Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Monsters University
Film américain sorti le 10 juillet 2013
Réalisé par Dan Scanlon
Avec les voix de Billy Cristal, John Goodman, Helen Mirren,…
Animation, Aventure, Comédie
Même quand il n’était qu’un tout petit monstre, Bob Razowski rêvait déjà de devenir une Terreur. Aujourd’hui, il est enfin en première année à la prestigieuse université Monstres Academy, où sont formées les meilleures Terreurs. Son plan de carrière bien préparé est pourtant menacé par sa rencontre avec James P. Sullivan, dit Sulli, un vrai crack qui a un don naturel pour Terrifier. Aveuglés par leur désir de se prouver l’un à l’autre qu’ils sont imbattables, tous deux finissent par se faire renvoyer de l’université. Pire encore : ils se rendent compte que s’ils veulent que les choses aient une chance de rentrer dans l’ordre, ils vont devoir travailler ensemble, et avec un petit groupe de monstres bizarres et mal assortis…
On ne la répètera pas encore une fois, mais le parcours du studio d’animation Pixar chapeauté par John Lasseter a tout du conte de fée. Coiffant de justesse au poteau la France dans le domaine alors pionnier de l’image de synthèse, notre beau pays ayant eu la présence d’esprit de reculer au dernier moment devant l’obstacle et de laisser ce champ très lucratif complètement libre aux Américains, l’entreprise symbolisée par une lanterne bondissante s’est révélée au monde de manière tonitruante avec le révolutionnaire Toy Story. Pendant une quinzaine d’années, le studio s’est fait mondialement connaître par sa capacité à mêler les concepts originaux avec une exigence narrative quasiment maniaque et un brio technique qui laissait la concurrence étasunienne, notamment le rival DreamWorks, très loin derrière. Cela a donné quelques chefs d’œuvres comme Ratatouille, Les Indestructibles (l’un des meilleurs films de super-héros de l’Histoire du cinéma), Le Monde de Nemo ou encore Monstres & Cie. Gagnant en confiance, le studio se lança dans des productions proposant une réflexion sur des thématiques adultes dont la présence dans des films supposés être destinés avant tout aux enfants relevait de l’inédit dans le paysage de l’animation U.S. : la fin du monde avec le sublime Wall-e, la vieillesse et la mort dans ses monuments déprimants et angoissants que sont Là-haut et Toy Story 3,…
Et puis, patatra ! Un tel enchainement ne pouvait durer éternellement. Cars 2 et Rebelle furent abominablement décevants. Le premier était la suite d’un Pixar qui n’était pas le plus populaire et plaçait en héros l’un des personnages secondaires de Cars qui n’était rien de moins que l’un des plus mauvais et inintéressants crées jusque-là par le studio. Le second était un beau projet ambitieux, un conte médiéval fantastique en Ecosse, dont la noirceur de la trame principale semblait avoir terrifié les exécutifs du studio et de la maison Disney. Après une production chaotique et un revirement malheureux dans le traitement de l’histoire afin de la rendre plus humoristique et donc plus abordable, le film sortit l’été dernier et se révéla être un long métrage bâtard dont l’hybridation (il en aura été sacrément question avec quelques films récents) ne faisait qu’annihiler chacun des deux partis pris radicalement différents. Autant dire que l’on était très inquiet pour l’avenir de Pixar. D’autant plus que la boite vivait une période de transition qui était d’autant plus délicate qu’elle était la première qu’elle devait traverser. Toy Story 3 ne parlait que de ça : la fin d’une époque. Voilà ce que représentait les vingt dernières minutes hallucinantes (le mot est faible) de ce chef d’œuvre. Les anciennes icônes devaient changer de mains. Ces dernières (celles de l’adolescent Andy) avaient vues le balbutiement de l’entreprise à la lanterne et devaient maintenant partir à l’université. Les enfants ont grandi ; laissons donc la place à de nouveaux enfants pour perpétuer la tradition Pixar !
Comment remplacer Brad Bird, Andrew Stanton ou encore John Lasseter qui avaient faits les premières heures glorieuses du studio et qui commençaient à s’en éloigner ? Bird s’attelait au cinéma « live » avec brio pour Mission Impossible : Protocole Fantôme et le futur Tomorrowland ; Stanton s’attaquait à la superproduction John Carter (certes imparfaite mais très divertissante et attachante) dont le « flop » au box-office semble avoir été sciemment prémédité par une maison Disney qui s’apprêtait à obtenir les droits de la franchise concurrente Star Wars ; Lasseter prenait quant à lui les rênes du département animation de Disney pour produire notamment le très beau Raiponce, La Princesse et la Grenouille, Volt ou encore le prochain Frozen. L’ennui de Cars 2 et de Rebelle, c’est qu’ils ne répondaient pas à l’interrogation finale que lançait la dernière scène de Toy Story 3. En plus d’être des œuvres très bancales à l’intérêt parfois franchement relatif, ces deux films ne parlaient jamais de Pixar. Or, les films précédents s’étaient souvent délectés à mettre en scène la maison-mère. La confrontation entre le vieux jouet de cow-boy et le cosmonaute high-tech dans Toy Story renvoyait à la nouvelle opposition entre le dessin animé traditionnel et les images de synthèses dont Pixar était un précurseur. 1001 pattes mettait en scène une troupe d’insectes itinérants et marginaux jouant les conteurs d’histoires pour sauver une fourmilière, un peu à l’image du studio à part de John Lasseter dont le fonctionnement interne avait toujours été bon enfant.
