Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film canadien sorti le 21 mai 2014
Réalisé par David Cronenberg
Avec Julianne Moore, Mia Wasikowska, John Cusack,...
Drame
A Hollywood, la ville des rêves, se télescopent les étoiles : Benjie, 13 ans et déjà star ; son père, Sanford Weiss, auteur à succès et coach des célébrités ; sa cliente, la belle Havana Segrand, qu'il aide à se réaliser en tant que femme et actrice. La capitale du cinéma promet aussi le bonheur sur pellicule et papier glacé à ceux qui tentent de rejoindre les étoiles : Agatha, une jeune fille devenue, à peine débarquée, l'assistante d'Havana et le séduisant chauffeur de limousine avec lequel elle se lie, Jerome Fontana, qui aspire à la célébrité. Mais alors, pourquoi dit-on que Hollywood est la ville des vices et des névroses, des incestes et des jalousies ? La ville des rêves fait revivre les fantômes et promet surtout le déchainement des pulsions et l'odeur du sang.
Désormais institutionnalisé, l'ancien méchant garçon qui scandalisait les bonnes moeurs avec ses films de série B corrosifs et écoeurants continue de s'émousser les crocs afin de satisfaire la petite élite huppée qui l'a dressé tardivement sur un piédestal. N'ayant pas l'audace suicidaire d'un Larry Clark vers lequel il lorgne timidement, Cronenberg livre une étude de moeurs à la subtilité toute éléphantesque. Pour une fois complètement déconnecté du réel, le cinéaste canadien s'enlise dans les clichés dépassés et la provoc' de festival. Autant dire que le résultat final est aussi insignifiant que déprimant.
David Cronenberg fait parti de ce groupe de cinéastes dont la reconnaissance critique tardive semble s'être faite au détriment de la qualité de ses derniers travaux. Plus le réalisateur canadien a été acclamé par une presse qui le conspuait et le méprisait autrefois, plus il a perdu son aptitude à évoquer, à frapper, à questionner et à choquer cinématographiquement parlant. Avant qu'ils ne l'adulent inconditionnellement, les critiques bourgeois regardaient pourtant de (très) haut les "séries B" brillantes qu'il avait réalisé pendant les années 1970 et 1980, toutes empreintes d'une subversion latente et maligne qui troublait davantage le spectateur que les mémorables fulgurances gores qui les émaillaient. Non seulement Cronenberg était indéniablement un "auteur", immédiatement reconnaissable car hanté par des problématiques et des peurs récurrentes, mais en plus il se servait d'un genre de productions alors largement conspué pour livrer des portraits au vitriol d'une société contemporaine aliénée par des obsessions aussi morbides que troublantes. Aujourd'hui, rares sont ceux qui oseraient contester la modernité des discours qui soutenaient Videodrome, La Mouche ou encore Faux-semblants.
Après Crash, son adaptation courageuse et fascinante du roman pornographique - réputé inadaptable - de J.G. Ballard, ce fut la débandade. Cronenberg reçut le Prix Spécial du Jury au Festival de Cannes et devint un abonné de la Croisette. Y a-t-il u un lien de cause à effet ? En effet, Cronenberg enchaina aussitôt après avec un pensum psychanalytique bavard (Spider) et une variation vidéoludique datée (et parfois hors sujet) de Videodrome avec le daté eXistenZ. Le cinéaste canadien eut un sursaut momentané avec le dérangeant History of Violence, malgré ses vingt dernières minutes sursignifiant son propos de manière ridicule, puis plongea dans un académisme gentiment ennuyeux à l'occasion des Promesses de l'ombre (sauvé de justesse par une fantastique scène de bagarre dans un sauna) et de A Dangerous Method. On avait laissé Cronenberg avec Cosmopolis, l'adaptation controversée de l'ouvrage éponyme de Don DeLillo. S'il est indéniable qu'il est plein de défauts et de passages embarrassants, le précédent long métrage de Cronenberg avait pour lui un postulat de départ original, une ambiance pour le moins déroutante et un certain nombre de séquences marquantes.
