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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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THE GRAND BUDAPEST HOTEL

Film américain sorti le 26 février 2014

Réalisé par Wes Anderson

Avec Ralph Fiennes, Tony Revolori, Saoirse Ronan,...

Comédie, Drame

Gustave H. est l'homme aux clés d'or d'un célèbre hôtel européen de l'entre-deux-guerres et son allié le plus fidèle est un garçon d'étage s'appellant Zéro Moustafa. Ce dernier aide Gustave H. lorsque celui-ci se retrouve embarqué dans une facheuse affaire conjugant un tableau volé - une oeuvre inestimable datant de la Renaissance - et un conflit autour d'un important héritage familial alors que la vieille Europe est en pleine mutation.

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Wes Anderson reste le même, ce qui ravira ceux qui sont des inconditionnels de son cinéma et ce qui ennuira ceux qui trouvent que la recette du cinéaste commence à perdre de sa saveur. Tout est propret, joli et débordant d'idées, mais l'ensemble, au lieu d'être dynamique, demeure assez désincarné malgré les efforts conjoints de ses comédiens géniaux. Trop mécanique, trop attendu, trop en retenu, The Grand Budapest Hotel est un film qui se veut fantaisiste alors qu'il ne cesse de se retenir, comme angoissé à l'idée de dérailler. Le style du réalisateur est à présent si marqué et prévisible qu'il devient peu à peu une parodie de lui-même.

De tous les jeunes cinéastes américains ayant connu une réelle accélération dans leur carrière après le passage à l'an 2000, Wes Anderson est sans aucun doute celui qui bénéficie de la meilleure place dans les petits papiers de la critique internationale. Il est indéniable que le réalisateur a sû développer au fil des ans un style et un univers bien à lui, à base de lignes droites et de cadres fixes symétriques tout en vouant une adoration à tout ce qui est "rétro-chic" - de préférence tout ce qui est européen, et surtout français, puisque rien dans la culture américaine ne saurait prétendre à être "chic" à ses yex. En résultent des histoires prenant la forme de contes décalés, aux images millimétrées souvent aussi prolifiques qu'étudiées, dans lesquelles alternent une fantaisie réjouissante, une ambiance pétillante et occasionnellement une cruauté inhérente à ce type de récits. Néanmoins, si la patte "Wes Anderson" représentait quelque chose de relativement neuf dans le paysage cinématographique il y a encore quelques années, elle commence depuis peu à sentir le réchauffé.

En effet, un film de Wes Anderson ne ressemblant à aucun long métrage préexistant si ce n'est à un autre film de Wes Anderson, ce qui apparaissait autrefois comme un vent de fraicheur et de nouveauté lorsque le bonhomme n'en était qu'à ses débuts tend aujourd'hui à devenir de plus en plus répétitif au fur et à mesure que ce dernier aligne les oeuvres. C'est le problème auquel sont confrontés les metteurs en scène ayant un monde à eux : ils s'efforcent à soumettre leurs histoires aux codes de leur propre univers, les assujetissant à tous un tas de "gimmick" aisément identifiables. Cela rassure évidemment leurs fervents admirateurs et les ardents défenseurs de la "politique" des auteurs qui préfèreront toujours reconnaître l'artiste derrière son oeuvre plutôt que de le voir s'extraire des chemins qu'il a lui-même balisé pour bifurquer et surprendre sans forcément se renier. Ainsi, de nombreux critiques et cinéphiles ont défendu avec vigueur Tim Burton durant ces quinze dernières années sous le prétexte que Big Fish, Sweeney Todd et Dark Shadows étaient des films personnels - ce qu'ils sont de toute évidence - et ce, malgré le complet reniement du propos que le réalisateur tenait originellement dans ses permiers films et le récyclage ad nauseam des "clichés" de son univers.

Il ne faut évidemment pas tomber dans l'excès inverse. Bien entendu, il est toujours préférable que l'on puisse reconnaitre l'artiste derrière tel long métrage, ne serait-ce que pour se rassurer du fait que l'on ne se trouve pas devant un produit de studio calibré (bien que cela ne veuille pas dir non plus que certains d'entre eux ne soient pas hautement satisfaisants). Mais le problème majeur qui touche des cinéastes tels que Wes Anderson, Burton, Terry Gilliam ou Jean-Pierre Jeunet est que leur identité graphique phagocyte à un tel point leurs intrigues qu'ils finissent parfois par tourner en rond, notamment sur le plan formel. Or on peut faire des longs métrages personnels sans forcément avoir à rester dans son genre de prédilection, en acceptant par exemple d'adapter sa façon de filmer en fonction du sujet auquel on s'attèle. Evoluer et changer un peu ne veut pas nécessairement dire "se renier". L'intérêt de suivre un "auteur" au cinéma est certes de reconnaître son style et les thématiques chères à son coeur, mais aussi et surtout de remarquer les aspects inédits qu'il apporte à ces derniers à chaque nouveau film.

