Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)
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Film italien sorti le 18 mai 1977
Réalisé par Dario Argento
Avec Jessica Harper, Joan Bennett, Stefania Casini,...
Fantastique, Epouvante-horreur, Thriller
Suzy, une jeune Américaine, débarque à Fribourg pour suivre des cours dans une académie de danse prestigieuse. A peine arrivée, l'atmosphère du lieu, étrange et inquiétante, surprend la jeune fille. Et c'est là qu'une jeune élève est spectaculairement assassinée. Sous le choc, Suzy est bientôt prise de malaises. Et le cauchemar ne fait qu'empirer : le pianiste aveugle de l'école meurt à son tour, égorgé par son propre chien. Suzy apprend alors que l'académie était autrefois la demeure d'une terrible sorcière surnommée la Mère des Soupirs. Et si l'école était encore sous son emprise ?
En 1977 sortit l'un des grands chocs esthétiques de son époque : le film d'horreur baroque Suspiria. Le cinéaste italien Dario Argento, spécialiste du "giallo", livrait à cette occasion son oeuvre la plus folle et la plus mémorable. Si les cinéphiles savent souvent que ce long métrage est une pierre angulaire dans l'histoire du cinéma d'épouvante, la renommée de Suspiria dans l'inconscient collectif est loin d'équivaloir celles - méritées - de L'Exorciste de William Friedkin ou de Shining de Stanley Kubrick. A l'heure où Argento n'est plus que l'ombre de lui-même et où le genre horrifique est gangréné par de pathétiques "remakes", suites et autres "found footages", il est temps de reconvoquer la Mère des Soupirs.
Suspiria ("soupir" en italien) est le premier volet de ce que Dario Argento appelle la "Trilogie des Enfers" - ou "Les Trois Mères". Cette dernière a été complétée par Inferno en 1980 puis par La Terza Madre en 2007. L'origine de ce tryptique vient d'un livre d'un écrivain britannique du XIXème siècle, Thomas de Quincey, intitulé Confession d'un mangeur d'opium, Suspiria De Profundis. Dans ce récit autobiographique, de Quincey évoquait un rêve qu'il avait fait et dans lequel se trouvaient trois soeurs : la Mère des Soupirs (Mater Suspirorium), la Mère des Pleurs (Mater Lachrimarum) et la Mère des Ténèbres (Mater Tenebrarum). A la lecture de ce passage, Argento eut alors l'idée de les représenter sous la forme de méchantes sorcières, chacune ayant droit à son propre long métrage. Au milieu des années 1970, Argento était un cinéaste italien en passe d'être reconnu. Avec son collègue compatriote Mario Bava, il s'était spécialisé dans le "giallo" : un style de thriller mélangeant le film policier, le film fantastique et le film érotique qui devint un genre à part entière grâce à ces deux réalisateurs italiens. Dans les grandes lignes, le "giallo" est une sorte de "whodunit" ("qui a fait ça ?") jalonnée de meurtres extrêmement graphiques tout droit sortis d'un "slasher" et embellie par une mise en scène très esthétisante, aux accents baroques et opératiques.
