Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti le 5 février 2014
Réalisé par José Padilha
Avec Joel Kinnaman, Gary Oldman, Michael Keaton,...
Action, Science-fiction
Les services de police inventent une nouvelle arme infaillible, Robocop, mi-homme, mi-robot, policier électronique de chair et d'acier qui a pour mission de sauvegarder la tranquillité de la ville. Mais ce cyborg a aussi une âme...
Vieux projet accouché dans la douleur, ce "remake" d'un classique de la S.F. ne parvient jamais à convaincre à cause de ses notes d'intention successives et contradictoires. D'abord prévu comme une mise à jour moderne de cette intrigue prophétique, le film a cherché ensuite à être une grinçante satire des médias et du sécuritarisme tout en étant un drame humain dépressif et un "blockbuster" à effets spéciaux pour tous public. Les ambitions ne se mélangent jamais, faisant ainsi apparaitre ce "remake" comme un agencement très artificiel d'idées et de scènes semblant provenir de longs métrages différents. La patte virulante et agressive de José Padilha est complétement diluée dans ce tout non homogène.
L'un des nombreux mystères entourant le fonctionnement de Hollywood concerne son rapport aux cinéastes non-américains. En effet, la Babylone du cinéma s'évertue à corrompre les talents qui sévissent au-delà des frontières à coups de "budgets indécents", de "stars glamours" et de "possibilités cinématographiques illimitées" pour ensuite les briser afin de les faire rentrer de force dans le moule des grands studios. A quoi bon chercher ce qu'il y a de mieux à l'étranger si c'est pour empêcher cette étrangeté de s'exprimer ? Pourquoi s'embêter à engager un réalisateur d'un autre pays si c'est pour lui faire faire le boulot d'un simple exécutant que l'on aurait aisément pu trouver dans les bas-fonds des inombrables universités de cinéma qui pullulent aux Etats-Unis ? A quoi bon engager José Padilha sur le "remake" de Robocop si c'est pour l'empêcher de faire du "José Padilha" ? Car soyons honnête, il n'y a qu'une infime minorité d'Américains qui connaissent Tropas de Elite - et ils sont probablement moins nombreux encore à l'avoir visionné. Le film ne peut donc pas vraiment être vendu à l'intention de cette cible puisqu'elle ne suffirait absolument pas à permettre la rentabilisation du "blockbuster".
On pourrait arguer que la visée pernitieuse d'un tel choix serait d'attiser la curiosité des critiques et des cinéphiles, forcément plus "éduqués" au sujet du 7ème art que le public lambda, qui connaissent les nombreuses qualités dont dispose le metteur en scène brésilien. Pour un tel public, le "remake" sacrilège du chef d'oeuvre futuriste de Paul Verhoeven réalisé à la fin des années 1980 deviendrait a priori acceptable et potentiellement alléchant grâce à cette caution artistique. "Remake" de Robocop certes, mais nouveau film du metteur en scène des deux Tropas de Elite avant tout. Mais là encore, soyons tout-à-fait honnête : même si tous les cinéphiles et critiques allaient voir le long métrage, ce dernier serait encore très loin d'être rentabilisé. On en vient donc à l'illusion suivante : les studios ont engagé José Padhilla parce qu'ils trouvaient dans ses travaux précédents des traces indiquant qu'il était apte à porter le projet et à en donner une vision neuve. Après tout, le développement interminable qu'a connu ce "remake" a bien vu l'attachement insistant d'un cinéaste "arty" et alors apparemment complètement anti-commercial comme Darren Aronofsky (Requiem for a Dream, The Fountain, Noé).
Malgré son indéniable fondement financier - se servir d'une icône cinématographique pour remplir une énième fois les salles de cinéma - le projet cherchait visiblement à faire les choses sérieusement. Et pourquoi pas après tout ! Le propos du long métrage visionnaire de Verhoeven est malheureusement plus que d'actualité et il est indéniable qu'une mise à jour de celui-ci aurait pu donner naissance à une oeuvre potentiellement aussi frontale et subversive que son modèle (mettons de côté les trois suites qui ont suivi le film original tant elles lorgnaient dès le départ clairement plus vers le divertissement uniquement commercial). Mais à force de se chercher et de se contredire, le "remake" de Robocop a échoué à faire l'évènement malgré son titre et a lassé son public potentiel qui a fini par ne plus que se moquer du costume moderne du fameux cyborg via la palanquée de photos volées prises au cours du tournage. Les studios qui avaient donné le feu vert à un projet supposé grandiose ont pris peur en voyant l'avancée de ce dernier et décidèrent de le sortir piteusement à une date-dépotoir : le mois de février, régulièrement impitoyable pour la moindre production un tant soit peu budgétée. Pendant ce temps-là, Padilha n'arrivait plus à cacher qu'il considérait déjà le tournage de ce Robocop comme la pire expérience de sa carrière.
Au final, peut-on dire de ce "remake" de Robocop qu'il est un désastre ? Objectivement non. En tout cas, le résultat est largement moins calamiteux et embarrassant que le Total Recall de Len Wiseman qui ne prenait même pas la peine de masquer le fait qu'il avait été conçu pour (tenter de) récolter un gros pactole sur le dos de Verhoeven sans même avoir voulu organiser le semblant de réflexion que supposait son sujet. Robocop par Padhilla, ce n'est pas un "blockbuster" insultant mais un "blockbuster" frustrant - ce qui peut être pire selon l'humeur que l'on a au moment où on le découvre. En toute sincérité, Prometheus de Ridley Scott et Godzilla de Gareth Edwards disposent d'indéniables atouts, quoiqu'on en pense. Mais le non-accomplissement de leurs ambitions et le fait que l'on puisse voir si distinctement que ces projets partaient d'envies louables font que leur projection est infiniment plus pénible que s'ils avaient "juste" été complètement "nuls". Robocop version 2014 se suit sans trop de mal et recèle des qualités évidentes, que ce soit au niveau de sa mise en scène ou de son script.
