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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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BOYHOOD

Film américain sorti le 23 juillet 2014

Réalisé par Richard Linklater

Avec Ellar Colrane, Patricia Arquette, Ethan Hawke

Drame

Chronique de la jeunesse d'un garçon de la classe moyenne américaine, au gré des rencontres, séparations et déménagements, sur une période de douze ans.

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La chronique familiale a fournit un bon nombre de chefs-d’œuvre, des tragédies grecques jusqu’au Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman. Boyhood, qui se revendique de ce genre à part, se révèle-t-il à la hauteur ?

Richard Linklater est un réalisateur bien particulier. Etant de ces artistes pour qui la fabrication est aussi importante que le produit fini, il a réalisé la trilogie des Before avec Julie Delpy en raccordant la temporalité cinématographique à la temporalité réelle : Before Sunrise sortit en 1995, Before Sunset, qui racontait ce qu’il se passait neuf ans après, fut projeté dans les salles en 2004, et plus récemment, en 2013, Before Midnight terminait le triptyque en suivant le même principe. Une fresque amoureuse étalée sur 18 ans, montrant alors avec quelle patience Linklater concevait ses films. Son dernier projet, Boyhood, va encore plus loin puisqu’il suit le parcours d’un garçon de ses 7 ans jusqu’à ses 19 ans avec les mêmes acteurs. Tout l’enjeu est donc de savoir si le fait de garder les mêmes interprètes plutôt qu’utiliser plusieurs acteurs et du maquillage ajoute un vrai plus. À l’évidence, oui, trois fois oui.

La grande astuce de Boyhood est qu’il évite le piège dans lequel tombent tous les films de ce genre : faire de la vie un enchaînement de moments clés, comme l’avait fait par exemple Le Premier Jour du Reste de ta vie de Rémi Bezançon. On évite ainsi la succession des premières fois, qui, si elles peuvent titiller la fibre nostalgique des spectateurs, sont en général filmées de façon mièvre et/ou bâclée. Le film de Linklater préfère nous mettre devant le fait accompli, et préfère utiliser des anecdotes pour nous montrer quelles étapes ont été franchies. Le metteur en scène a clairement préféré s’attarder sur l’évolution des rapports entre les personnages et sur les petits riens, et s’intéresse finalement assez peu à l’évolution culturelle de la société, ce qui nous évite la désormais sempiternelle succession de titres musicaux ou de looks ringards là-encore destinée à donner un cachet « film générationnel » à des œuvres plates. Tout juste avons-nous une évocation un peu appuyée sur la Pottermania. Le reste relève de l’anecdote illustrative – dont une brève discussion sur une possible suite de Star Wars qui ne manque pas de sel compte-tenu de ce que l’on a appris depuis. Linklater et les acteurs – qui ont également participé à l’écriture progressive du scénario – se sont à l’évidence amusés à caser ici et là quelques références populaires et pittoresques qu’ils découvraient en tournant. Boyhood s’arrête en revanche plus longuement sur l’évolution politique et sociale des Etats-Unis.

Le héros est une sorte d’archétype de l’ado paumé appartenant à ce qu’il est devenu à la mode d’appeler la génération Y, le côté désabusé et un brin caricatural en plus – notamment sur son discours concernant la vie virtuelle et la soif de rencontres qu’on croirait tout droit sorti d’une pub Addidas. Il traverse une décennie mouvementée sans vraiment comprendre ni s’intégrer. Si le décalage qu’il ressent vis-à-vis des autres est somme toute banal – normal, c’est le héros, il ne pouvait pas être en phase avec les autres - celui qu’il ressent avec ses parents, ses beaux-parents et les parents de ces derniers est nettement plus intéressant dans la mesure où il montre ce qui sépare les différentes générations d’américains, notamment au sujet de la religion et de l’autorité. Le personnage, Mason, est interprété par l’inconnu Ellar Coltrane, qui tourna en secret ce film pendant douze ans, nous laissant ainsi le plaisir de voir un acteur naître « en direct ». Il a réussi à donner vie à ce personnage malgré le temps qui passait et la lassitude qui pouvait survenir : la fille Linklater, qui en avait assez d’interpréter la sœur du héros – l’une des plus grandes pestes de l’histoire du cinéma, attachante sans être caricaturale, un exploit – avait demandé à son père s’il pouvait tuer son personnage. Les deux acteurs, très bons et naturels, renvoient paître tous ceux qui pensent qu’il faut être odieux pour tourner avec des amateurs, ou pire : ceux qui pensent que faire tourner des amateurs sans chercher à les faire bien jouer est une fin en soi. En cela, Linklater prouve qu’il est un excellent directeur d’acteur, qui a pleinement mérité son Ours d’Argent à la dernière Berlinale – le deuxième après Before Sunrise.

On ne peut de fait pas écrire une critique de Boyhood sans évoquer le gros point fort de ce film, à savoir l’interprétation des parents de Mason, qui pourrait bien faire un doublé pour les Oscars des seconds rôles en mars 2015. Il y a tout d’abord Ethan Hawke, un habitué du cinéma de Linklater, qui compose un personnage immensément touchant et certainement celui qui a l’évolution la plus intéressante du long-métrage. Et surtout, surtout, Patricia Arquette qui redéfinit à elle seule l’image de la mère au cinéma. C’est simple, de mémoire d’Ecran masqué, aucune actrice n’a autant illuminé un film par sa présence, sa sensibilité et son courage manifeste. S’il y a une justice et si personne ne se laisse embobiner par la performance hystérique oscaro-compatible de Julianne Moore dans Maps to the Stars, elle raflera à peu près tous les prix d’interprétation qui existent sur Terre. Mais quand on sait que le jeu tout en subtilité et en sobriété de Bobby Cannavale dans Blue Jasmine est passé inaperçu, au profit du rôle de travesti séropositif de Dallas Buyer Club, on peut craindre des déceptions.

Boyhood accomplit par ailleurs le même exploit que Fincher pour The Girl With The Dragon Tattoo, à savoir faire un film de plus de 2h40 sans ennuyer une seule fois le spectateur, qui en redemande encore. Saluons donc le travail du monteur ainsi que la patience de l’équipe technique, du réalisateur et des acteurs. Derrière une idée qu’on aurait pu croire marketing se cachait en fait un vrai propos et une façon efficace de tirer le meilleur de tout le monde. Cette belle fresque touche, se montre dure sans être dérangeante, douce sans être mielleuse. C’est à la fois beau, dense et anodin. Comme la vie.

8 / 10

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