Après avoir co-écrit avec Sergio Leone, Sergio Donati et Bernardo Bertolluci le scénario du mythique Il était une fois dans l'Ouest à la fin des années 1960, Argento s'était attelé à la mise en scène avec les remarqués L'Oiseau au plumage de cristal et Les Frissons de l'Angoisse qui lui permirent d'affirmer une identité visuelle assez prononcée et de délimiter très clairement le cadre du "giallo" en l'affublant peu à peu d'une aura surnaturelle dont il était dépourvu à l'origine. Ainsi, Suspiria marqua un tournant décisif pour le metteur en scène puisqu'il y embrassait pleinement pour la première fois une intrigue complètement surréaliste. Dario Argento co-écrivit un scénario avec Daria Nicolodi - alors sa petite amie ainsi que la mère d'Asia Argento - dans lequel l'intrigue se déroulait à l'intérieur d'une institution réservée aux enfants de moins de douze ans. Le père de Dario Argento, Salvatore Argento, qui tenait le rôle de producteur sur ce long métrage, les incita à réhausser l'âge des personnages principaux, arguant à raison qu'un film aussi violent avec des enfants serait automatiquement interdit de diffusion. Dario Argento accepta de déplacer son intrigue dans un conservatoire de danse dans lequel étaient logés des adolescents d'une vingtaine d'années. Néanmoins, il refusa de modifier les dialogues de cette histoire - qui restait, malgré le vieillissement de l'héroïne, une relecture horrifique du fameux "Alice au pays des merveilles" - afin d'affubler une naïveté toute enfantine à certains protagonistes. Pour davantage souligner cet effet, Dario Argento demanda entre autres à ce que les poignées de portes soient surélevées afin de faire apparaitre les actrices comme de petites filles.
Vint le moment du tournage. A l'origine, c'était Daria Nicolodi qui était prévue pour interpréter Suzy, mais elle dût laisser sa place à une actrice plus jeune mais aussi (et surtout) plus connue pour des raisons commerciales - Nicolodi apparait malgré tout dans le film en tant que figurante lors de la séquence d'introduction se déroulant dans un aéroport et en tant que doubleuse de la sorcière Helena Markos (la Mater Suspirorum). Cette dernière serait "incarnée" par une ancienne prostituée de quatre-vingt-dix ans que Dario Argento aurait rencontré dans les rues de Rome - le mystère demeure entier puisqu'elle n'est pas créditée au générique. Le réalisateur engagea la très jolie Jessica Harper afin qu'elle prête ses traits à cette innocente héroïne à la beauté virginale - c'est quand même autre chose que de choisir Léa Seydoux pour incarner un rôle semblable dans le récent La Belle et la Bête de Christophe Gans ! L'actrice américaine s'était fait remarquer en jeune chanteuse dans la comédie musicale Phantom of Paradise de Brian De Palma. Elle y apparaissait à la fois comme la muse inspiratrice dudit "Fantôme" et comme la victime hypnotisée d'un diabolique directeur d'une colossale maison de disques. Harper était donc toute indiquée pour ce Suspiria dans lequel elle devait jouer une jeune danseuse devenant la victime de la sorcière dirigeant l'établissement qui aurait pu lui offrir une carrière.
Néanmoins, ce n'est clairement pas grâce à son scénario ou à son casting que Suspiria resta dans les mémoires. L'intrigue est extrêmement simple et, parce qu'elle confronte l'héroïne à un adversaire doté de pouvoirs magiques, elle s'embarrasse nullement de toute notion de réalisme. Les acteurs, à l'exception de Harper, sont parfois loin de livrer des interprétations convainquantes. L'intérêt du film de Dario Argento ne réside absolument pas là et, d'ailleurs, il ne prétend nullement s'appuyer sur ces éléments. Si Suspiria marque autant les esprits trente-six ans plus tard, c'est avant tout par l'avant-gardisme de sa mise en scène, d'une modernité encore évidente aujourd'hui. Dario Argento ne mise pas tant sur ses comédiens et ses dialogues que sur les mouvements de sa caméra, ses effets de lumière, son emploi radical des couleurs, son montage et sa musique aussi envoutante qu'omniprésente pour instiller une peur viscérale chez le spectateur. A l'instar du passionnant L'Antre de la Folie de John Carpenter, c'est par la peinture d'un monde anormal que le cinéaste italien parvient à orchestrer un malaise palpable mais souvent sous-jacent. C'est de l'étrange étrangeté de ce monde que nous provient cette trouille indiscible.
