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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Mea Culpa

Film français sorti le 5 février 2014

Réalisé par Fred Cavayé

Avec Vincent Lindon, Gilles Lellouche, Nadine Labaki

Thriller

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Malgré la réputation qu’a le cinéma français, considéré comme un gros fournisseur de pensums insupportables et prétentieux techniquement à côté de la plaque – ce qui est partiellement vrai, ne nous le cachons pas – la France a aussi ses talents, plus ou moins reconnus à leur juste valeur. Tout le monde connaît Jacques Audiard, réalisateur talentueux à l’origine des deux poids lourds que sont Sur mes lèvres et Un prophète. Michel Hazanavicius connut quant à lui son heure de gloire avec le très bon et unanimement salué The Artist qui prouvait qu’en termes de mise en scène, la France peut être très bonne. Enfin, Florent Emilio Siri livra avec Nid de Guêpes un film de genre violent qui, s’il ne cassait pas la baraque du point de vue scénaristique, bénéficiait d’une mise en scène soignée et parfois audacieuse, et si Cloclo pouvait décevoir par sa linéarité désespérante, il était indéniable qu’il était le film français le plus abouti sur le plan technique l’année dernière.

Un autre metteur en scène doit être cité ici. Sorti de nulle part – du moins pour qui ne fréquente pas le monde du court-métrage – le très sympathique Fred Cavayé réalisa Pour Elle en 2008, qui avait tout pour faire l’effet de la bombe que ce film était réellement. Parce qu’en plus d’être excellemment bien joué – en révélant le charisme badass de Vincent Lindon qui, avouons-le, n’était pas des plus évidents jusqu’alors – le film avait le mérite de mettre l’humain au cœur d’un film à suspense très bien ficelé. À des années lumières d’Espion(s) – ennuyeuse mais pas méchante production de Nicolas Saada qui n’assumait clairement pas son statut de thriller – Pour Elle enchaînait les scènes effarantes de tension et les séquences dialoguées parfaitement maîtrisées, comme ce face-à-face court mais intense entre Vincent Lindon et Olivier Marshal. Le second film du réalisateur, À bout portant, amorça un virage plus ou moins heureux. Si le film enchaînait avec maestria les séquences d’action – dont un climax hallucinant dans un commissariat – son metteur en scène montrait un certain désintérêt pour tout le reste. Il en ressortait une production haute en adrénaline, bien jouée – avec non pas un mais trois badass, dont Gilles Lellouche, dont cette partie de la personnalité avait déjà été explorée dans le sympathique Ne le dis à personne de Guillaume Canet – mais peu émouvante finalement. Mea Culpa, le troisième film de Cavayé peut être considéré comme une synthèse des deux précédents.

Après « Vincent Lindon sauve sa femme » et « Gilles Lellouche sauve sa femme enceinte », voici donc « Gilles Lellouche et Vincent Lindon sauvent la femme et le fils de Vincent Lindon, et leurs propres miches » pour résumer simplement. Dès le départ, le film fait peur par les multiples poncifs qu’il utilise : un antihéros traumatisé par un accident, un père absent qui n'assiste pas à la compétition de judo à laquelle participe son fils, le gamin qui pose les questions qui dérangent tombant comme un cheveu sur la soupe – « Pourquoi il a été en prison mon papa ? », l’ex qui s’est mise en couple avec un boulet, etc… On se dit alors que l’on tombe sur un copié-collé de tout ce que le cinéma anglo-saxon a fourni comme revenge movies, et à raison en partie. Par ailleurs, la relation père-fils mis en avant dans la bande-annonce est sous-exploitée, et c’est d’ailleurs la plus grosse déception que nous fait subir le film. Mais alors que sauver ? Déjà pour commencer quelques très bonnes idées scénaristiques, hélas trop ponctuelles, à commencer par une séquence d’interrogatoire dans un hôpital qui peut être considérée comme la plus originale du genre depuis un bon petit moment, ainsi que par trois petites sous-intrigues traitant de la relation maître-esclave hélas bien trop peu traitées. Ajoutons à cela une séquence de cache-cache qui n’est pas sans rappeler le final de La Nuit nous appartient de James Gray. La sous-intrigue de l’accident de voiture, même si elle justifie le titre, ne sert à rien, sinon à justifier le caractère mutique et minable d’un homme qui se débat pour se sentir exister. Le problème n’est donc pas que Mea Culpa ne propose pas d’idée, mais qu’au contraire, ses propositions soient trop axées sur la mise en scène et pas assez sur l’histoire. Mais cela n’est pas sans apporter une qualité de poids.

