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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Mud

Film américain sorti le 1 mai 2013

Réalisé par Jeff Nichols

Avec Matthew McConaughey, Tye Sheridan, Reese Witherspoon,…

Drame

Ellis et Neckbone, 14 ans, découvrent lors d’une de leurs escapades quotidiennes, un home réfugié sur une île au milieu du Mississipi. C’est Mud : un serpent tatoué sur le bras, un flingue et une chemise porte-bonheur. Mud, c’est aussi un homme qui croit en l’amour, une croyance à laquelle Ellis a désespérément besoin de se raccrocher pour tenter d’oublier les tensions quotidiennes entre ses parents. Très vite, Mud met les deux adolescents à contribution pour réparer un bateau qui lui permettra de quitter l’île. Difficile cependant pour les garçons de déceler le vrai du faux dans les paroles de Mud. A-t-il vraiment tué un homme ? Est-il poursuivi par la justice ? Par des chasseurs de primes ? Et qui est donc cette fille mystérieuse qui vient de débarquer dans leur petite ville de l’Arkansas ?

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A l’instar de Derek Cianfrance (Blue Valentine et The Place Beyond the Pines), Jeff Nichols est très vraisemblablement un futur grand nom du cinéma américain. Il réalisait en 2007 son premier film avec Shotgun Stories, mais c’est en 2011 qu’est sorti son second long métrage qui mit en émoi le milieu cinéphile. Take Shelter, qui s’était bien fait remarquer dans les festivals où il était passé, est un magnifique drame apocalyptique dans lequel un homme (phénoménal Michael Shannon) est en proie à des hallucinations lui annonçant une catastrophe imminente tandis que ses relations avec sa femme (superbe Jessica Chastain) et sa fille muette partent à vau-l’eau au fur et à mesure qu’il laisse libre cours à sa paranoïa. S’il n’y avait pas eu ces satanées dix dernières minutes, qui faisaient dériver la belle histoire d’amour vers la fable post 11/09 défonçant des portes ouvertes, Take Shelter aurait été un chef d’œuvre. Malgré cette légère déception, Take Shelter montrait que Jeff Nichols avait d’immenses aptitudes. Après tout, faire un deuxième film dans l’ensemble aussi fort n’est pas forcément courant. D’où une certaine attente pour son troisième long métrage intitulé Mud qui se permet de débaucher en premier rôle l’acteur Matthew McConaughey, dont la carrière amorce depuis quelques années un remarquable virage avec ses impressionnantes prestations dans Magic Mike de Steven Soderbergh et dans Killer Joe de William Friedkin.

Le film est achevé depuis plus d’un an et est passé en Compétition Officielle au dernier Festival de Cannes. Dans l’indifférence la plus générale, cela va sans dire. Mud s’est ensuite fait discret avant de trouver un chemin jusqu’à nos salles près de douze mois après sa projection sur la Croisette. Pas trop tôt, pourrait-on dire ! Qu’en est-il de ce Mud finalement ? Confirmation ou pétard mouillé ? Bonne nouvelle, si le long métrage devrait malheureusement passer inaperçu en France entre l’Iron Man 3 de Shane Black qui démolit tout sur son passage et le malheureux succès surprise des Profs de Pierre-François Martin-Laval, il confirme que Jeff Nichols a tout d’un futur grand réalisateur américain. Mud délaisse l’angoisse, le pessimisme et l’imagerie fantastique de Take Shelter pour raconter cette fois-ci un récit initiatique plus terre-à-terre, bien que pas forcément dénué d’une certaine imagerie romanesque. Si l’on devait citer ses influences évidentes, on pourrait résumer le film à une relecture du E.T. de Steven Spielberg par le biais de l’univers de l’écrivain Mark Twain.