Suspiria ne se cache jamais d'être une forme de cauchemar éveillé, les deux scénaristes ayant littéralement incorporé des visions qu'ils ont eut au cours de leurs rêves afin d'élaborer des images absurdes aussi fascinantes que tétanisantes et déroutantes. Un tel résultat n'a évidemment été possible que grâce à l'accomplissement d'un travail absolument titanesque au niveau de la direction de la photographie, et de la direction artistique d'une manière plus générale. Cet univers baroque et outrancier résulte d'une confluence d'inspirations parfois complètement divergentes. Dario Argento voyait dans ce projet un moyen de mélanger les contes des frères Grimm et leurs adaptations par Walt Disney avec une violence cinématographique plus contemporaine. De fait, outre la filiation évidente qu'il entretient avec "Alice au pays des merveilles" de Lewis Caroll, Suspiria lorgne aussi du côté de Blanche Neige et les sept nains (Jessica Harper faisant d'ailleurs parfaitement office de "Blanche Neige"). Lors de la préparation du tournage, Dario Argento ordonna à son (génial) directeur de la photographie Luciano Tovoli de revoir l'immortel classique des studios Disney.
Le long métrage emprunte aussi le sens du cadre des deux idôles d'Argento que sont Leone et Alfred Hitchcock. Le fait que la première victime soit attaquée dans une salle de bain et perforée de plusieurs coups de couteau n'est probablement pas anodin lorsque l'on se remémore la séquence traumatisante de Psychose. Toujours sur le plan pictural, et particulièrement au niveau des jeux d'ombres, Argento a aussi pioché du côté de l'expressionnisme allemand dont les cinéastes F.W. Murnau (notamment son fameux Nosferatu) et Fritz Lang ont été les fers de lance. Ces références visuelles ne se limitent pas à la photographie et à l'utilisation novatrice des éclairages. Les décors ont par exemple été fortement influencés par les créations de l'artiste néerlandais Maurits Cornelis Escher. Ce dernier était particulièrement réputé pour ses compositions et ses formes irrationnelles prenant la forme de trompe-l'oeil usant d'effets d'optique. Ces figures qui imprègnent le conservatoire - qui se trouve justement dans la "rue Escher" ("Escher Strasse") - renforcent le caractère irréel et labyrinthique du lieu. De par son décor fait de longs couloirs et d'angles droits et de par l'omniprésence de la lumière, Suspiria adopte une démarche novatrice dans le domaine de la représentation de l'horreur au cinéma - qui sera poussée à son paroxysme avec Shining - brisant ce "cliché" voulant que le mal jaillit nécessairement d'un lieu obscur.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, Suspiria n'a pas été directement tourné en Technicolor. En effet, Tovoli a développé un film Kodak classique à l'aide de l'une des dernières machines de développement Technicolor. Un procédé bien plus simple puisqu'à l'origine il fallait tourner avec une énorme caméra contenant trois pellicules - chacune imprimant l'image en retenant l'une des trois couleurs de base - puis réunir ces dernières en une seule pellicule. Cela contraignait les cinéastes à des tournages laborieux alors que, de cette façon, Argento et son chef opérateur purent manier la caméra avec une grande liberté, ce qui leur permirent d'expérimenter comme personne ne l'avait fait auparavant tout en bénéficiant de cette même saturation des couleurs que l'on retrouvait dans des longs métrages tels que Le Magicien d'Oz de Victor Fleming, Autant en Emporte le Vent (aussi) de Victor Fleming et Les Chaussons Rouges de Michael Powell et Emeric Pressburger (avec lequel Suspiria entretient une certaine parenté). Ce fut aussi le premier film italien à employer ce tout nouveau type de caméra qu'était la "Steadicam". Cette dernière possède un système stabilisateur permettant à un caméraman de la porter tout en filmant des travellings d'une fluidité alors inédite - là encore, l'outil fut principalement popularisé par Shining.