A l'instar du Oldboy de Spike Lee - deux ratages agaçants bien qu'ayant heureusement des proportions moins désastreuses chez Padilha - on pourra s'échiner longtemps pour essayer d'expliquer comment toutes ses idées ont invariablement fini par être sabordées soit par le montage, soit par la production, soit par le réalisateur lui-même. Au moins cela fait de ces deux films des échecs intéressants et plus mémorables que bon nombre de long métrage corrects mais si aseptisés qu'on les a oublié sitôt après les avoir consommé. Qu'est-ce qui fonctionne et qu'est-ce qui ne fonctionne pas dans ce Robocop ? La direction artistique est d'une pauvreté certaine, notamment par la non-caractérisation de la futuriste (et symbolique) ville de Détroit mais aussi et avant tout par le design de ce "Robocop" qui n'apparait jamais comme autre chose qu'une armure métalique telle que la porterait Iron Man. Le long métrage a beau révéler - au détour d'un sublime séquence au passage - qu'il ne reste presque rien du flic Murphy, coincé à l'intérieur, on n'arrive à aucun moment à voir autre chose qu'un costume en plastique porté par l'acteur complètement indemne Joel Kinnaman.
Si l'on ne croit pas une seule seconde à la nature "cyborg" du personnage principal qui est d'abord défini par sa nature de "cyborg", il parait difficile d'adhérer à l'ensemble du long métrage. A cela s'ajoutent d'ailleurs les scènes embarrassantes de Samuel L. Jackson qui pastichent balourdement l'actuelle Fox News et les chaines de télévision totalitaires du savoureux Starship Troopers - évidemment de Paul Verhoeven. Pendant ces quelques moments sporadiques, Robocop vire soudainement à la satire des médias et des autorités - probablement une touche de Padilha - ce qu'était en partie le film original. Néanmoins, ces instants se marient très maladroitement au premier degré avec lequel le cinéaste aborde les trop nombreuses (et moyennement bien écrites) scènes intimistes. De plus, le film est très avare en scène d'action et son climax est non seulement expédié mais il tire aussi vers le bas un film qui, jusque là, n'était pas si indigeant que cela. Pire encore, le long métrage trahit l'esprit de son modèle en adoucissant sa violence et sa nature "rentre-dedans", prouvant que le projet de la Columbia est le parfait reflet de cette époque, à la fois pudibonde et terrifiée, qu'est la nôtre - ne vous attendez pas non plus à retrouver des similitudes entre le parcours du cyborg et celui de Jesus Christ comme cela était le cas dans le chef d'oeuvre de Verhoeven.
Paradoxalement, parce qu'il souhaite malgré tout "rendre hommage" au film original, Robocop version 2014 n'a pas eu peur de réemployer le fantastique thème iconique de Basil Poledouris lors de quelques moments supposés "bad-ass". Pour le coup, le "remake" aurait mieux fait de se démarquer tant l'effet obtenu par ce "remix" dégueulasse est surtout ridicule. Si l'on s'arrêtait à ce stade, il semblerait impossible de sauver le long métrage. Et pourtant, il a quelques restes qui rappellent ce que le projet devait (et aurait dû) être. Des fossiles épars qui laissent libre d'imaginer le "squelette" qu'avait la première mouture du scénario : une introduction nerveuse au Moyen Orient qui donnait judicieusement un contexte plus actuel ou encore des plans séquences assez osés et brillamment exécutés afin de nous mettre à la place de Murphy qui se perd peu à peu dans une irréalité programmée pour le transformer progressivement en être artificiel.
C'est ce fil rouge qui est le plus intéressant puisqu'on peut voir le cinéaste se projeter dans le personnage qu'incarne impeccablement Gary Oldman. Ce dernier est un scientifique employé par une grosse corporation afin qu'il crée le "Robocop", prototype mi-homme mi-machine, qui permettra à cette dernière de gagner la confiance du peuple et, surtout, d'engrenger pleins de sous. Le docteur Padilha est alors contraint de céder aux desiderata du patron/producteur incarné par Michael Keaton, d'autant plus que celui-ci est influencé par toute une bande de "costards-cravates" lui soufflant à l'oreille que, pour plaire au public, le robot doit pouvoir se transformer, être de couleur noire ou garder son visage apparent pour rappeler qu'il y a un humain dans la boite/une star derrière le costume masqué. Ainsi, bien que voulant pourtant faire prévaloir la part humaine, le docteur Padilha rompt avec son éthique de médecin/d'artiste, dévie par conséquent de sa trajectoire et étouffe sciemment l'humanité et l'émotion qu'exprimait sa création hybride pour la faire apparaitre d'abord comme un automate clinquant et efficace capable de prouesses spectaculaires. Néanmoins, il n'est pas interdit de voir dans le dernier acte, qui montre la révolte du personnage d'Oldman contre ses supérieurs, un petit quelque chose de salvateur et d'assez caustique. Un pied de nez final aux studios accompli par Padilha pour leur indiquer qu'ils n'ont pas tout à fait contrôlé l'intégralité du film. Ca et là, quelques fulgurances fusent après avoir échappé au contrôle et à l'oeil averti des costards-cravates. Pas assez pour sauver le film, mais assez pour les souligner.
5.5 / 10