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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Le Congrès

Titre original : The Congress

Film américain sorti le 3 juillet 2013

Réalisé par Ari Folman

Avec Robin Wright, Harvey Keitel, Danny Hudson,…

Animation, Science-fiction

L’actrice Robin Wright se voit proposer par le studio Miramount d’être scannée. Son alias pourra ainsi être librement exploité dans tous les films que la major compagnie hollywoodienne décidera de tourner, même les plus commerciaux, ceux qu’elle avait jusque-là refusés. Pendant 20 ans, elle doit disparaître et reviendra comme invitée d’honneur du Congrès Miramount-Nagasaki dans un monde transformé et aux apparences fantastiques…

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Le réalisateur israélien Ari Folman avait fait une forte impression en 2008, lors de la Compétition Officielle du Festival de Cannes, avec son film d’animation Valse avec Bachir. Ce dernier, loin des Disney ou des DreamWorks avec lesquels on tente de limiter le cinéma animé, était une autobiographie surréaliste relatant l’expérience traumatisante de son réalisateur lorsque celui-ci fut un soldat lors de l’invasion du Liban en 1982 par l’armée israélienne au cours de l’Opération Paix en Galilée. Ce dessin animé pour adultes brassait des images somptueuses et évocatrices avec des thématiques sombres et assez violentes avant de se conclure par un final qui glaçait le sang : un montage d’image d’archives qui rappelait soudain que ce film était adapté d’une véritable tragédie. La chair réapparaissait à l’écran après avoir été simplifiée par ces coups de crayons qui avaient permis à certaines idées franchement insoutenables d’être représentées sur un écran. Cette réunion intrinsèque entre le virtuel (l’animé) et le réel était d’autant plus forte qu’elle se retrouvait dans la confection même de ce Valse avec Bachir. En effet, les dessins étaient réalisés à partir de véritables prises de vue afin que les mouvements et les émotions des personnages soient les plus crédibles et fidèles possibles.

Malgré cela, le film ne reçut pas de distinction lors du Festival. Cela n’est pas très surprenant quand on connait le mépris que porte Cannes, son élite journalistique et sa « jetset » de pacotille, pour le film de genre (la S.F., le fantastique, le thriller,…) et pour toutes les autres formes de cinéma que le plan fixe. Valse avec Bachir marquait le spectateur par son audace et son mélange des genres rappelant que l’animation n’était pas à réserver aux enfants. Quelque chose que les japonais avaient parfaitement compris, comme avec ces chefs d’œuvres de noirceur que ce génie de l’animation, le regretté Satoshi Kon, avait réalisé : le terrifiant et troublant Perfect Blue, le bouleversant Millenium Actress ou encore le très déroutant et envoutant Paprika auquel l’Inception de Christopher Nolan doit beaucoup. Le fantôme de Kon survole justement à plusieurs reprises le dernier film de Folman ; on ne sera d’ailleurs jamais assez redevable au réalisateur de Valse avec Bachir pour cette résurrection éphémère. Le Congrès est lui-aussi un long métrage portant sur le mélange entre la réalité et le virtuel, au point que tous les repères finissent par disparaitre. Il s’agit donc d’une extension logique au précédent film de Folman mais il fait aussi indubitablement écho à la folie de l’héroïne de Perfect Blue ou au parcours onirique de Paprika à travers les rêves de ses patients.

Au départ, il y a un livre de science-fiction écrit par Stanislas Lem et qui s’intitule « Le Congrès de futurologie ». Ari Folman réemprunte sa trame mais change son personnage principal en choisissant de faire une critique acerbe de Hollywood par le biais d’une vraie actrice : d’abord Cate Blanchett puis finalement Robin Wright dans son propre rôle. Très vite, le scénario de Folman apparait comme beaucoup trop ample et dingue pour être réalisé uniquement à l’aide de CGIs réalistes hors de prix. Cela aurait nécessité un budget conséquent que seuls quelques grands studios auraient été en mesure de lui confier. Or, son histoire, en plus d’égratigner franchement leurs rôles, est à la fois psychédélique, sexuellement connotée et dotée de quelques idées parfois franchement subversives. Folman aurait dû se plier à diverses exigences des grosses firmes américaines au point que son histoire aurait été complètement dépossédée de sa richesse thématique. Après un montage financier laborieux et complexe, un peu comme ce fut le cas du tétanisant Cloud Atlas de Tom Tykwer et des Wachowski, le film put enfin voir le jour en langue anglaise, avec quelques fameux acteurs dans son casting, mais bien loin de ce système hollywoodien toujours aussi peu apte à l’ouverture et à l’audace.

