Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti le 20 novembre 2013
Réalisé par Paul Greengrass
Avec Tom Hanks, Barkhad Abdi, Faysal Ahmed
Thriller
Capitaine Phillips retrace l'histoire vraie de la prise d'otages du navire de marine marchande américain Maersk Alabama, menée en 2009 par des pirates somaliens. La relation qui s'instaure entre le capitaine Richard Phillips, commandant du bateau, et Muse, le chef des pirates somaliens qui le prend en otage, est au coeur du récit. Les deux hommes sont inévitablement amenés à s'affronter lorsque Muse et son équipe s'attaquent au navire désarmé de Phillips. À plus de 230 kilomètres des côtes somaliennes, les deux camps vont se retrouver à la merci de forces qui les dépassent...
Il devient de plus en plus difficile de trouver de grosses productions hollywoodiennes qui ne soient pas adaptées de quelque chose d’antérieur. Tant et si bien qu’il n’est pas rare de voir des films adaptés d’une histoire vraie nominés pour l’Oscar du meilleur scénario « original » sous prétexte qu’ils ne se soient pas inspirés d’un médium – et parfois, comme The King Speech ou Milk, ils remportent la statuette dorée. C’est ainsi qu’à part quelques rares exceptions, dont Paul Thomas Anderson, James Gray ou Wes Anderson, aucun « important » réalisateur ne se risque à retranscrire à l’écran leur propre scénario. Et ils ont bien raison, quand on voit ce que se sont pris en pleine poire Avatar et Gravity concernant leur scénario respectif, soi-disant famélique, par une foule hystérique qui confond archétype et stéréotype, linéaire et simpliste, ou encore mythologique et cliché, condamnant ainsi sans s’en rendre compte des sagas immenses comme Star Wars ou Le Seigneur des Anneaux.
Dont acte, Hollywood va continuer à miser sur les valeurs sûres, et en attendant avec une impatience non feinte le énième épisode de la franchise Pirates des Caraïbes – la suite d’une adaptation d’une attraction de Disneyland, rappelons-le – ou la retranscription à l’écran d’une nouvelle saga littéraire pour adolescentes, voire, pour les plus plaisantins, d’un jeu de société, voyons ce que propose Capitaine Phillips. Ce film raconte la façon héroïque dont le héros éponyme a réagi à l’attaque de pirates qu’a subi son cargo marchand, et la façon dont cette sinistre mésaventure s’est terminée. Le film est réalisé par Paul Greengrass, qui fît un mal énorme au cinéma d’action en imposant un standard épileptique avec la saga des Jason Bourne, réussissant à contaminer jusqu'à la série des James Bond – Quantum en Solace, puisque c’est de lui qu’il s’agit, constitua l’un des plus regrettable gâchis de 2008. Tout l’enjeu dans ce film est donc de savoir si le metteur en scène saura se renouveler et, si possible, dans la bonne direction.
Evidemment, dès lors qu’un film traite de l’action héroïque d’un américain moyen face à une attaque du tiers-monde, une certaine presse met ses œillères idéologiques et se retrouve logiquement totalement à côté de la plaque. Pour exemple, cette critique de Frédéric Strauss : « Voilà un bon capitaine (Tom Hanks) qui embrasse sa femme avant d'embarquer. Pendant qu'en Somalie des énergumènes sautent dans leurs rafiots. Où ils sont prêts à s'entretuer, sauvages sans foi ni loi. A bord du cargo américain, ils font régner la terreur avec des méthodes de nazillons. Ils sont haïssables, il faut les éliminer ! C'est le souhait abject que le film crée chez le spectateur, pour le satisfaire, bien évidemment. » Aussi respectables que soient les opinions de Monsieur Strauss, force est de reconnaître qu’il tombe complètement à côté du sujet. Déjà, on peut être surpris qu’il s’étonne que les pirates ne prennent pas le contrôle du cargo à grands coups de bisous magiques et de câlins…
Mais surtout, la plus grande réussite de Capitaine Phillips aura justement été d’avoir su traiter les personnages des pirates de façon très intelligente et de n’avoir pas cédé à la tentation d’en faire des monstres. Là où Télérama voit un brave capitaine embrasser sa femme comme un infâme ambassadeur de l’American Way of Life, le spectateur moins borné verra un homme dont on présente la vie de famille afin de créer un lien d’empathie entre lui et le public – ce qui est la base de tout récit cinématographique en principe – et surtout de filmer une conversation dans laquelle le héros et sa femme, sous prétexte de discuter de l’avenir de leurs enfants, évoquent la façon dont le monde devient de plus en plus dur, et comment la sécurité se gagne difficilement. Ce n’est certes pas la façon la plus subtile d’évoquer les motivations des pêcheurs somaliens contraints de se convertir dans le crime pour accéder à un monde meilleur, mais avouez qu’on est quand même très loin de l’interprétation complètement biaisée du critique.
