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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Alabama Monroe

Titre original : The Broken Circle Breakdown

Film belge sorti le 28 août 2013

Réalisé par Felix Van Groeningen

Avec Johan Heldenbergh, Veerle Baetens, Nell Cattrysse,…

Drame

Didier et Élise vivent une histoire d'amour passionnée et rythmée par la musique. Lui, joue du banjo dans un groupe de Bluegrass Country et vénère l'Amérique. Elle, tient un salon de tatouage et chante dans le groupe de Didier. De leur union fusionnelle naît une fille, Maybelle...

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Le Nouveau Continent a toujours exercé une forte fascination auprès de l’imaginaire collectif de l’Ancien Continent. Cette conquête fantasmée de la terre de tous les possibles et de la seconde chance a alimenté les esprits de bon nombre d’Européens, artistes ou non. L’histoire courte mais mouvementée de l’Amérique a été maintes fois relatée dans des récits, des chansons, des peintures et des films étasuniens qui ont eu un impact considérable dans l’esprit des occidentaux et dans l’élaboration d’une imagerie bien spécifique qui soit à la fois immédiatement reconnaissable et désirable. Combien de chanteurs outre-Atlantique ont rêvé de devenir un Elvis Presley, un Frank Sinatra ou encore un Michael Jackson ? Combien se sont projetés en rêve dans le corps de John Wayne afin de sauver la veuve et l’orphelin avant de repartir au bras de Marylin Monroe ? Ce lien entre une Vieille Europe « triste » et une Jeune Amérique « idéale » est au centre du nouveau long métrage du cinéaste belge Felix Van Groeningen dont le précédent film avait été le remarqué La Merditude des Choses.

Plus qu’un continent, l’Amérique est une culture et un fantasme proche de l’idéologie. Didier (Johan Heldenbergh), chanteur de Bluegrass Country et joueur de banjo, est l’un de ces nombreux aspirants artistes souhaitant vivre le rêve américain et regrettant d’être né du mauvais côté de l’Atlantique. Que peut inspirer la triste campagne belge face au panache démesuré (à l’image du pays donc) des Grands Canyons d’Arizona, des Rocheuses ou encore des plaines interminables immortalisés par la culture « country » et les « westerns » ? Pour lutter contre la monotonie d’un quotidien ennuyeux, Didier a fait le choix de vivre à l’américaine afin de se retrouver illusoirement plongé dans cet univers qu’il vénère : il pousse même le vice à ne regarder que la télévision étasunienne. Pour lui, l’Amérique est le plus beau pays du monde, celui qui est encore pur par sa jeunesse et par cet élan de liberté qui anime sa population et ses artistes. Comment un peuple pourrait-il parfois se montrer étroit d’esprit s’il vit dans des paysages aussi ouverts et vastes ? Il a ainsi adopté le mode de vie bohème relaté dans ces chansons qu’il reprend dans des ersatz de « saloons » tel un cow-boy des temps modernes.

Cette existence simple mais un tantinet excentrique, car elle le place souvent à l’écart du reste de la société lorsqu’il sort de la scène et qu’il s’éloigne des autres membres de son groupe, ressemble surtout au choix d’un adolescent rebelle. Difficile de voir dans le comportement de Didier une attitude d’adulte. Alors qu’il a bientôt trente ans, le chanteur refuse d’abandonner son idéal de jeunesse et la substitution qu’il a placé pour palier le fait qu’il réside toujours en Belgique. Tout ça, néanmoins, c’était avant sa rencontre avec Elise (Veerle Baetens). Un coup de foudre imprévu qui va le contraindre à changer bien des choses dans son existence et qui va lui imposer certains évènements auxquels il n’était pas préparé. Notamment le fait qu’il devienne père, ce qui l’oblige à changer quelques peu son environnement afin d’accueillir plus décemment son enfant. Quittant son camping-car pour une maison de campagne plus conventionnelle, Didier va se détacher légèrement du milieu musical dans lequel il a pourtant réussi à incorporer la femme de sa vie. A plus d’un titre, l’arrivée impromptue de sa petite fille bouscule ses croyances et sa fascination envers l’Amérique.

