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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Prisoners

Film américain sorti le 9 octobre 2013

Réalisé par Denis Villeneuve

Avec Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Viola Davis,…

Thriller

Dans la banlieue de Boston, deux fillettes de 6 ans, Anna et Joy, ont disparu. Le détective Loki privilégie la thèse du kidnapping suite au témoignage de Keller, le père d’Anna. Le suspect numéro 1 est rapidement arrêté mais est relâché quelques jours plus tard faute de preuve, entrainant la fureur de Keller. Aveuglé par sa douleur, le père dévasté se lance alors dans une course contre la montre pour retrouver les enfants disparus. De son côté, Loki essaie de trouver des indices pour arrêter le coupable avant que Keller ne commette l’irréparable. Les jours passent et les chances de retrouver les fillettes s’amenuisent…

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Avec ce dernier trimestre illuminé par les sorties du gigantesque Gravity d’Alfonso Cuaron, du passionnant Rush de Ron Howard, de l’incroyablement dense Transperceneige de Bong Joon-ho et des hautement anticipés The Immigrant de James Gray et Capitaine Philips de Paul Greengrass, on en avait complètement oublié le cinquième film de Denis Villeneuve : Prisoners. Le cinéaste canadien ayant fait une très forte impression sur la scène internationale avec son précédent long métrage intitulé Incendies, nommé à l’oscar du meilleur film étranger, il est par conséquent tout naturel que Hollywood ait aussitôt commencé à lui faire du pied. Comme pour beaucoup de réalisateurs étrangers s’adonnant pour la première fois aux joies et aux déboires du système américain, on pouvait craindre que Villeneuve se retrouve broyé et aseptisé par la machine hollywoodienne. Mais ce dernier a su résister aux sirènes de Los Angeles en ne prenant pas la tête d’un projet au budget hypertrophié mais en restant momentanément à une échelle relativement réduite et au sein de son domaine de prédilection : le drame noir. Il dispose certes de plus de moyens que ce qu’aurait pu lui offrir habituellement le cinéma canadien mais la « modestie » de Prisoners lui confère une certaine liberté artistique que n’ont pas beaucoup de réalisateurs aux Etats-Unis.

En résulte un film comme on n’en faisait plus. Un des rares films de prestige américains qui aligne à la fois un beau casting et qui ose s’atteler à un sujet adulte, dérangeant et violent que peu de producteurs auraient daignés destiner au grand public. Et pourtant, Prisoners fait figure de beau succès populaire et critique tout en étant l’un des plus sérieux prétendants à la prochaine course aux oscars. De mémoire, on n’avait pas vu d’équivalent à Hollywood depuis The Girl With the Dragon Tattoo de David Fincher, une grosse production « R » (interdite aux mineurs non accompagnés) à cent millions de dollars. A plus d’un titre, par sa manière d’aborder frontalement une histoire pessimiste menant à un constat négatif sur l’état actuel de la société américaine tout en s’accaparant les services de têtes d’affiches et d’acteurs reconnus en les plaçant dans des rôles extrêmes allant à contre-courant de ce qu’ils font habituellement, Prisoners ressemble beaucoup à l’image que l’on se fait des illustres films de cette époque tant vénérée du Nouvel Hollywood. Une ère où le cinéma américain était un peu moins intéressé par le business et le profit pour privilégier les grandes tragédies et l’analyse poil-à-gratter de la première puissance mondiale.

Une décennie où les studios passaient moins de temps à prévoir l’agenda des « blockbusters » pour les cinq prochaines années, tout en noyant le public sous un flot de films de super-héros plus idiots les uns que les autres, pour oser confier quelques millions de dollars de l’époque à un Francis Ford Coppola afin qu’il fasse Le Parrain II, à un William Friedkin pour qu’il mette en scène son Convoi de la Peur ou encore à Brian De Palma afin qu’il fasse des thrillers comme Obsession ou Furie. Bref, un moment où Hollywood ne trouvait pas que les termes « cinéma populaire » et « cinéma adulte » étaient forcément antinomiques. Voir qu’un film comme Prisoners est encore possible aujourd’hui, et mieux encore qu’il marche au box-office, est une preuve que le cinéma américain ne s’est pas complètement ramolli malgré les assauts répétés, massifs et décérébrés de Marvel, 20th Century Fox et Universal, et ce, contrairement à ce que pense la majorité des critiques, des spectateurs et des professionnels. Et il n’étonnera personne que le dernier film de Villeneuve soit distribué par la Warner Bros : à ce jour, ce studio est désormais le seul à accepter de laisser une certaine marge de manœuvre à ses réalisateurs phares (Clint Eastwood, Ben Affleck et Christopher Nolan peuvent en témoigner) au point qu’il aligne un pedigree hallucinant cette année en ayant soutenu des films audacieux, différents et ambitieux comme Cloud Atlas, Pacific Rim ou encore Gravity.