Monstres & Cie enfin, était peut-être l’allégorie la plus évidente. Deux monstres gaffeurs, une boule verte à un oeil du nom de Bob Razowski et une immense bête aux poils bleus qui s’appelait Jack Sullivan, étaient employés dans une immense entreprise industrielle, « Monstres & Cie ». Celle-ci embauchait des créatures terrifiantes afin d’effrayer des enfants dont les cris servaient à alimenter la ville en électricité. Outre le concept franchement génial qui s’amusait à renverser la peur enfantine de ce qu’il y a derrière le placard, l’immense usine où l’on travaillait à la chaine devait rappeler ce grand « monstre » de l’animation qu’était le studio Disney et auquel était rattaché Pixar qui entretenait avec lui des relations pour le moins conflictuelles. Razowski et « Sulli », par leur aventure délirante, entrainait à la fin une révolution interne. Pixar prenait le pouvoir chez Disney et transformait le lieu en un espace créatif où l’amusement devait prévaloir. C’est à ce moment-là qu’intervient Monstres Academy. Et autant dire que la perspective d’une nouvelle suite par le studio qui s’était illustré par des histoires toujours plus originales n’emballait pas le moins du monde. Le fait que le premier épisode était l’un des films Pixar préférés ne jouait pas non plus en sa faveur. Si l’on pouvait vaguement ternir l’univers de Cars, moins adulé par le grand public, l’erreur n’était plus de mise quand on s’attelait à un monde aussi apprécié que celui de Monstres & Cie.
Une suite qui n’est pourtant pas un projet aussi simple et opportuniste qu’il n’y parait. En effet, comme son titre l’indique, Monstres Academy se déroule avant le premier film et est donc ce que l’on appelle une « prequel ». Celle-ci raconte la rivalité féroce puis l’amitié fraternelle qui a fini par unir les deux monstres diamétralement opposés. Ce choix peut surprendre mais il s’avère assez logique. Il aurait été trop facile de capitaliser sur le succès du précédent long métrage en ramenant la si adorable humaine Boo, la petite fille dont Sulli s’entichait au point qu’il la protégeait dans une ville de monstres persuadés que les humains étaient de dangereuses créatures toxiques (Monstres et Cie, et ce n’était pas là l’un de ces moindres traits de génie, était un film de monstres inversé). Si le résultat aurait été sans nul doute très touchant, il n’aurait été qu’une redite de Toy Story 3 en parlant encore de la nostalgie, du vieillissement ou de la fin de l’enfance. A l’inverse, le postulat de Monstres Academy adopte un nouvel angle pour déboucher sur de nouvelles perspectives. Si, d’un strict point de vue narratif, ce nouveau film se déroule avant Monstres & Cie, il faut regarder cette suite après le long métrage de Pete Docter et de David Silverman. La raison est toute simple : Monstres Academy est révélateur d’un état d’esprit du studio Pixar qui est bien postérieur à celui qui était perceptible dans Monstres et Cie.
Le film de Dan Scanlon tente d’abord de renouer avec une ancienne gloire du studio, comme pour se rassurer, tout en tentant de maîtriser quelques-unes des caractéristiques qui étaient notables dans les premiers films du studio. Monstres Academy est bien le premier vrai film de cette nouvelle génération qui a succédé à Lasseter/Stanton/Bird. C’est la première œuvre de Pixar qui s’inscrit après Toy Story 3. On retourne à l’école pour retrouver les bases. Ce n’est pas non plus un hasard si ce film est le premier long métrage d’un petit « jeune » de Pixar. Et là encore, « Bob » Razowski et Sulli y demeurent les alter egos du studio. Le premier rêve désespérément d’être l’une de ces « Terreurs » idolâtrées qui travaillent dans « Monstres et Cie » depuis qu’il a visité l’usine lorsqu’il était à l’école primaire. Mais comment réaliser son rêve d’enfance quand on n’a apparemment pas la carrure pour assumer un tel statut et que la société elle-même se charge de vous restreindre à un cadre qui ne vous convient pas ? Dans un monde où chacun doit rester à sa place, comme une petite boule verte rigolote serait capable d’inspirer de la terreur à des enfants ? Le second, par contre, a tout pour devenir une terreur : il est imposant, il est capable de faire peur et il descend d’une illustre famille. Et pourtant, Sulli n’y arrive pas car, à l’instar du Capitaine Haddock dans le Tintin de Spielberg, son héritage familial hyper prestigieux est bien trop lourd pour ses pourtant larges épaules. Sulli est moins effrayant qu’effrayé par le fait qu’il puisse faire moins bien que les autres.