La question que l'on se pose en regardant The Grand Budapest Hotel, bien après ce prévisible émoi des critiques et des cinéphiles acquis à la cause du réalisateur de Moonrise Kingdom qui accompagne la sortie de tous ses films, est la suivante : Wes Anderson ne serait-il pas en train de devenir redondant ? N'a-t-on pas déjà vu ce même film quelques années auparavant ? A l'instar de Woody Allen dont chaque nouveau long métrage est la copie à peu près conforme du précédent, Anderson ne surprend plus. Ce qui apparaissait comme une poésie visuelle délicieusement surranée ressemble dorénavant à un assemblage d'artifices systématiquement employés par Anderson, cette fois-ci dénués de cette spontanéité qui contribuait au charme de ses premiers travaux. Certes, on accepte encore de se laisser berner par son sidérant défilé de stars - y compris Léa Seydoux qui, après s'être accaparée de premiers rôles dans des superproductions françaises grâce à son lien familial avec le patron de Pathé (La Belle et la Bête de Christophe Gans), a modestement accepté de refaire de la figuration dans une production hollywoodienne (car si la France "bobo" est "chic" aux yeux d'Anderson, celui-ci, tout comme Tarantino, est "chic" aux yeux de cette dernière).

Néanmoins, il est difficile de nier que la plupart de ces célébrissimes comédiens ont rarement plus de deux scènes pour faire exister leurs personnages. Mais il est toujours amusant de voir ces "stars" habituellement capricieuses et abominablement exigeantes devenir soudain extrêmement humbles sous prétexte qu'avoir Steven Spielberg ou Wes Anderson dans son C.V. est toujours valorisant. C'est une règle du jeu qu'il faut accepter lorsque l'on s'intéresse à cet art industriel (ou cette industrie artistique) qu'est le cinéma : le casting d'un film peut clairement être un de ses arguments "marketing", et cela s'applique autant à un "blockbuster" comme Godzilla qu'à un "long métrage d'auteur" comme The Grand Budapest Hotel. Si un tel agrégat de fameuses personnalités - parmi lesquelles on peut compter Jude Law, Harvey Keitel, Adrian Brody, Tilda Swinton ou encore Owen Wilson - a pu être réuni autour de ce projet, c'est que ce dernier est incontestablement de haute tenue. Pas vrai ?

Au milieu des amis du cinéaste venus faire un petit coucou comme Wilson, Jason Schwartzman ou encore Bill Murray à l'occasion de rôles hautement anecdotiques, on rencontre heureusement une poignée salvatrice de nouveaux venus dans la galaxie Wes Anderson. Il y a évidemment Tony Revolori, véritable héros du film bien qu'ayant toujours été tenu à l'écart de la promotion du film, mais aussi Saoirse Ronan qui, doit-on encore le rappeler, demeure à l'heure actuelle la meilleure actrice de sa génération. Sa fraicheur et sa candeur alliées à une certaine maturité sont en parfaite adéquation avec la tonalité du monde fantaisiste mais néanmoins sur le déclin que dépeint Anderson. Il y a surtout l'impeccable Ralph Fiennes dans un rôle phare que devait tenir à l'origine Johnny Depp - qui a heureusement passé son tour car cet inévitable surjeu et ce goût pour le grimage abusif dans lesquel il serait forcément retombé auraient sans aucun doute été préjudiciable au film en exagérant sa nature maniérée. C'est clairement Fiennes la réelle surprise de The Grand Budapest Hotel tant l'acteur n'était pas forcément évident dans pareil long métrage.

Et pourtant, il relève le défi haut la main ! Le comédien révélé dans le rôle du répugnant et pathétique nazi Amon Goeth dans La Liste de Schindler de Spielberg avait dû faire une croix sur les premiers rôles positifs, après les échecs commerciaux que furent Strange Days de Kathryn Bigelow ou encore Chapeau Melon et Bottes de Cuir de Jeremiah S. Chechik, et était depuis abonné aux méchants malheureusement régulièrement sous-exploités (Voldemort dans la saga Harry Potter, le dieu Hadès dans Le Choc des Titans,...). Il aura donc fallu un James Bond salutaire, SkyFall de Sam Mendes, pour heureusement changer la donne. Et les succès populaires qu'ont été ses deux derniers longs métrages devraient lui permettre de décrocher des personnages plus hauts en couleurs et d'aller tourner auprès de cinéastes talentueux comme les frères Coen (il a récemment intégré la distribution de leur prochain film, Hail Caesar) au lieu d'avoir à se contenter de techniciens ennuyeux comme David Yates ou Louis Leterrier.