Son passage au statut de père marque la fin de son adolescence illuminée par l’adoration des Etats-Unis. Une jeunesse rebelle, à l’image de la culture qu’il vénère, que Didier doit laisser tomber, ou du moins démystifier, afin de se confronter au monde tel qu’il est vraiment. Il existe d’innombrables œuvres sur l’amertume qu’engendre le fait de grandir. On en trouve aussi bien dans la comédie, avec le très émouvant SuperGrave ou encore le récent 40 ans : mode d’emploi, que dans le drame avec le chef d’œuvre de Michael Cimino Voyage au bout de l’enfer (récemment ressorti dans quelques salles françaises). Alabama Monroe s’inscrit dans cette longue lignée de films poignants et subtilement agressifs montrant le passage à l’âge adulte comme un déchirement parfois extrêmement violent physiquement et psychologiquement. Car cette petite fille n’amène pas uniquement Didier à se retrouver responsable de la vie de quelqu’un d’autre, alors qu’il veut être libre comme il l’entend et ne pas disposer d’autrui, mais aussi à faire face pour la première fois à la mort. Autrefois hors de son existence, elle rappelle soudain sa réalité au moment où la jeune Maybelle se retrouve atteinte d’une maladie grave. Le réveil pour Didier et Elise, qui s’est laissée embarquer dans ce rêve américain, est brutal. Bienvenu dans le monde froid et cruel des adultes !

De fait, le rappel de la véritable situation de Didier se fait en même temps qu’une démystification de l’Amérique. De manière pas franchement subtile d’abord, lorsque le réalisateur montre en parallèle les premiers pas de Maybelle et les images du 11 septembre sur la télévision du salon. Est-ce le terrible attentat qui est la cause originelle du mal dont souffre Maybelle, la fille de deux amoureux de l’Amérique et le symbole involontaire d’une société étasunienne qui, une fois attaquée, va démolir ses idéaux pour s’enfermer dans la paranoïa et l’extrémisme religieux, au point de se retrouver en opposition avec le combat que mène Didier jusque dans son pétage de câble sur scène donnant lieu au plus beau monologue anti-Dieu depuis celui de Liam Neeson dans Le Territoire des Loups ? C’est ce que semble lourdement signifier Felix Van Groeningen. Mais Alabama Monroe est un film hybride qui vrille en cours de route. Après un rebondissement central franchement dramatique, le film change de point de vue pour aborder celui d’Elise qui ne parvient pas à sortir du cercle dépressif du titre original : le « Circle Breakdown ». Dans sa seconde partie, plus centrée sur la déliquescence du lien unissant le couple principal, le film ne lésine pas sur les moyens pour enchainer les séquences de plus en plus dramatiques et tire-larmes. Souvent, cela fonctionne extrêmement bien, surtout grâce à la pudeur de la mise en scène et par le jeu des deux interprètes principaux.

Malgré son pitch intimiste et dramatique, Alabama Monroe ne sacrifie pourtant pas sa réalisation, contrairement à ce qu’aurait pu faire un cinéaste français pour qui « drame » signifie toujours « téléfilm dans un salon ». Ca-et-là, on retrouve même une imagerie lyrique, parfois à la limite du fantastique, avec la séquence de la corneille ou encore cette apparition fantomatique vers la fin qui semble tout droit tirée du chef d’œuvre de Martin Scorsese A Tombeau Ouvert. Les morceaux musicaux sont soigneusement emballés et ni la caméra, ni le découpage ne cèdent aux sirènes de l’académisme. Si on pourra regretter un excès de pathos qui frise l’écœurement sur la fin, Alabama Monroe montre néanmoins de manière évidente le gouffre qu’il y a entre un cinéma belge plus couillu et un cinéma français plus frileux qui, sur un sujet égal, n’aurait pas offert un dixième de la poésie, de l’énergie et de l’audace qui alimentent ce petit bijou. Bien qu’un long métrage comme Blue Valentine de Derek Cianfrance soit encore plus impressionnant qu’Alabama Monroe dans sa façon de raconter de manière imbriquée la naissance et la mort d’une passion, il ne fait aucun doute que l’on tient là l’un des favoris pour la course à l’oscar du meilleur film étranger : l’Amérique a toujours aimé que l’on vante et que l’on rende hommage à son pouvoir de séduction. Car malgré l’omniprésence de la religion et de ses politiciens bornés, sa culture, ses récits et ses légendes restent avant tout l’un des meilleurs antidotes contre la morosité et la cruauté du monde réel.

NOTE : 7.5 / 10

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