Il en résulte alors un film hybride dont le choix de l’animation semble de prime abord avoir été fait par défaut. Ces images coutaient ainsi moins chères à fabriquer tout en permettant malgré tout la concrétisation de ces décors fous et de ces séquences aussi délirantes qu’un « trip » sous acide. On remarque aussi rapidement que l’animation est bien moins précise que dans Valse avec Bachir ainsi que dans bon nombre de productions qui, d’autant plus à l’ère de l’image de synthèse, tente d’atteindre une sorte de perfection formelle. Peu importe. Si cela est légèrement déstabilisant lors de la transition entre le cinéma « live » et le cinéma animé, les imperfections ou le caractère parfois rudimentaire des personnages n’empêchent pas l’empathie ni le fonctionnement des scènes. C’était déjà le cas de Perfect Blue, cette production assez fauchée qui parvenait à palier son manque de moyens par une mise en scène si percutante que les séquences devenaient franchement immersives malgré le fait que de nombreux personnages en arrière-plan ne disposaient pas de traits au visage. Ces défauts sont acceptables car ils sont le prix de l’existence de l’œuvre. On saura passer outre à partir du moment où l’on se laissera embarquer dans ce voyage irréel qui livre son lot de passages troublants de par leur beauté assez sidérante.

Nous avions parlé de l’impact que pouvait avoir l’hybridation d’un film dans son succès ou son échec lors de la sortie de World War Z. Dans ce dernier, le mélange entre le film de zombies frondeur et horrifique avec le « blockbuster » pour jeunes ne servait pas le long métrage, le contredisait même, et ne révélait que l’aspect très bancal de ce projet dévoré par ses ambitions initiales et le capharnaüm de sa production. A l’inverse, le Man of Steel de Zack Snyder confrontait les deux styles visuels opposés de ses créateurs principaux, le réalisateur Zack Snyder et son producteur-cinéaste Christopher Nolan, pour soutenir la dualité narrative qui préoccupait le personnage alien-humain Superman durant toute sa nouvelle aventure. Le Congrès fait partie de cette seconde catégorie qui retourne son caractère batard à son avantage afin de développer formellement le propos central de son intrigue. Le film mélange images « live » et animation car il parle avant tout de la frontière de plus en plus poreuse entre le réel et ce virtuel omniprésent et bientôt photoréaliste. Un propos forcément préoccupant à une époque où la performance-capture est enfin parvenue à montrer une partie de son potentiel après les triomphes populaires de l’Avatar de James Cameron ou du Tintin de Spielberg et où les jeux vidéo ainsi que les consoles « next-gen » font preuve de capacités de plus en plus effarantes (en attestent par exemple les promesses tout simplement ahurissantes du prochain gros « blockbuster » vidéoludique qu’est GTA V).

Néanmoins, limiter le propos du Congrès à un discours passéiste et technophile qui soutiendrait soi-disant que les évolutions (voire carrément certaines mutations numériques du 7ème art) soient le mal incarné pour le cinéma serait passer à côté de la dimension gargantuesque des idées qui naissent de ce film. Un peu comme lorsque les critiques se sont délectés à limiter le succès et la beauté d’un The Artist au fait qu’il se refusait à participer à cette course technologique qu’avait relancé James Cameron avec sa 3D ; ce qui était d’ailleurs faux quand on se donnait la peine d’analyser la moralité du parcours de l’acteur George Valentin (Jean Dujardin). Le Congrès n’est pas une pique envers la nécessité pour certains réalisateurs de disposer de 200 millions de dollars pour concrétiser la transposition cinématographique de leurs rêves. Le film de Folman s’intéresse à une problématique bien plus large dans laquelle s’intègre la performance capture, bien qu’elle ne soit pas encore en l’état d’accomplir (loin de là, même) ce qu’il est possible de faire dans le Hollywood dépeint par Le Congrès. Cette idée qui a alimenté beaucoup de romans de S.F. mais aussi de récents films comme Avatar, Inception ou encore Matrix, est la dissolution de l’humain et du monde réel dans un univers virtuel aux potentialités illimitées mais aux dangers paradoxalement bien concrets.

L’informatique est un nouveau pouvoir capable de rendre fou le moindre humain qui apprend à s’en servir. Comment ne pas se sentir comme un démiurge lorsque l’on est capable de construire des mondes impossibles, de créer un être, de le faire penser et pleurer par le simple biais de quelques touches d’ordinateur ? Et comment ne pas avoir envie de se perdre irrémédiablement dans ce virtuel, comme le laissait entendre Inception, puisque tout y est possible ? Comment supporter la terrible et insupportable vérité du réel après avoir goûté, ne serait-ce qu’un instant, à la possibilité de bâtir des cathédrales inimaginables comme le décrétait Dom Cobb (Leonardo DiCaprio) dans le thriller futuriste de Nolan ? Dans notre société où les média et les écrans se sont infiltrés dans le moindre recoin pour nous épier et nous hypnotiser, ce que Folman dénonce avant tout, c’est la dictature des images. Peu importe qu’elles soient de synthèse ou tirées d’un simple caméscope. Ces images flatteuses, parfois publicitaires, finissent par nous détourner de notre propre vie au point de commander ces envies que l’on croit encore être les « nôtres ». Le Congrès renvoie à ce courant de l’anticipation contestataire et alarmiste dont Philip K. Dick ou encore George Orwell et son « 1984 » furent les porte-étendards. Ce film ne parait pas anodin alors que vient d'exploser le scandale des écoutes de la NSA. Plus qu’une charge anti-Hollywood, le long métrage de Folman porte de manière plus large sur la disparition de l’individualité (chaque être humain devenant ce qu’il a envie d’être par le biais d’une drogue surpuissante) et, par conséquent, de la fin de l’humanité.