L'avantage de Cosmopolis est qu'il était difficile de l'oublier après la fin de la projection, que l'on ait aimé ou non le long métrage. La nature excessivement verbeuse et digressive de l'intrigue amenait cependant Cronenberg à atteindre une sorte de point de non retour qui allait déterminer la tonalité du reste de sa carrière. Soit le réalisateur allait retourner vers un cinéma plus viscéral et moins causant, refermant ainsi la boucle avec le début de son parcours ; soit il allait définitivement s'enterrer dans cette voie. Son nouveau film intitulé Maps to the stars est tristement révélateur : le metteur en scène canadien a choisi de privilégier la seconde (et peu réjouissante) option. Ainsi, Cronenberg se satisfait à présent de filmer des personnages parlant de leurs problèmes plutôt que d'offrir des représentations purement visuelles des troubles qui les assaillent. On s'en contenterai la mort dans l'âme si ces deux heures, uniquement composées de séquences montrant des gens en train de discourir sur leurs traumas et leurs angoisses, ne servaient pas en plus un propos consternant et vieillot.
On pouvait certes regretter l'avant-gardisme visionnaire qui caractérisait auparavant le cinéaste canadien, au moins ses derniers longs métrage cherchaient encore à parler de maux contemporains - même eXistenZ le faisait en analysant l'addiction aux jeux vidéos, bien qu'il ne comprenait strictement rien aux spécificités du média auquel il s'attaquait. L'ennui majeur de Maps to the stars est qu'il fait une critique acerbe de la superficialité du milieu hollywoodien en enchainant les poncifs éculés et les vieilles piques provocatrices qui ont perdu toute corrosivité depuis le siècle dernier. Avec une subtilité toute pantagruelique, Cronenberg nous présente donc sa version de la Babylone (dépravée) du 7ème art : une société du spectacle dans laquelle le superficiel et l'apparence prime ; un milieu fermé dans lequel les riches évoluent, baisent et se droguent ; un quartier dans lequel se cotoient les désillusions amères et les rêves sur le point d'être brisés. Les gourous du fric y cotoient de jeunes têtes-à-claques tandis que des célébrités vieillissantes essayent de rester sur le devant de la scène malgré la pression de starlettes névrosées.
Drogue, artificialité, gloires passées, crises de jalousie, orgies dépravées, consanguinité,... Rien de bien neuf sous le soleil californien. Cronenberg a tellement peu de choses à dire sur ce milieu si facilement caricaturable qu'il incorpore à son intrigue deux ou trois relations incestueuses - résolumment hors champ évidemment, puisqu'il ne s'agirait pas d'aller trop loin dans la provocation - qui ne choqueront que les deux ou trois du fond qui n'ont pas encore vu un de ces épisodes de la série Game of Thrones que la chaine HBO diffuse en "prime time". Le réalisateur a beau répéter qu'il s'agit d'un projet qu'il cherche à concrétiser depuis plusieurs années, sa mise en scène est d'une transparence assez inédite de sa part. Seule une séquence de meurtre barbare - rappelant que le bonhomme a un jour été l'un des maîtres du cinéma gore - vient sortir le spectateur de sa torpeur avant de le replonger dans une gêne sans commune mesure lors d'une scène d'immolation aux effets spéciaux absolument indignes.
Le casting pourrait être le seul élément à sauver de l'affaire s'il n'était pas aussi bancal. Les prestations de John Cusack et d'Olivia Williams sont anodines quant elles ne sombrent pas occasionnellement dans un surjeu crispant. Néanmoins, ce n'est rien comparé à la prestation forcée d'une Julianne Moore se fourvoyant dans l'hystérie la plus totale. Si cette démarche fait illusion lors des cérémonies à récompenses, le résultat qu'elle donne à l'écran est plus agaçant et désolant que follement réjouissant. Au sein de la distribution, seuls Robert Pattinson et Mia Wasikowska s'en sortent honorablement sans céder à l'appel séduisant de l'outrance. Certes, la caricature est tellement appuyée qu'elle en devient parfois (volontairement) grotesque et amusante, mais la visée globale du projet est beaucoup trop vaine pour enthousiasmer le public. Cronenberg étant incapable d'offrir un regard original sur un sujet déjà amplement débrousaillé par des oeuvres autrement plus amples et intelligentes (Le Boulevard du crépuscule, Mulholland Drive,...), son film se révèle aussi inintéressant qu'anecdotique - un peu à l'image de la bande originale de Howard Shore que l'on a connu franchement plus inspiré.
3 / 10