Venons-en maintenant au film de Villeneuve. Le long métrage a bénéficié d’une grosse publicité de dernière minute grâce à des avis hyperboliques qui annonçaient en fanfare « un nouveau Se7en ou une version moderne du Silence des Agneaux » et qui étaient émis par des critiques n’ayant a priori pas vu un seul thriller depuis le milieu des années 1990. Si cela a sans doute permis d’amener une certaine quantité d’adeptes de tueurs psychopathes et de frissons à se précipiter en salles, ces formules sans aucune nuance risquent aussi d’engendrer une déception chez ces spectateurs qui se sentiront floués pendant la projection et qui ne sauront pas aborder le film sous l’angle qu’il convient. Prisoners n’est pas un thriller, ou en tout cas pas un thriller tel qu’on l’entend conventionnellement. Il n’y a à peu près aucune ressemblance entre le film de Villeneuve et le Silence des Agneaux et les points communs avec Se7en pourraient se résumer à l’ambiance délétère, ténébreuse et quasi-apocalyptique que confèrent la sublime photographie de Roger Deakins et le fait que la totalité de l’intrigue se déroule sous une averse continue. S’il fallait chercher des comparaisons, il faudrait davantage se tourner vers de récentes chroniques criminelles comme Zodiac, toujours de Fincher et dans lequel jouait déjà Jake Gyllenhaal, ou son pendant sud-coréen Memories of Murder de Bong Joon-ho. Ces longs métrages relataient eux-aussi une traque interminable, handicapée par des complications administratives et des restrictions budgétaires, et une quête obsessionnelle de la part des détectives au point que ces derniers se donnent corps-et-âme et qu’ils se perdent en chemin.

Mais les véritables films-miroirs de Prisoners sont avant tout des drames terriblement sombres comme le Gone Baby Gone de Ben Affleck et plus encore le magnifique Mystic River d’Eastwood, tous les deux adaptés d’un roman de Dennis Lehane. D’ailleurs, le fait que l’intrigue de Prisoners se déroule non loin de Boston n’est pas l’unique ressemblance rapprochant le long métrage de Villeneuve aux deux exemples précités et à l’œuvre littéraire du célèbre écrivain américain. On y retrouve aussi le portrait d’un homme normal qui plonge dans l’immoralité, la violence et le crime afin de défendre une cause qu’il croit suffisamment juste pour légitimer ses actes ; ici, il s’agit d’un père prêt à tout pour retrouver sa fille kidnappée. Difficile de ne pas voir en Keller (Hugh Jackman dans son meilleur rôle depuis Le Prestige de Nolan) un ersatz de ces antihéros meurtris par une blessure profonde (la perte d’un être cher) que sont l’inspecteur Teddy Daniels (Leonardo DiCaprio) de Shutter Island ou encore Jimmy Markum (Sean Penn) dans Mystic River. Le personnage de Jake Gyllenhaal est quant à lui plus proche du détective incarné par Casey Affleck dans Gone Baby Gone : une figure d’une moralité absolue se retrouvant confrontée à la monstruosité des hommes et au mal absolu sans pouvoir s’en remettre un jour. Dans Prisoners, ce personnage a vécu un acte traumatisant qui, c’est assez rare pour le noter dans le cinéma américain, est sous-entendu afin de lui donner encore plus d’impact (une des conséquences est le toc du personnage avec ses clignements de paupières). Gyllenhaal incarne une extension de son personnage intègre dans Zodiac, obsédé par son enquête et par l’envie de connaître le dénouement au point qu’il en sacrifie sa vie privée.

A l’instar de The Girl With the Dragon Tattoo, l’enquête policière n’est pas le centre d’intérêt dans Prisoners. Non pas qu’elle soit traitée par-dessus la jambe, mais il est difficile de nier que ses rebondissements et ses étapes obligées sont assez conventionnelles : fausses pistes, poursuites efficaces (notamment une séquence de conduite très tendue vers la fin), deus ex machina un tantinet faciles et révélation finale un peu décevante. Mais parce que le voyage est toujours plus passionnant que la destination, la quête importe moins par sa résolution que par ce qu’elle apporte ou enlève à ceux qui la mènent. Villeneuve se penche moins sur l’enquête et la recherche de preuves ou de suspects que sur l’impact que ce kidnapping a sur la communauté environnante. C’est un véritable examen sociologique auquel se livre le réalisateur afin de voir les différentes façons de réagir et d’aborder l’évènement traumatisant. Il s’intéresse d’ailleurs principalement à l’une de ces réactions : celle, radicale, de Keller qui va jusqu’à enfermer celui qu’il croit coupable afin de le torturer et de lui faire avouer son crime. Comme l’ont relevé un certain nombre de critiques, l’analogie entre Keller et l’Amérique post-11/09 est assez évidente. Elle est annoncée dès le début par une scène où l’un des personnages joue une version très éraillée de « Star Spangled Banner », l’hymne étasunien, comme pour annoncer que cette bonne vieille Amérique idéalisée (la famille en banlieue) est en train de dérailler.