L’influence du célèbre « golden boy » d’Hollywood était déjà prégnante dans Take Shelter. Ce dernier reprenait l’idée de la soudaine immiscion d’un fantastique angoissant au sein d’une famille américaine moyenne. Celle-ci se retrouvait mise à l’épreuve par un élément fantastique ayant, au final, pour objectif de ressouder, ou du moins de reformer, la cellule familiale brisée. Un schéma que l’on retrouvait dans E.T. mais aussi dans Rencontres du 3ème Type, L’Empire du Soleil, La Guerre des Mondes ou encore le film d’horreur Poltergeist de Tobe Hooper, que Spielberg a produit et en partie (officieusement) réalisé. Dans Mud, l’influence est aussi évidente : histoire relatée du point de vue d’un enfant approchant de l’adolescence et qui voit ainsi une partie de sa vie s’achever ; familles dysfonctionnelles ; fin de l’innocence ; prédominance masculine au détriment de rôles de femmes davantage mises à l’écart (même si nuancées)… Sur ce dernier point, Mud est un long métrage qui parlera avant tout à un public d’hommes puisqu’il aborde son histoire par le biais de personnages pour qui les femmes sont un mystère. En l’état, Mud est le meilleur film de mecs pour mecs depuis le bouleversant Warrior de Gavin O’Connor.

On pensera aussi au récent Les Bêtes du Sud Sauvage de Benh Zeitlin, et ce, même si le film de ce dernier est sorti à un moment où le tournage de Mud était déjà achevé depuis plusieurs mois. Mais il faut reconnaitre que le Mississippi demeure un décor très cinégénique, fortement ancré dans la mythologie américaine grâce à la profusion de récits s’en servant comme cadre narratif. Le film de Nichols utilise à son tour ce lieu quasi mystique comme d’un personnage à part entière. Et c’est en partie de lui que vient la poésie presque « malickienne » du long métrage. Le paysage est d’autant plus fort qu’il est admirablement relevé par une mise en scène précise et surtout par une belle photographie lumineuse. On pourrait aussi dresser un parallèle avec le Stoker de Park Chan-wook, sorti à la même date. Tous les deux adoptent le point de vue d’un personnage jeune qui, à la rencontre d’une sorte de mentor adulte, pénètre brusquement dans le monde nouveau et parfois inquiétant des « grands ». Au risque d’y perdre une part de son identité pour évoluer vers la personne qu’il sera définitivement.

La différence vient du traitement de l’histoire. Park Chan-wook, comme à son habitude, préfère mettre en avant sa mise en scène, son montage et sa photographie. Cette emphase formelle permet un symbolisme plus appuyé mais délaisse parfois la psychologie des personnages, au point que ceux-ci finissent parfois par se réduire à des figures plutôt qu’à des êtres humains complexes. Jeff Nichols est moins un adepte de la technologie et sa mise en scène n’apparait pas comme foncièrement avant-gardiste. Disons qu’elle se contente de très bien faire son travail sans pour autant se laisser aller à des éclats de génie. Peut-on dire que Nichols n’a pas de grandes aptitudes de metteur en scène ? Ce serait faux, puisque cette retenue formelle cherche avant tout à servir le script du mieux qu’elle le peut, afin de mettre en avant les qualités d’écriture qui dévoilent par petites touches la psychologie élaborée et passionnante des divers protagonistes de Mud, tout en rendant pleinement justice à la performance très impressionnante de McConaughey et du jeune Tye Sheridan (que l’on avait déjà remarqué dans The Tree of Life de Terrence Malick et que l’on reverra aux côtés de Nicolas Cage dans Joe de David Gordon Green)