Car disons-le tout net, même si cela peut paraître audacieux : de mémoire d’Ecran Masqué, aucun film français n’avait à ce jour été aussi bien mis en scène, ni aussi bien filmé, ni aussi bien monté. C’est bien simple : Fred Cavayé est un réalisateur de génie, sans aucun doute le seul en France à pouvoir prétendre égaler un jour Michael Mann. Son désintérêt flagrant pour le scénario « scénarisant » font de lui le seul metteur en scène français livrant ses idées principalement par les images. Ne serait-ce que parce qu’il utilise intelligemment la mise au point de son objectif pour signifier, à des endroits différents et parfois à plusieurs reprises la peur, l’isolement et la réconciliation. Il faut bien remonter jusqu’à la magistrale apparition du regretté Philipp Seymour Hoffman dans The Master de Paul Thomas Anderson pour avoir une utilisation aussi intelligente – voire dans ce cas précis plus impressionnante – de la mise au point. De même, Cavayé arrive à créer de la tension simplement en évoquant la sortie ou l’entrée d’un tunnel ferroviaire en plaçant une fenêtre dans un arrière-plan plutôt que de faire des plans larges façon La Mort aux Trousses, et arrive à provoquer l'angoisse d'une mort violente imminente rien qu'en filmant en arrière-plan des rails. Il faut d’ailleurs ajouter à cela que le film est esthétiquement incroyable, invoquant Drive et Only God Forgives sur le plan de la photographie – le fait que Cliff Martinez compose la musique du film n’est pas anodin – et que les séquences d’action, de la fusillade dans un club qui n’a rien à envier à Collateral au final incroyablement violent dans le TGV Paris-Marseille, ridiculisent cruellement toute les daubes que les studios EuropaCorp tentent désespérément d’imposer comme norme de films d’action à la française.

Il faut dire qu’il y a déjà une différence de taille avec les idioties produites par la boîte de Luc Besson – dont la chute vertigineuse ne doit pas faire oublier qu’il a fait à une époque de très bons films de genre lui-aussi. Chose extrêmement rare pour un film français : tous les acteurs sonnent tout le temps juste, et Vincent Lindon est extraordinaire en homme mutique blessé par la vie, son interprétation surpasse largement celles de Ryan Gosling dans les deux derniers films de Nicolas Winding Refn susnommés. Même si le scénario est bateau, le film montre de très belles séquences de dialogues, émouvantes et justes. En plus d’avoir un sens du cadre, Fred Cavayé confirme qu’il est un excellent directeur d’acteur. Il a par ailleurs un très bon sens du rythme comme le prouve l’excellent travail fait sur le montage - la bande-annonce était déjà bien montée, ce qui est bon signe comme nous le rappelle régulièrement David Fincher - en particulier durant les dix premières minutes du film présentant les deux héros qui, en termes de séquence d’ouverture, se posent là.

Aucun doute donc sur le talent qu’a Cavayé pour rendre un film cohérent, tendu, juste, et pour mettre en place de très bonnes scènes d’action ou d’autres, plus calmes. Mais alors pourquoi si peu d’écho pour ses films, quand les très anodines, et surtout très moches productions d’Abdellatif Kechiche provoquent des états de transe chez les critiques ? La réponse est simple : Fred Cavayé n’a réalisé, à l’exception de Pour Elle, que des films se basant sur une trame élémentaire un peu cliché pour expérimenter des idées de mise en scène. À l’évidence, Cavayé se moque de l’histoire en elle-même. S’il est tout à son honneur de faire des films qui plaisent au public sans prendre ce dernier pour un con ou un porte-monnaie sur pattes, il ne faudrait pas que le réalisateur se mette à considérer que le cinéma est un art qui se base uniquement sur l’image – idée aux antipodes des films de Maïwenn mais pas forcément préférable. Il a à l’évidence toutes les qualités requises pour faire un équivalent français de Heat. Espérons qu’il le fasse un jour…

8/10

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