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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Oldboy

Film américain sorti le 1 janvier 2014

Réalisé par Spike Lee

Avec Josh Brolin, Elizabeth Olsen, Sharlto Copley,...

Thriller

A la fin des années 1980, un père de famille est enlevé sans raison et est séquestré dans une cellule. Il apprend par la télévision de sa petite prison qu'il est accusé du meurtre de sa femme. Relâché vingt ans plus tard, il est contacté par celui qui l'avait enlevé...

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Il est tentant de limiter le dernier film de Lee à un nouveau remake U.S. d'un classique asiatique afin de s'en attribuer les mérites aux yeux d'un public allergique aux sous-titres. Mais sa genèse compliquée, son accouchement douloureux et son résultat aussi frustrant qu'absurde en font l'un des ratages les plus fascinants que l'on ait pu voir au cinéma depuis longtemps. Oeuvre bâtarde charcutée en dépit du bon sens portée par un casting incroyablement inégal et sublimée par une mise en scène d'une virtuosité indéniable, ce "revenge movie" balance péniblement entre hommage, exercice de décalquage, série B fun à la violence décomplexée et drame très noir. 

En mai 2004, la Croisette subissait de plein fouet la vague sud-coréenne avec la projection du Old Boy de Park Chan-wook. Ce film de vengeance adapté du manga japonais éponyme sidéra par sa noirceur, sa violence, son brio et ses ruptures de ton incensées aux yeux d'un public occidental qui ne goutait plus qu'au polar américain depuis près de trois décennies. Le film révélait un cinéaste talentueux, qui avait déjà derrière lui une carrière pour le moins fourni, et allait être suivi par les révélations non moins fracassantes de Bong Joon-ho avec ce bijou qu'était Memories of Murder, puis de Kim Jee-woon un peu plus tard avec Deux Soeurs et surtout le mémorable A Bittersweet Life. S'il échoua à conquérir la Palme d'Or qu'un Quentin Tarantino visiblement contraint dû décerner à Farenheit 9/11, l'oubliable documentaire-pamphlet-défonçeur de portes ouvertes réalisé par Michael Moore, puisqu'il était de bon ton d'afficher clairement son anti-américanisme à l'époque de la seconde Guerre en Irak menée par le président bouffon George W. Bush, Old Boy parvint à grapiller un Grand Prix de consolation et reçut un accueil critique et public conséquent. En peu de temps, le long métrage se vit même attribuer - peut-être de manière un poil excessif - le statut de "classique du 7ème art".

Troublé par cette soudaine irruption du cinéma coréen sur ses plates-bandes, Hollywood, qui n'a jamais été la dernière à réccupérer les talents étrangers un peu originaux pour les placer dans un moule visant à les américaniser, a évidemment lancé peu de temps après un projet de "remake" qui fut suivi, dans la plupart des cas, de malheureux autres. L'Asie devenait hype et on refaisait à New York ou à Boston des intrigues qui s'étaient déroulées au préalable dans ces métropoles non moins fascinantes que sont Séoul ou Hong Kong. Pourtant, il a fallu dix laborieuses années pour qu'un Old Boy U.S. soit enfin visible dans un cinéma. Car le projet n'est finalement pas si banal et anodin qu'il apparait de prime abord. On pourrait même dire que par bien des aspects, il pouvait révéler un certain intérêt lorsqu'on revoit la liste des artistes qui s'y sont retrouvés attachés. A un moment donné, Steven Spielberg, alignant alors de magnifiques films déprimants comme La Guerre des Mondes et Munich, devait en tenir les rênes avec Will Smith dans le rôle principal. S'en est suivi un interminable jeu musical voyant Matthew Vaughn et Danny Boyle flirter avec le poste de metteur en scène, Rooney Mara et Mia Wasikowska s'intéresser au personnage féminin ou encore Christian Bale et Colin Firth tourner de leur côté vers le rôle du méchant.