Parmi les bons points que l'on peut accorder à The Grand Budapest Hotel - car il dispose de qualités malgré le fait que ce soit un film d'un automatisme rigide - on relèvera également Willem Dafoe, absolument savoureux en tueur à gage aussi inquiétant que sinistrement amusant. Chacune de ses apparitions suffisent à élever le long métrage et ses séquences sont pour la plupart les meilleures dont dispose le film. Le score composé par le français Alexandre Desplat est lui-aussi assez louable, le musicien qui aligne les B.O. comme des perles chaque année semble toujours donner le meilleur de lui-même lorsqu'il doit collaborer avec Anderson alors qu'il reste en pilotage automatique sur beaucoup d'autres projets - très peu de compositeurs savent créer cinq bandes originales mémorables par an, et Desplat ne fait clairement pas parti de ceux-là. Il est aussi difficile de nier que la direction artistique est aussi flamboyante que riche. Les costumes, les décors ainsi que les "matte-paintings" (puisque le CGI, comme tout artifice du cinéma dit "moderne", parait intolérable pour ce nostalgique de Wes Anderson) sont d'une beauté et d'une poésie certaine.

Cependant, l'ensemble a beau être chatoyant et lumineux, il ne se dégage que très peu de vivacité dans ce cinéma désincarné. The Grand Budapest Hotel est une sorte de film mort et rigide dans lequel les personnages ne sont que des pantins mécaniques évoluant dans un environnement d'une asphyxiante artificialité. Le moindre mouvement n'est jamais naturel ou spontané. Tout est prévu, déterminé, délimité à l'avance avec une telle maniaquerie qu'il est impossible de ne pas remarquer ce déprimant déterminisme dans lequel sont enfermés les personnges. Je n'ai jamais fait parti des défenseurs d'un cinéma prétendument "naturaliste" qui recherche désespérément (et sans succès possible) une "vérité" en filmant quelque chose sans artifice, sans délimitation technologique, sans "truc" permettant de donner l'illusion du réel. Le cinéma est un art du trucage qui devrait s'assumer comme tel et ne pas avoir honte d'employer le cadrage, le montage et tout ce que contient le langage par l'image en mouvement afin de tromper un spectateur consentant tout en lui permettant de toucher du doigt une réalité qu'il n'aurait probablement pas pu saisir sans le déroulement de cette duperie élaborée.

Néanmoins, ce cinéma de l'artifice peut échouer à atteindre cette visée si son artificialité est trop évidente. Christopher Nolan avait fait une très judicieuse analogie du 7ème art par le biais de la pratique de la magie dans son chef d'oeuvre qu'est Le Prestige. Ainsi, il y défendait l'idée que réaliser un long métrage revenait à orchestrer un tour de prestidigitation : faire croire que quelque chose est réel alors qu'il ne l'est pas. Ce trompe-l'oeil (le tour ou le long métrage) implique par conséquent l'emploi de tout un attirail de méthodes visant à se jouer de l'oeil du spectateur afin de tromper ce dernier tout en lui permettant de comprendre quelque chose sur son propre monde ou de lui faire ressentir une émotion "réelle". The Grand Budapest Hotel, c'est l'équivalent d'un tour de magie qui ne parviendrait pas à masquer les ficelles qui lui permettent de s'accomplir. C'est une machine dont les rouages sont apparents. C'est littéralement un film de "poseur". Non pas qu'il soit forcément prétencieux, mais il met en scène des personnages qui "posent", qui attendent visiblement que la caméra les filme ou bouge d'une certaine manière pour s'autoriser le moindre déplacement, qui ont des trajectoires prédefinies et prévisibles, qui sont au choix des automates ou des morts vivants contrôlés par Wes Anderson. Ces derniers ne sont pas émouvants car ils ne dégagent aucune humanité. Rien chez eux n'indique ne serait-ce qu'une possibilité de libre arbitre. 

Wes Anderson détermine à l'excès sa mise en scène et ses personnages, devenant une sorte de tyran de l'image qui, à force de rechercher la perfection du découpage et du déplacement, ne parvient qu'à en révéler l'extrême artificialité. The Grand Budapest Hotel, c'est un cinéma faussement fantaisiste, qui veut faire croire que tout peut arriver alors que tout y est en fait méticuleusement calculé de façon à ce que rien ne déborde. En plus d'être péjorativement précieux, le cinéma tel que l'envisage Wes Anderson est un art guindé, coincé, trop propre pour être honnête - et cette toile de fond politique relativement inédite chez lui, faisant écho à l'Europe de l'entre-deux-guerres avec les montées du fascisme, ne suffit pas à convaincre que le cinéaste a mûri ou qu'il s'est réinventé le temps d'un film. On peut donc sérieusement craindre que cette esthétique, autrefois "rétro" et dorénavant datée ne finisse par franchir cette ultime et triste étape qu'est la péremption.

5.5 / 10

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