Aussi, les méthodes extrêmes et immorales de Keller en réaction à l’enlèvement de sa fille peuvent être mises en parallèle avec les méthodes franchement douteuses que les Etats-Unis ont employées pour tenter de lutter contre le terrorisme après l’attentat du World Trade Center par Al-Qaïda ; l’impressionnant dernier film de Kathryn Bigelow Zero Dark Thirty en donnait un petit aperçu. Il n’y a pas vraiment de différence entre Keller qui torture un suspect tout indiqué, joué par le brillant Paul Dano qui sait à la fois se montrer malsain, trouble et extrêmement fragile, et l’un de ces agents qui humilient les détenus de Guantanamo afin de retrouver les leaders d’une organisation terroriste. Néanmoins, si Prisoners est, avec Zero Dark Thirty, La Guerre des Mondes de Spielberg et The Dark Knight de Nolan, l’un des meilleurs longs métrages sur l’Amérique post-11/09, son récit a l’intelligence d’aborder un message à même de toucher tout le monde. Comme Zero Dark Thirty ou Lincoln de Spielberg qui partaient d’une histoire complètement américaine pour lui donner une dimension universelle, Prisoners peut aussi être vu comme un miroir qui nous est tendu. Car pendant toute la projection, la question « et nous, qu’aurions nous fait ? » ne cesse de trottiner dans notre esprit.

Ainsi, le dernier film de Villeneuve est la parfaite illustration de la célèbre citation du philosophe Friedrich Nietzsche : « Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi ». C’est probablement là que réside la force de ce film qui nous met K.O. émotionnellement et physiquement tant on en ressort essoré. Villeneuve nous met face à notre part sombre où l’animalité, l’instinct et la violence priment sur la loi, la morale et le rapport à l’autre. Avec sa démonstration efficace, Prisoners nous montre comment les statuts de bourreau et de victime, de tortionnaire et de torturé, peuvent se révéler bien plus proches qu’on ne le croit et que l’on peut basculer dans l’autre camp avec une aisance qui fait froid dans le dos. Dans cette peinture terriblement noire où chaque personnage est le prisonnier de quelque chose ou de quelqu’un, il n’y a pas vraiment de place pour l’optimisme. Il n’est pas surprenant que ce portrait sans concession de l’Amérique soit fait par un artiste étranger qui s’est retrouvé dans la peau d’un observateur externe capable de voir le pays et ses mœurs sous un autre angle que s’il avait été élevé dedans. C’est peut-être aussi pour cette raison qu’il se permet de mettre autant à mal ces notions capitales dans la société américaine que sont la cellule familiale et la religion.

Et là où on aurait pu grincer des dents face au traitement de l’enquête, classique et vite mise en retrait avant d’être résolue au petit bonheur la chance, ce parti pris apparait comme la tentative réussie de Villeneuve pour faire vriller de l’intérieur ce qui aurait dû être un thriller basique tel que l’auraient voulu les producteurs américains pour le muter en une fresque chorale sur l'autodestruction d'une communauté. Accessoirement, il parvient à élaborer une nouvelle forme de suspense où la tension insoutenable vient du fait que le spectateur voit à l’avance des indices que le détective n’a pas encore noté. L’horreur du film n’est pas personnifiée par la figure du kidnappeur mais par la situation même que traversent les personnages-parents. En plus de la violence de cette disparition se greffe l’horreur de voir un homme se transformer en criminel pour mener une justice divine : Keller, porté par une foi profonde, plonge éperdument dans le péché où il finira par trouver une forme de rédemption assez inattendue et cruelle. Discrètement, Villeneuve tisse un parallèle entre le parcours et les actes de Keller avec ceux du kidnappeur, donnant ainsi une vision glaçante du rapport trop passionnel de l’Américain avec ses croyances. A l’inverse, le détective est détaché de toute conception religieuse, de par son passé, et apparait comme le contrepoint idéal de Keller. Néanmoins, Villeneuve se garde judicieusement de juger ces personnages qui tombent dans l’erreur et l’extrémisme en laissant le spectateur se faire sa propre opinion. Et ce, jusque dans la conclusion de ce film ténébreux qui laisse en suspens une question cruciale. Le procédé pourrait agacer, un peu comme le final gratuit de Shame, mais il est beaucoup plus malin, ironique et justifié qu’on ne le croit en rendant évident la pensée centrale du film : on est tous des prisonniers, et on a tous besoin d’être sauvé.

NOTE : 8.5 / 10

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