L’ampleur des enjeux du Congrès ne se révèle que petit à petit. On commence d’abord avec un drame à la réalisation très carrée mais jamais très enthousiasmante. Un drame sur le temps qui passe et le fait que Hollywood n’accepte pas cet état de fait voyant le vieillissement de ces actrices qui deviennent plus intéressées par leur vie privée que par leur présence sur un plateau de tournage. Un dictat dont souffre la Robin Wright du film (et peut-être même la « véritable » Robin Wright malgré le fait qu’elle livre là ce qui est probablement la performance de sa carrière). Le Congrès parle donc d’espoir d’immortalité où la notion de temps serait annihilée par une abondance d’images et de visions. Le film parle aussi du rêve de la jeunesse éternelle que peut apporter par procuration la performance capture. Mais le véritable virage intervient lors de la séquence du scanner au cours de laquelle le prestigieux acteur Harvey Keitel livre une de ses performances mémorables dont il a le secret lors d’un monologue bouleversant. Cela faisait quelques temps qu’il n’avait pas autant imprégné la pellicule dans un rôle. Une séquence magnifique et surréaliste qui annonce le délire futuriste vers lequel va plonger le récit.

A partir de cet instant, la quasi-platitude de la mise en scène, comme pour montrer un monde encore trop étriqué et peu imaginatif, se transforme grâce au passage à l’animation. La réalisation devient virtuose et offre quelques-uns des plans symboliques les plus accrocheurs vus cette année au cinéma. Libérée de toute contrainte, à l’instar de la caméra de James Cameron lorsque celle-ci découvrait le monde perf-capté de la planète Pandora dans Avatar, la caméra de Folman semble jubiler des possibilités illimitées dont elle dispose par l’animation. Elle est à l’image de l’extase perpétuelle dans laquelle baignent les personnages une fois qu’ils ont gouté à cette nouvelle drogue virtuelle élaborée par un ersatz pathétique et effrayant de ce « messie informatique » qu’était Steve Jobs (la séquence du Congrès est le morceau de bravoure le plus sidérant de ce long métrage). Celle-ci a pour objectif de dissoudre définitivement l’identité des acteurs, qui avait déjà été séparé de son enveloppe charnelle par le scanner, pour l’incorporer dans l’esprit des consommateurs. Plongés dans leurs fantasmes les plus fous et jouissant de la satisfaction continue de leurs moindres désirs, les humains ne sont plus que des pantins dociles qui, par facilité et par commodité, détournent les yeux pendant que la Terre est ruinée par les propres instigateurs totalitaires de cette mascarade sans que la moindre once de révolte ne puisse émerger.

Si la religion était l’opium du peuple à l’époque de Karl Marx, on peut affirmer qu’elle a été remplacée par cette drogue bien plus puissante qu’est l’image factice. Si l’on n’y prend pas garde, on s’y fait vite piéger. De tout ce marasme parviennent encore à transparaître quelques traces d’amour qui perdurent à travers les décennies. Et c’est probablement cela qui est le plus beau et le plus optimiste dans Le Congrès : un lien indéfectible entre une mère et son enfant qui tente de résister à la destruction de l’individualité ; une passion défiant les âges entre une icône et l’animateur qui a fait vivre sa copie numérique ; une relation teintée de domination et de soumission réciproque entre une actrice et son agent... En filigrane, ce maelstrom sensoriel qui n’est pas dénué d’un certain humour dresse surtout un véritable parcours du combattant. Celui d’une actrice qui a toujours été dirigée par des hommes de pouvoir qui décidaient à sa place. Se dégager de son « moi » actrice a été un premier pas vers sa libération. Mais il faudra attendre les vingt dernières minutes très émouvantes pour enfin voir une femme affirmée et capable d’assumer ses propres choix, y compris les plus mauvais. C’est au fond ce qui lui permet de ne pas se mêler dans cette masse informe de stimuli nerveux à laquelle est désormais réduite l’humanité.

NOTE : 9 / 10

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