Autant de propositions qui devaient être bien différentes les unes des autres. On pourra longtemps pleurer de ne pas pouvoir visionner l'une d'elles mais cette nouvelle version n'était pas privée de surprises. D'abord par le metteur en scène qui a finalement été choisi. Certes, Spike Lee (La 25ème HeureMalcom XInside Man) est à l'instar d'un M. Night Shyamalan sur une vertigineuse pente descendante. Mais le voir sur un tel projet, apparemment assez éloigné de ses habituelles préoccupations sociales, intriguait. A cela s'ajoutait une distribution qui ne manquait pas de charme entre un Josh Brolin que l'on sait toujours impliqué - bien qu'il ait un goût prononcé pour les films morts-né, une Elizabeth Olsen qui venait d'être révélée par sa forte prestation dans Martha Marcy May Marlene, et une galerie de gueules comme Samuel L. Jackson et Sharlto Copley en tant que seconds couteaux. Enfin, il y avait Mark Protosevich au scénario. Ce dernier est le scénariste maudit par excellence puisque la plupart de ses scripts brillants et souvent sombres se sont retrouvés littéralement salopés par des producteurs terrorisés. Au lieu d'un film d'anticipation mixant batailles barbares, séquences horrifiques et réflexions philosophiques sur la nature humaine, sa version de Je suis une Légende est devenu un "blockbuster" enfantin aux effets digitaux hideux. Au lieu d'une aventure médiéval mélant Vikings, mythologie nordique et super-héros, son Thor se transforma en une tambouille inodore et barbante se déroulant pour moitié dans un blède paumé aux Etat-Unis.

Mais la malédiction continue de poursuivre le pauvre Mark. De toute évidence, on retrouve la noirceur et la violence qui caractérisaient déjà certains de ses scripts avortés. On pourrait même voir dans la première demi-heure montrant un héros "seul" au monde dans sa cellule une relecture du calvaire que subissait sa version de l'antihéros Robert Neville du roman de Richard Matheson. On pourrait même être surpris par le degré de sadisme dont font preuve certaines séquences - notamment la torture du personnage de Samuel L. Jackson qui était un peu plus "soft" dans le film coréen - alors que Hollywood est moins encline à l'ultraviolence que le cinéma sud-coréen. L'ennui principal de cet Old Boy vient avant tout de son montage qui entraine une série d'effets pervers ruinant littéralement le long métrage. On a parlé de l'existence d'un film de trois heures qui aurait ensuite été coupé de moitié par les producteurs. Cette version a-t-elle vraiment existé ou cette précipitation dans l'enchainement des séquences est-elle un choix voulu par Spike Lee ? Au final, peu importe car le résultat demeure le même et est sans appel.

Il y a d'abord l'implication émotionnelle qui est strictement impossible. Si les scènes fonctionnent correctement prises une à une, leur agencement engendre un problème de rythme et de tonalité qui brise la suspension d'incrédulité. Prenons un exemple simple : le personnage incarné par Olsen est à deux doigts de se faire violer par cinq sous-fifres et on la retrouve toute mutine la scène suivante avec son sauveur joué par Brolin. De fait, la relation entre les deux personnages ne fonctionne jamais malgré l'implication des comédiens puisque tout est si précipité. On ne comprend pas leur soit-disant alchimie puisqu'ils semblent toujours s'être rencontrés dix minutes avant. L'enquête elle-même parait d'une facilité aberrante tant il suffit à Brolin d'utiliser son smartphone pour trouver des réponses à ses questions. Seul la partie montrant son incarcération prend son temps. Le reste va à toute allure au détriment de l'interprétation des acteurs qui sont déjà loin d'être tous aussi convainquant que l'on aurait pu l'espérer. Véritable bloc de chair et de muscles, Josh Brolin se donne à fond et tente de concurrencer, parfois avec succès, la sauvagerie de Choi Min-sik. Olsen se démène pas trop mal même si les coupures au montage tendent à rendre certaines de ses réaction (bien jouées) complètement incohérentes. Jackson est égal à lui-même tandis que Copley affuble un accent "british" si forcé que l'on ne sait jamais si le caractère grotesque de son "bad guy" est voulu ou involontaire.