Cet avant-gardisme permit à Argento de garnir son "trip" sensoriel et cauchemardesque d'images absolument inoubliables, se permettant des mouvements et des changements de luminosité alors jamais vu. L'enchainement de ces plans bariolés d'une richesse hallucinante parvient à plonger le spectateur dans un état de transe proche de l'hypnotisme ou du rêve éveillé. L'immersion sensitive se fait par le biais d'une saturation de la vue mais aussi de l'ouïe grâce à un emploi intelligent des bruitages et surtout grâce à sa bande originale qui s'impose comme l'une des meilleures de l'histoire du cinéma. Composé par Dario Argento et le groupe de rock progressif Goblin (qui collabora avec le cinéaste sur Les Frissons de l'Angoisse puis sur plusieurs films suivants), ce thème musical entêtant et agressif qui prend la forme d'une morbide comptine pour enfants, tournant en boucle avant de partir dans de furieux excès sonores lors des moments de violence, suffit amplement à souligner la maléfique mainmise de cette sorcière omnipotente sur la ville allemande où elle a élu domicile - lors de l'introduction, la musique coupe brutalement lorsque les portes automatiques de l'aéroport se referment, amenant ainsi cette dernière à servir d'indice sur la "présence" de la méchante, à l'instar du célèbre thème musical de John Williams dans Les Dents de la Mer. Il est à noter que le réalisateur italien avait tendance à faire jouer cette B.O. à plein volume lors du tournage afin d'obtenir de meilleures réactions de la part de ses comédiens.
Ajouté à ce maelstrom d'images psychédéliques, cette bande originale mélangeant des instruments électroniques avec des effets vocaux tels que des soupirs, des murmures et des incantations, parvient à amplifier l'ambiance étouffante et ésotérique de Suspiria. Parce que le film est cryptique à cause de son argument fantastique, on peut clairement passer son temps à essayer de décortiquer le moindre de ces fabuleux plans afin d'en dégager un sens psychanalytique - le type d'analyse que l'on peut faire à partir de n'importe quel conte relatant le passage d'une jeune fille de l'adolescence à l'âge adulte (avec tout ce que cela comporte de symboles sur la découverte de la sexualité). Nul doute qu'il y a énormément matière à interpréter devant un objet disposant d'une pareille puissance d'évocation. Mais l'on peut aussi considérer que la surinterprétation de cet objet filmique non identifié peut potentiellement en atténuer la force. Suspiria fonctionne tout autant - sinon plus - si on l'accepte tel qu'il a été originellement conçu : une virée complètement barée dans les délires d'un cinéaste fasciné par l'occulte et par cette figure ancestrale qui personnifie à elle-seule toutes les angoisses enfantines.
Un conte simple voyant la lutte d'une princesse au coeur pur afin de s'extirper de l'envoutement et des griffes d'une affreuse sorcière. Voir Suspiria, c'est d'abord faire l'expérience d'un cauchemar éprouvant - tout en restant éveillé - dans lequel des jeunes filles sont mises à mort lors de rites sacrificiels impliquant moultes égorgements, lacérations et pendaisons spectaculaires. Au sommet de sa carrière, Argento parvient à surexciter nos sens, nous submergeant d'émotions et d'impressions à l'aide d'images fortes qui s'imprègnent à jamais dans nos rétines et nos esprits. David Gordon Green (Délire Express, Joe) a caressé un temps l'idée d'en faire un "remake" avec Natalie Portman avant que cette dernière n'abandonne le projet à cause de son rôle dans le Black Swan réalisé par Darren Aronofsky qui - comme à son habitude - repompait les effets d'un chef d'oeuvre pour s'en attribuer les mérites. La meilleure chose que l'on puisse souhaiter au sujet de cette initiative, c'est qu'elle meurt dans l'oeuf. En effet, elle ne pourrait mener qu'à un inéluctable échec tant le film de Dario Argento puise sa force dans une esthétique viscérale que l'on ne pourrait plus reproduire aujourd'hui que par le biais d'un hommage post-moderne qui en atténuerait l'immédiateté.