Les pirates, justement, ne sont pas des professionnels avides de mort. Au contraire, ils sont même dépeints comme des naïfs qui s’imaginent pouvoir ruser en se faisant passer pour des gardes-côtes somaliens, et qui sautent de joie en apprenant qu’ils ont pris un bateau américain, s’imaginant que les USA paieront une rançon et qu’ils pourront ainsi conduire de belles voitures à New York. Et s’ils deviennent de plus en plus agressifs, ce n’est que face à une panique grandissante. Le film ne traite en fait pas tant de la façon dont le capitaine sauve son bateau que de la façon dont les pirates prennent lentement conscience qu’ils ont emprunté, dans leur quête d’une vie meilleure, une voie sans issue et qu’ils se retrouvent livrés à eux-mêmes. Et leur situation désespérée de contraster avec une certaine arrogance du capitaine qui se permet de dire aux somaliens qu’il est facile de ne pas tomber dans le crime pour survivre et qui s’imagine qu’il suffit de dire « j’ai soif » pour avoir de quoi boire en Somalie, quand c’est l’exploitation des terres africaines par les pays riches qui poussent les pirates à agir de la sorte. Un point de vue qui aurait pourtant dû plaire chez Télérama…
Le capitaine, que le film dépeint comme l’Américain de base, est assez logiquement interprété par ce brave Tom Hanks, à qui le rôle va comme un gant. Après ses excellentes interprétations dans Cloud Atlas, l’acteur confirme qu’on peut lui espérer un nouvel élan dans sa carrière. On découvre également Barkhad Abdi, l’interprète de Muse, le capitaine des pirates, personnage le plus réussi du film. Pourtant le film démarre mal, puisqu’on y voit non pas un, mais deux équipages aborder le cargo : l’un, piloté par ce personnage, d’apparence très chétive et modeste, l’autre dirigé par un homme agressif et prétentieux. Alors que le spectateur craint une fin du style « le premier va devenir gentil et va aider le capitaine à combattre le second qui sera devenu très méchant », il est pris totalement au dépourvu lorsque l’on révèle Muse comme un homme qui cache son véritable caractère et qui n’hésite pas à tuer pour se faire respecter, montrant que lui seul sera un adversaire à la taille de Rich Phillips. On ne sait pas quelle est la véracité de cette scène, mais si celle-ci est fictive, elle est bien pensée. Et si elle est factuelle, elle est bien amenée.
Sur la forme, le film est bien plus critiquable. Car si John McTiernam a révolutionné la forme des films d’action en utilisant un montage nerveux et une caméra « tremblante » dans Une Journée en enfer, Paul Greengress a poussé le procédé dans ses retranchements. Il aurait tort de s’en priver, d’ailleurs, car quand on ne bénéficie pas du talent d’une Thelma Schoonmaker, d’un Angus Wall ou d’un Kirk Baxter, le procédé consistant à filmer avec une caméra tremblotante des gros plans montés en chaîne est un moyen efficace de créer une sensation de rythme et de dégoter l’Oscar du meilleur montage. Cela a marché avec Démineurs, Argo, La vengeance dans la peau, La chute du faucon noir, Traffic et Il faut sauver le soldat Ryan – six films sur les quinze derniers lauréats, mine de rien – et on peut d'ores et déjà dire que ça marchera cette année encore avec Capitaine Phillips. Un procédé totalement artificiel qui, s’il peut fonctionner dans des scènes de conflit ou de panique, paraît grotesque lorsqu’il intervient pendant un gros plan sur une main ou un écran d’ordinateur. Il paraît que c’est pour accroître un sentiment de réalisme, Greengrass s’imaginant probablement que les gens normaux gigotent dans tous les sens… Peut-être même qu’il fait cela pour compenser le comportement parkinsonien supposé des spectateurs.
Mais ne soyons pas si dur, car à dire vrai la mise en scène du réalisateur s’est améliorée, et son film est bien plus lisible que ses précédents, en grande partie grâce à un montage moins hystérique et un réel souci de rendre l’action filmée compréhensible. Et aussi grâce à des des temps de pause, choses qui avaient grandement manqué dans la trilogie des Jason Bourne, tellement intense qu’il était paradoxalement difficile de maintenir en haleine le public à qui on ne la fait pas et qui finit forcément par se lasser. Greengrass arrive même à créer un véritable suspense qui va crescendo jusqu’au climax, terrible mais très efficace, sans laisser au spectateur le temps de sentir le temps qui passe, et en cela, c’est une réussite dont il serait idiot de se priver…
7/10