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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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Shutter Island

                                                   Paramount Pictures France

 - Film américain sorti le 24 février 2010

 - Réalisé par Martin Scorsese

 - Avec Leonardo DiCaprio, Mark Ruffalo, Ben Kingsley,…

 - Thriller

          En 1954, le marshal Teddy Daniels et son coéquipier Chuck Aule sont envoyés enquêter sur l'île de Shutter Island, dans un hôpital psychiatrique où sont internés de dangereux criminel. L'une des patientes, Rachel Solando, a inexplicablement disparu. Comment la meurtrière a-t-elle pu sortir d'une cellule fermée de l'extérieur ? Le seul indice retrouvé dans la pièce est une feuille de papier sur laquelle on peut lire une suite de chiffres et de lettres sans signification apparente. Oeuvre cohérente d'une malade ou cryptogramme ?

Michelle Williams et Leonardo DiCaprio. Paramount Pictures FranceMark Ruffalo et Leonardo DiCaprio. Paramount Pictures France

                          - Attention, cette critique spoliera une grande partie de l'intrigue du film -

 

          Alors qu'il devait sortir à la mi-octobre, le dernier film du grand Scorsese, Shutter Island, arrive enfin sur nos écrans en cette fin de février. Au programme ? Une nouvelle adaptation d'un roman très noir de Dennis Lehane qui avait déjà permis la réalisation de Gone, Baby Gone par Ben Affleck et surtout Mystic River, rien de moins que l'un des plus grands films de Clint Eastwood. Inutile d'ajouter que l'attente sur ce film était donc très forte.

          Au final, Shutter Island est probablement l'un des films les plus dérangeants de toute la filmographie de Scorsese. De nombreuses personnes critiquent (ou critiqueront) le manque de personnalité de ce long-métrage. Et pourtant, si l'on y regarde bien, il est évident qu'il s'inscrit parfaitement avec les autres oeuvres de Scorsese. Tout d'abord parce qu'il traite d'une autre façon le thème qu'il a abordé dans presque tous ses films : la folie, la maladie, l'instabilité mentale. De Travis Bickle dans Taxi Driver, personnage qui possède certains traits communs avec celui du marshal Teddy Daniels, au Howard Hughes victime de tocs et d'une phobie maladive aux microbes dans Aviator ; du très lunatique Raging Bull dans le biopic du même nom aux deux personnages de Joe Pesci dans Les Affranchis et Casino ; et de Bill le Boucher et Amsterdam Vallon de Gangs of New-York, dont l'obsession vengeresse les amène au bord de la folie, au tueur-violeur joué par Robert de Niro dans Les Nerfs à vif. L'autre fil rouge qui traverse l'oeuvre de Scorsese est le thème de la rédemption. Shutter Island n'est évidemment pas en reste notamment par la description du personnage principal qui sombre lentement à ses pulsions et à la folie de l'asile. A la découverte de la véritable identité de Teddy ce thème de la rédemption se fait donc évident puisqu'il tente de manière obsessionnelle d'oublier ses crimes et ses erreurs en s'inventant une vie héroïque. Teddy Daniels s'invente cette enquête où il serait un héros au service de la justice tout comme le Travis Bickle de Taxi Driver essayait d'échapper à sa vie ratée en cherchant à accomplir un acte courageux, héroïque en sauvant une jeune prostituée. En arrière plan, Scorsese dépeint un monde déliquescent qui n'arrive pas à se reconstruire, à retrouver une forme de « logique » après la Seconde Guerre mondiale, la découverte de la bombe atomique et surtout des camps de concentration qui occupe une place prépondérante afin d'expliquer les « origines » de l'instabilité du marshal. En prenant comme décor principal un asile psychiatrique, Scorsese montre que le monde vraiment fou se trouve peut-être en dehors de l'île. Un monde qui aurait perdu toute décence, toute logique, toute morale et qui amènerait les « fous » à se réfugier sur l'île. Cette peinture d'un monde décadent en pleine décomposition était aussi présente dans celle de la ville de New York dans Taxi Driver et Gangs of New York. Et si la représentation de la Shoah peut sembler étrange de la part de Scorsese, elle l'est moins quand on sait que c'est lui qui devait réaliser La Liste de Schindler avant de passer ce projet à son ami Spielberg.

          Le film lui-même se révèle captivant dès la première image où un ferry sort lentement de la brume. Scorsese n'a plus rien à prouver depuis longtemps. Sa réalisation est quasi-parfaite, précise, très oppressante par de nombreux effets et mouvements de caméra sophistiqués (mais depuis quand la mise en scène de Scorsese est sobre ?) rendant ainsi perceptible le malaise qu'éprouve le marshal Teddy Daniels. Là où Shutter Island peut dérouter le spectateur c'est dans ses séquences oniriques des cauchemars et des traumatismes du marshal. Il y a d'ailleurs un peu de Lynch et de Kubrick dans ces images par leurs caractères très déconcertantes mais malgré tout envoutantes. Les flashs back sont amenés par contre d'une manière à chaque fois inattendue, coupant littéralement une scène, un dialogue. La plupart d'entre eux sont marquants par leur coté presque surréaliste, avec ces corps congelés qui se déverse des wagons dans le camp de Dachau. La plupart sont aussi assez traumatisant comme cette séquence où un S.S., qui vient de rater son suicide en se massacrant la moitié du visage, tente vainement de reprendre son pistolet pour en finir alors que Teddy Daniels l'éloigne de sa main. Mais la séquence la plus marquante reste ce long travelling où l'on assiste à l'exécution très dérangeante et violente d'une cinquantaine (au moins) d'officier S.S. Ces séquences de rêves, puisque même les souvenirs dans les camps se révèleront modelés, sont pourtant nécessaires au récit et l'éclairent par de petits détails qui, une fois la résolution de l'intrigue dévoilée, formeront un tout cohérant. Mais l'intrigue elle-même est passionnante, réservant son lot de très grosses surprises et de retournement de situation. Scorsese excelle ici à instaurer une atmosphère paranoïaque, oppressante, parfois pas loin de l'horreur. D'ailleurs la folie des lieux, et le traitement de ceux-ci par Scorsese, n'est pas sans rappeler celle de l'hôtel « Overlook » de Shining.

