketing. Parfois pantouflard quoiqu’occasionnellement amusant, le film expliquait son absence de script cohérent et la médiocrité de sa réalisation et de ses effets spéciaux par le fait qu’il lorgnait vers les séries B/Z complètement fauchées, et ce, même si Machete demeurait beaucoup trop propre, beaucoup trop friqué et beaucoup trop starifié pour être comme ces dernières. Qu’attendre de la suite ? Pas grand-chose si ce n’est que Rodriguez parvienne à se libérer de son concept initial (une bande annonce) pour établir une vraie franchise et une mythologie plus cohérente (son personnage principal étant, il faut le reconnaitre, assez charismatique). Mais une fois n’est pas coutume, ce Machete Kills ne propose rien de plus comme argument potable que son casting aberrant alignant Trejo, Alba, Rodriguez, Antonio Banderas, Cuba Gooding Jr., Lady Gaga, Mel Gibson et Carlos Estevez aka Charlie Sheen.
Alors autant mettre les points sur les « i » tout-de-suite. La plupart de ces acteurs-là n’ont au mieux que cinq minutes de temps de présence et deux-trois scènes pour exister. Conscient de la fumisterie et des limites de sa stratégie commerciale, Rodriguez se permet même de placer en début de projection la bande annonce du futur troisième épisode en indiquant que cette énième parodie de série B fauchée aura en « guest-star » Justin Bieber, Lady Gaga et Leonardo DiCaprio. Outre le fait que cela amène Rodriguez à rejoindre le troupeau de producteurs hollywoodiens qui ne peuvent plus concevoir un film de divertissement sans le penser en série cinématographique, amenant l’élaboration de deux ou trois épisodes à venir avant même que le premier ne soit intégralement conçu, cela pose un problème au niveau du positionnement de Machete Kills et de sa suite : en effet, quelle vraie série B pourrait s’offrir de telles têtes d’affiches ? Certes, on peut arguer que la majorité de ces dernières sont soit des « has been » sur le déclin, soit des starlettes désespérant de passer à la postérité, donc ce n’est pas si incohérent. Encore une fois, l’exécution globale est minable : une réalisation faignante, des effets spéciaux à vomir, des faux raccords et un scénario absurde dans lequel s’enchainent les rebondissements les plus idiots afin que Machete puisse bien partir dans l’espace pour sa troisième aventure comme le veut impérativement Rodriguez. Mais que voulez-vous ? C’est un hommage aux films fauchés ! Il faut bien se mettre au niveau de ce que l’on parodie.
Cette excuse à deux balles que nous ressort la « team » Rodriguez depuis bientôt dix ans ne sert qu’à masquer l’incompétence d’un cinéaste qui veut s’improviser technicien de cinéma, peu importe le poste. Or, les effets numériques chez Rodriguez étaient déjà invraisemblablement moches dans Spy Kid, dans Les Aventures de Shark Boy et Lava Girl ou encore dans Sin City. La mise en scène de Rodriguez était déjà aussi peu inspirée et les scénarios crétins aussi mal rythmés. D’autant plus que, lorsqu’il le souhaite, le cinéaste n’hésite pas à vraiment faire péter un bâtiment entier. Alors comment expliquer que la majorité des explosions, des effusions de sang et des impacts de balles soient numériques ? La réponse doit se trouver dans le système de tournage de Rodriguez. Ce dernier, et c’est là l’unique louange qu’on peut lui chanter sans vilaine arrière-pensée, est l’unique réalisateur américain entièrement indépendant. Il bénéficie de son propre studio, de sa propre boite de production et il occupe la plupart des sièges importants (réalisateur, scénariste, directeur de la photographie, monteur). Il dispose d’une liberté artistique dont rêverait les plus grands cinéastes du monde entier et que n’ont pas réussi à atteindre des Francis Ford Coppola, des Martin Scorsese, des Brian De Palma ou encore des William Friedkin. Il a même les coudées plus franches que les cinéastes les plus respectés par Hollywood à l’heure actuelle (l’ancien George Lucas, Steven Spielberg, Tarantino et Christopher Nolan). En effet, ces derniers sont parfois obligés de faire de micro-concessions. Pas Rodriguez.
Maintenant, redite la phrase « Robert Rodriguez est le seul metteur en scène de cinéma complètement libre et indépendant », puis allez voir ce qu’il fait avec Machete Kills. Le problème sautera immédiatement aux yeux. Car avoir des contraintes peut être un atout pour un cinéaste lorsqu’il décide de les dépasser ou de les transcender. Un producteur peut aussi remettre sur de bons rails un réalisateur ayant tendance à s’éparpiller. Là, Rodriguez est en roue libre, tellement satisfait de ce qu’il peut faire qu’il ne semble jamais vouloir repousser ses limites ou celles de son équipe. L’autre problème quand on est indépendant est d’ordre financier puisque les ressources budgétaires pour un film sont généralement réduites. Cela ne fait pas reculer Rodriguez qui inclue des cascades ou des séquences qui amèneraient n’importe quel « blockbuster » à largement dépasser les cent millions de dollars. Ce manque de moyens est visible à l’écran par cette absence de finition dans les CGI. Les décors « en durs » ne sont pas mieux et semblent parfois avoir été élaborés dans des hangars auxquels on n’aurait rajouté que quelques détails science-fictionnels repris à Star Wars. Mais là où les références et les clins d’œil à la saga de Lucas étaient intelligemment semés par Edgar Wright dans ses films, qui usait de la symbolique et de l’émotion découlant de ces scènes pour les faire entrer en résonnance avec ses propres histoires, elles ne servent ici qu’à donner un coup de coude amusé au spectateur.
Mais le plus gros ennui de Machete Kills, en plus de l’indigence de ses scènes d’action, du désintérêt que l’on peut éprouver pour son intrigue foutraque ainsi que pour ses artifices grossiers (le don de médium du « bad guy » qui intervient quand ça arrange Rodriguez) et de l’absence totale d’un humour efficace, est surtout son caractère hybride, transitoire. La première moitié, notamment plombée par un insupportable Demian Bichir, est clairement rattachée au premier Machete tandis que la seconde vrille complètement pour faire passer le récit dans un autre genre cinématographique diamétralement opposé. En cela, Machete Kills ressemble à une parodie de Moonraker. Une parodie de parodie donc ; l’intérêt de la démarche semblant très limité. Le film de John Glen est l’un des plus mauvais épisodes de James Bond : sorti en 1979, soit en pleine vague post-La Guerre des Etoiles, le film est l’exemple le plus extrême de la direction parodique de l’ère de Roger Moore qui voyait 007 partir dans l’espace lors d’une dernière demi-heure surréaliste où l’on se battait en apesanteur avec des pistolets laser. A la place de Michael Lonsdale dans le rôle du mégalo qui veut recréer l’espèce humaine à son image après avoir éradiqué la population terrestre, on retrouve un Mel Gibson complètement déchu. Et là ce n’est plus drôle du tout, mais complètement dramatique. Il est difficilement supportable de voir un acteur et un réalisateur de sa trempe être obligé de participer à un tel projet pour tenter désespérément de regagner les bonnes grâces de Hollywood après son pétage de câble franchement déplorable et ne pas pouvoir concrétiser à la place son grand projet de Vikings intitulé Berseker. La dernière demi-heure de Machete Kills est suffisamment affligeante, soulante et molle pour ne pas donner envie de voir un troisième épisode de deux heures sur la même tonalité, continuant de se moquer opportunément du film d'exploitation sans jamais le comprendre.
NOTE : 1.5 / 10