Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film franco-italien sorti le 16 octobre 2013
Réalisé par Fabio Grassadonia et Antonio Piazza
Avec Saleh Bakri, Sara Serraiocco, Mario Pupella
Drame
Salvo est un homme de main de la mafia sicilienne, solitaire, froid, impitoyable. Alors qu'il s'introduit dans une maison pour éliminer un homme d'une bande rivale, il découvre Rita. La jeune fille est aveugle et assiste impuissante à l'assassinat de son frère. Quelque chose d'extraordinaire se produit lorsque Salvo décide de laisser la vie sauve à ce témoin. Désormais, hantés l'un et l'autre par le monde auquel ils appartiennent, ils sont liés à jamais.
Le Festival de Cannes est un moment particulier dans le paysage cinématographique mondial. C’est en effet, parmi les festivals consacrés au 7ème art, le seul à être médiatisé pour d’autres motifs que la célébration du cinéma. Ainsi Cannes, qui n’est pourtant pas à la base la ville la plus folichonne de France, se découvre des airs de Babylone et se pare de ses meilleurs atouts pour animer des nuits endiablées qui feront les joies des festivaliers non cinéphiles – la couverture médiatique par Canal + de ce qui devrait être un évènement est assez symptomatique à cet égard. Au point que le festival français paraît grotesque à côté des mastodontes que sont la Berlinale et la Mostra, délivrant son lot de critiques qui, en l’espace de moins de deux semaines, feinteront de s’intéresser au cinéma asiatique et africaine, avant de retourner dans le monde réel où la quasi-totalité des films distribués en France sont d’origine anglo-saxonne ou française.
Il arrive pourtant que des réalisateurs se révèlent à travers un premier film intéressant voire novateur, en particulier dans les sélections parallèles. En 2011, c’était le cas de Gerardo Naranjo, metteur en scène à l’origine du très bon Miss Bala, qui prouvait que le cinéma mexicain était capable du meilleur. Sa révélation rappelait celle de Hong-jin Na avec The Chaser quelques années plus tôt. Mais si personne ne doutait de l’avènement du cinéma sud-coréen ou mexicain, celui du cinéma italien n’était pas évident. Il semblerait en effet qu’à l’instar de la France, l’Italie ne se soit jamais vraiment remis de son cinéma des années 70 et peine à se renouveler, voire à casser les codes. Et si le très surprenant – mais également très ennuyeux – Il Divo ou encore Vincere avaient marqué par leur esthétisme qui tranchait alors avec ce qui se faisait, on attend toujours le film qui annoncerait un renouveau du cinéma italien.
C’est dans ce contexte qu’arrive Salvo, premier film d’un duo composé de Fabio Grassadonia et d’Antonio Piazza. Cette production modeste – caractérisée par les cinq logos inconnus chez nous qui apparaissent avant le début du film – raconte une tranche de la vie d’un tueur à gage qui se lie avec la sœur d’une de ses victimes. Le film reçut un accueil critique favorable et obtint même le grand prix de la semaine de la critique, ainsi que le prestigieux grand prix Nespresso. Voyons donc ce que nous réserve cette œuvre cinématographique qui fleure bon le commerce équitable…
Autant le dire d’emblée : le film n’est pas mauvais, il offre même de très bonnes scènes. Le problème est qu’il est très inégal et ne semble lui-même pas savoir où il veut en venir, comme si les réalisateurs, portés par l’enthousiasme provoqué par ce premier grand projet, avaient voulu mettre toute leur future filmographie dans Salvo. Ainsi, le film commence par des plans sur le héros, allongé quasiment nu sur un lit dans une chambre miteuse animée par le bruit provoqué par la clim. On comprend que la région subit une importante vague de chaleur et est sujette à de nombreuses pannes de courant. Pourtant, hormis à un moment, et de façon très discrète, cet élément, pourtant anxiogène et cinégénique, ne sera jamais repris. On continue sur une brève scène de fusillade qui aboutira à un premier meurtre de sang froid. Vient ensuite la scène où Salvo rencontre Rita, la sœur aveugle de sa prochaine cible, qui montre une partie de cache-cache à la mise en scène intéressante qui rappelle le climax du film espagnol Les Yeux de Julia. C’est à partir de là que le Salvo part dans trois directions différentes sans jamais réussir à les lier harmonieusement.