Monstres Academy est un film qui cherche à déterminer si la relève que recherchait Pixar à la fin de Toy Story 3 est enfin prête à reprendre les rênes de l’entreprise. Comment ne pas voir les jeunes animateurs rêvant de faire leurs preuves et d’intégrer pleinement Pixar lors de cette séquence où Bob et Sully admirent, envieux, le fameux hall de « Monstres et Cie » dans lequel ils souhaitent entrer sans y avoir encore été autorisé ? Mais si la relève cherche à ressembler à cette ancienne et glorieuse génération de « Terreurs »/d’animateurs, il n’est absolument pas certain qu’elle parvienne à être comme « eux ». Est-ce une mauvaise chose pour autant ? Un peu de nouveauté, de sang neuf et d’idées originales ne sauraient faire du mal aux deux firmes en leur permettant de se renouveler. Cette idée de succession et cette peur de ne pas être à la hauteur de ses rêves ou de son héritage sont constamment perceptibles et impeccablement insérées au sein d’un film d’animation adoptant les codes du « teenager movie » sans forcément avoir eu à les transcender pour les utiliser avec une pertinence inégalable. Sulli écope logiquement du rôle de la « tête brulée » robuste et adulée qui craint l’ombre de son illustre père. C’est une sorte de Maverick de la terreur. Bob, quant à lui, écope du personnage classique de l’intello qui est écarté de l’ensemble de la classe. De son côté, il lui faudra s’affirmer auprès des autres en utilisant ses propres aptitudes pour palier à ses faiblesses. Tous les deux sont évidemment amener à se détester mais l'aventure va les rapprocher et les obliger à agir ensemble.
C’est l’une des nombreuses audaces de ce film d’animation qui aborde son histoire par un genre peu habituel à ce média (le film de collège et de tournoi). C’était un peu le même cas que pour Cars 2 qui portait les oripeaux d’un vrai film d’espionnage sans jamais employer de second degré. Si Monstres Academy est avant tout une comédie, et accessoirement une plus fidèle adaptation de « Harry Potter et la Coupe de Feu » que le film de Mike Newell, il réserve une petite surprise lors de son dernier quart d’heure. Celui-ci est un peu similaire, bien qu’évidemment moins fort, au dernier acte de Toy Story 3 en s’emparant d’une imagerie très sombre, voire angoissante et cruelle, et livre une séquence d’une puissance émotionnelle qui rassure quant à la capacité toujours intacte de Pixar pour donner naissance à des morceaux de bravoure ahurissants. A défaut d’être aussi bon que Monstres et Cie, Monstres Academy dispose de LA scène qui tue et qui met en exergue toutes ces thématiques précitées. Cela entraine une très belle résolution en amenant les deux personnages à devenir complémentaires afin d’accomplir en une parfaite symbiose ce pour quoi ils se sont battus durant toute leur année universitaire. Et cette conclusion optimiste quant la réussite de la relève et sur sa capacité à s’unifier afin d’équivaloir et de battre ses idoles sur leur propre terrain est plus que rassurant quant au futur de Pixar. Monstres Academy n’est pas parfait et n’est en aucun cas le plus grand film du studio. Il est même l’un de ses moins bon. Mais face à un pedigree pareil où seuls Cars 2 et Rebelle font relativement tâches, cela n’a rien d’humiliant tant la lanterne bondissante semble avoir repris la main sur le domaine de l’animation américaine.
On pourra regretter la prévisibilité d’un scénario dont l’efficacité parvient largement à contrebalancer les rebondissements les plus attendus. On pourra pinailler sur quelques caméos pas forcément bien amenés. On sera surtout déçu par la naissance de la rivalité ennemie qui anime le futur antagoniste Léon le caméléon dans Monstres & Cie. L’idée était bonne mais elle est abandonnée dès la vingtième minute pour être résolue maladroitement vers la fin. A côté de cela, Monstres Academy dispose des atouts et de la maitrise technologique d’un Pixar à son apogée. Une fois encore, la direction artistique est phénoménale, avec des décors magnifiques, des jeux de lumières somptueux et un bestiaire d’une telle richesse que l’on regrette de ne pas passer une vie entière dans l’enceinte de cette Université des Monstres. L’humour et le rythme sont au rendez-vous et Randy Newman est dans une forme incroyable puisqu’il livre une B.O. des plus savoureuses et endiablées. On avait peur que Pixar se soit relâché. On est content de voir qu’ils sont prêts à repartir « vers l’infini, et au-delà » ! Il faudra toute la force conjointe de cette jeune génération d’animateurs pour que le studio de Lasseter et ses futurs films originaux puissent faire face à DreamWorks plus assuré depuis les récents échecs de son vieux rival. Et The Good Dinosaur aura du pain sur la planche pour tenir tête à cette suite très attendue de Dragons qui entend prouver, à l’aide d’une bande annonce dévoilée aujourd’hui même, que Pixar ne pourra plus jamais se contenter de se reposer sur sa puissance technologique afin d’assurer sa suprématie. L’été 2014 sera sanglant, mais il sera surtout passionnant pour l’animation U.S.
NOTE : 8 / 10