Car le deuxième ennui de ce montage speedé est de rendre trop radicales les ruptures de ton que tente de conserver le "remake". L'un des intérêts qui aurait pu justifier l'existence du film de Lee était  de transposer l'histoire dans un environnement strictement américain. Le film d'horreur cannibale We Are What We Are de Jim Mickle avait opté pour ce parti pris en reprenant l'histoire de l'original mexicain et Scorsese avait judicieusement placé l'intrigue d'Infernal Affairs au coeur de la ville difficile de Boston. Dans le cas d'Old Boy, le film se déroule dans une ville américaine mais Lee semble tout faire pour y inclure des détails rappellant la nature asiatique de la trame d'origine. Au lieu de se démarquer radicalement, Lee ne cesse de faire des clins d'oeil complices aux spectateurs comme pour lui rappeler que son propre film n'est qu'une tentative de copie d'un autre. Est-ce un hommage assumé ou une paresse imposée par les producteurs que de replacer un poulpe dans un restaurant, faisant ainsi écho à une fameuse scène polémique du film de Chan-wook au cours de laquelle le héros dévorait une pieuvre vivante ? Et cette reprise de l'assaut au marteau, qu'est-elle supposée signifier ?

Celle-ci concentre justement le noeud du problème touchant le film de Spike Lee : être à la fois hommage appuyé à l'un des plus brillants plans séquences de l'histoire du cinéma - qui voyait un travelling latéral montrant l'interminable lutte de Min-sik, armé d'un marteau, contre une horde ininterrompue d'ennemis - et provocation de la part de Lee qui a décidé de le surpasser parce qu'il est Américain et qu'il se doit de montrer plus de virtuosité qu'un cinéaste sud-coréen moins connu que lui. L'idée a donc été de placer ce combat filmé auparavant dans un couloir en "2D" dans un décor tri-dimensionnel. Mais pour une raison obscure, les producteurs ont exigé de couper le plan séquence, réduisant à néant l'audace formelle. Et il en va ainsi de tout le film : une succession de bonnes idées, de plans séquences sidérants et de passages outranciers complètement anormaux au sein d'une production hollywoodienne qui est perpétuellement sabordée par des exigences de producteurs qui ne devaient pas savoir où ils voulaient aller. "Frustrant" est le qualificatif parfait pour ce long métrage tant l'on peut discerner le grand film - presque digne de son aîné - qu'il aurait pu être si ses ambitions artistiques n'avaient pas été régulièrement brisées.

De ce massacre surnage quelques restes intenses comme la longue incarcération, la torture ignoble du personnage de Jackson ou encore le final plus touchant et moralisateur que l'original qui conserve néanmoins le terrible rebondissement dévastateur du film de Chan-wook. Surtout, le seul vainqueur dans cette affaire est le directeur de la photographie Sean Bobbitt qui s'entrainait déjà aux plans séquences alambiqués afin de livrer un travail encore plus abouti et sublime sur le 12 Years a Slave de Steve McQueen. A plusieurs reprises, la mise en scène du "remake" surpasse l'original. Mais cela ne sera pas en la faveur de Spike Lee puisque le long métrage a reçu un flop retentissant il y a quelques mois. Le retour du cinéaste devra se faire par la petite porte car il n'est pas prêt d'obtenir de nouveau les rênes d'une "grosse" production. Pourtant, on ne s'embête pas vraiment lors de la projection, d'autant plus que le film est court. Le résultat est si foutraque et déconcertant - on ne sait jamais si l'ensemble est sérieux ou s'il vire volontairement à la pantalonnade à l'instar de ce flashback crucial (et en un plan) à la fin du film - qu'on ne peut être que fasciné. Mais ne nous y trompons pas. Ce film très malade est moins passionnant par ce qu'il montre que par ce qu'il laisse entrevoir sur ses coulisses qui doivent être, à n'en point douter, absolument croustillantes.

3.5 / 10

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