Le premier fil conducteur est l’évolution personnelle du personnage principal, un homme taiseux, manifestement respecté par les siens et crains par un couple qui le sert – on ne sait d’ailleurs pas la nature du lien que ce dernier a établi avec le héros. De silencieux et désagréable – il ne prend même pas la peine de saluer celle qui fait le ménage chez lui – il apprendra petit à petit à servir les autres, ce qui donnera quelques scènes touchantes mais n’allant jamais au bout de leur idée. Au passage, Salvo est interprété par une « gueule », celle de Saleh Bakri, étrange acteur que l’on pourrait décrire comme étant un habile mélange d’Arnold Schwarzenegger et d’Alain Delon. Cette dernière ressemblance n’est probablement pas une simple coïncidence puisque Salvo pourrait être présenté comme un lointain cousin latin du Samouraï de Jean-Pierre Melville. Hélas, si l’on veut bien croire que l’acteur fait de son mieux – il joue plutôt bien – on ne peut qu’admettre que celui-ci n’a pas le charisme nécessaire pour tenir un tel film sur ses épaules, ce qui est bien regrettable quand on n’a à tout casser qu’une dizaine de lignes de dialogue.
Le deuxième fil conducteur est celui qui suit Rita, la jeune aveugle. Il faut d’ailleurs noter que Rita est le titre d’un court-métrage tourné par le duo de réalisateur, qui montrait comment une jeune aveugle réagissait à l’entrée par effraction d’un inconnu chez elle. Pour mettre en valeur son handicap, les réalisateurs insistent au début du film sur les yeux de Salvo, et utilise des plans séquences sur le visage de la fille lorsque celle-ci déambule pour faire ressentir la peur de l’inconnu, en particulier durant les massacres dont elle est témoin. Par ailleurs, pour renforcer cette sensation, l’équipe a travaillé le son de façon très astucieuse il faut bien le reconnaître. L’idée est donc plutôt intéressante. Problème : il semblerait que, comme le héros, les scénaristes ne savaient pas trop quoi faire d’elle, et ce qui aurait pu donner une histoire d’amour – ou du moins de syndrome de Stockholm – intéressante, le film s’embourbe dans un final absurde. On regrettera par ailleurs que le synopsis révèle que Salvo est le prénom du héros, alors que ce dernier ne le donne à Rita – et au spectateur par la même occasion – qu’à la fin, ce qui aurait pu constituer une bonne « révélation ».
Reste alors le troisième axe, de loin le plus intéressant, mais malheureusement le moins traité. Le film se déroule en Sicile, et prend pour cadre le milieu de la mafia. La crise passant par là, la très classe famille Corleone, qui a fui vers le rêve américain, a laissé sa place à une mafia misérable qui vit dans des appartements miteux, en mangeant à même la conserve déposée sur une assiette en plastique. Et quand elle se décide à prendre la vaisselle de qualité supérieure, c’est pour renforcer le caractère pathétique d’un poisson visiblement pas très frais accompagné de deux tranches de citron. Cette mafia, à commencer par son parrain, personnage intriguant mais peu développé, regrette cette époque bénie où les usines fonctionnaient encore, où elle enterrait des dizaines de cadavre dans des terrains vagues. Ce n’est d’ailleurs peut-être pas un hasard si à quelques moments – les scènes de soirée dans les appartements – le film adopte un style très 70s, que ce soit dans l’allure des personnages ou dans l’éclairage. Certaines scènes laissent ainsi transparaître une mélancolie qui aurait gagné à être davantage traitée par le scénario.
Mais hélas, jamais ces trois axes ne seront liés d’une façon convaincante, les auteurs préférant un naturalisme et un réalisme ennuyeux – de mémoire, seul Les Fils de l’Homme d’Alfonso Cuaron a réussi à transcender le style documentaire – qui occupent bien des vides. Salvo est typiquement le genre de film qui aurait pu durer deux fois moins longtemps, tant certaines scènes font du remplissage. Cela est d’autant plus regrettable qu’à de très nombreuses reprises, le spectateur se dit que telle ou telle idée narrative aurait pu faire un très bon film si on avait pris le temps de la développer un peu plus. Reste à saluer l’intention et les dix dernières minutes, qui rappellent que le film a de bons côtés.
4,5/10