En trois films, Jeff Nichols se révèle capable de tisser un univers et un style qui lui est propre. A l’instar de Take Shelter, il semble pour l’instant plus intéressé par le cadre d’une Amérique rurale. Il semble aussi s’intéresser particulièrement aux relations, souvent difficiles, entre les hommes et les femmes. Malgré ses séquences oniriques angoissantes, le véritable nœud de l’intrigue de Take Shelter résidait dans la solidité de ce lien entre un mari sombrant dans la folie et une femme aimante, prête à tout endurer pour aider celui qu’elle aime. Les histoires d’amour que relatent Mud sont plus tragiques. Les parents du jeune Ellis sont sur le point de divorcer et ne cessent de rappeler à leur progéniture à quel point leur vie et leur mariage ont été de sacrées désillusions. Devant ses piètres modèles, Ellis tend à sacraliser la notion d’amour et à ne pas comprendre comment chaque partenaire peut se résoudre à l’échec. C’est là qu’il rencontre « Mud », fugitif mystérieux qui se planque sur une île pour ne pas être retrouvé par la famille de l’homme qu’il a tué. Tout seul, il attend de retrouver celle qu’il aime et qu’il a protégé au péril de sa vie et de sa liberté.

Le parallélisme entre les deux protagonistes est évident tant ils suivent sensiblement le même parcours et qu’ils subissent les mêmes épreuves. La véritable histoire d’amour de Mud est certainement celle unissant les deux hommes. L’âge pourrait faire passer cette relation comme un lien entre un mentor (l’adulte Mud) et un disciple (l’adolescent Ellis) mais elle est en fait infiniment plus complexe et enrichissante. L’apprentissage ne se fait pas à sens unique et celui qui fera le plus vite preuve de maturité n’est évident pas celui que l’on croit. Au final, Mud est certes l’ami et le mentor d’Ellis, mais il est aussi et surtout son propre reflet. Une possible représentation de son propre futur si le garçon n’apprend pas à ne pas commettre les mêmes erreurs que Mud (notamment en ce qui concerne ses relations trop passionnelles et aveugles avec les femmes). La morale même de l’intrigue de Mud nous ramène à celle de Take Shelter : il faut apprendre à sortir de cette cachette qui nous apporte un confort illusoire pour oser affronter le monde. Un monde certes cruel et difficile, mais probablement plus source de satisfactions.

Surtout, il faut impérativement lâcher prise avec nos obsessions. Le héros de Take Shelter apprenait, dans la plus belle scène du film, à essayer de s’extirper par lui-même de son abri anti-tornade et à accepter de ne plus se laisser dominer par ses cauchemars récurrents. Dans Mud, le fugitif si iconisé et mystérieux doit apprendre à faire face à ses propres faiblesses, à ses mensonges et parfois à sa lâcheté (lorsqu’il préfère envoyer un gosse faire ce qu’il a peur de faire). Il doit se défaire de sa relation compliquée avec celle qu’il a toujours aimé mais qui ne le lui a jamais vraiment rendu. Pour cela, il faut qu’il ose sortir de son îlot afin de chercher une belle rédemption qui, peut-être, le conduira vers un lointain avenir meilleur. Au risque d’ôter une partie de l’innocence du jeune ami qui l’a aidé à aller de l’avant. Mais ce sacrifice pourrait aussi permettre à Ellis d’accepter de temps à autre à « perdre » quelque chose, là où il s’accrochait jusqu’à user de violence pour protéger ce qu’il croyait bêtement et simplement acquis. A l’inverse, le père vengeur (Joe Don Back, qu’il est très plaisant de revoir sur le grand écran), alors qu’il cherche à faire à Mud ce que ce dernier a fait subir à l’un de ses fils, pourrait bien perdre plus qu’il ne le croit à s’accrocher désespérément à sa quête obsessionnelle. Là où les dix dernières minutes de Take Shelter avaient tendance à annuler l’aboutissement de son personnage pour mieux plaire aux critiques cinés par un message alarmiste superflu, Mud va jusqu’au bout de son idée, à savoir de dresser une bouleversante histoire d'amitié. S’il est moins émotionnellement fort que son précédent long métrage, Mud demeure dans l’ensemble plus abouti et ouvre de nouvelles perspectives pour son cinéaste. Des perspectives que l’on espère larges et accueillantes tant l’artiste ne manque pas d’ambitions. On a donc hâte de le voir investir de nouveaux territoires qui le fascine, comme le cinéma de genre à la John Carpenter ou la science-fiction.

NOTE : 8 / 10

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