          Mais au-delà de son aspect technique ultra maitrisé, que ce soit les décors ou la photographie, l'atout principal de Shutter Island est l'interprétation de ses acteurs. Pour les citer rapidement il y a d'abord Elias Koteas qui interprète, le temps d'une scène glaçante, le pyromane et très balafré Andrew Laeddis. Pour une scène il y a aussi Jackie Earle Haley (déjà très impressionnant dans Watchmen) et surtout Ted Levine que l'on ne se lasse pas de retrouver en second rôle (mais qui mériterait bien mieux). Ce dernier est juste fascinant lors de sa discussion avec le marshal Daniels lorsqu'il lui dit son point de vue sur la violence en chaque homme, référence évidente à la vraie nature du héros, contenue par la morale. Il exprimera surtout son point de vue sur Dieu et son amour de la violence qu'il a instauré en chaque individu, permettant ainsi à deux grandes thématiques de Scorsese, la violence et la religion, de se retrouver dans la même séquence. En seconds rôles ambigües Ben Kingsley retrouve sa forme d'antan et Max von Sydow est tout aussi inquiétant par son calme et sa simple présence. Si les femmes ont nettement moins de place, on retiendra Michelle Williams qui interprète la femme défunte et étrange de Daniels et qui apparait dans le moindre de ses songes. Enfin Mark Ruffalo a un rôle qui, s'il est en retrait pendant tout le long-métrage, se révèlera bien plus important qu'il n'y parait, étant une sorte de protecteur permanant pour Daniels.

          Mais Shutter Island permet surtout à DiCaprio d'offrir sa meilleure prestation jusque là. Jamais il n'avait semblé à la fois si vulnérable et si violent. Toujours sur le fil, il semble prêt à tout instant à perdre définitivement pied et à sombrer dans une folie destructrice. Dans le dernier flash back du film, une scène particulièrement éprouvante et difficile qui lui est révélé lorsqu'il a atteint le haut du phare de l'île (dont l'escalier circulaire peut symboliser l'esprit tortueux du marshal), Daniels finit par se souvenir de l'évènement qu'il avait volontairement enfoui et disséminé dans son esprit. Lors de cette séquence, DiCaprio a atteint le sommet de sa carrière, du moins jusqu'à présent. Tout simplement bouleversant, désespérée, sa fragilité et sa souffrance, à la fois psychologique, émotionnelle et physique, ne peuvent que retourner les spectateurs lorsqu'il fond en larme et hurle sa détresse. La fin très pessimiste de Shutter Island, où l'on ne sait si Daniels fait semblant d'avoir oublié le traumatisme qu'on vient de lui révéler ou s'il a vraiment rechuté inconsciemment comme l'avait prévenu le psychiatre en chef joué par Kingsley, fait écho aux fins respectives de Taxi Driver, de Raging Bull et d'Aviator où les héros regardaient leurs reflets tout en étant incapable de résister à leur folie. Déclarant à Chuck Aule qu'il vaut mieux mourir en homme de bien que vivre en tant que monstre, Teddy Daniels illustre une dernière fois ce thème si cher à Scorsese, la rédemption. N'arrivant pas à assumer son passé abominable, il décide d'être lobotomisé en restant jusqu'au bout ce héros qu'il s'est inventé. En « mourant » en homme de bien, il rachète ainsi, même inconsciemment, ses erreurs et ses actes. Faisant ainsi du marshal Daniels un des personnages les plus sombres et tragique de la filmographie de Scorsese. Et d'une certaine manière Daniels est le reflet du cinéaste : un homme maladif terrifié par celles des autres et la perte de contrôle de soi (Scorsese a failli mourir lorsqu'il est devenu accroc à la drogue à la fin des années 70) et qui, pour essayer de dépasser son état de faiblesse, décide de mettre en scène sa propre vie et celle des autres.

          Shutter Island est peut-être la collaboration la plus aboutie entre DiCaprio et Scorsese. En signant un thriller horrifique, genre qui lui est un peu inhabituel si l'on met à part Les Nerfs à vif, Scorsese surprend, déstabilise, dérange mais signe un vrai bijou de suspense, de noirceur et de violence (la longue séquence dans le fameux bâtiment C marque les esprits et accélère les palpitations des spectateurs). Somptueux techniquement, captivant de bout en bout et très éprouvant, Shutter Island est le meilleur film de Scorsese depuis Casino.     

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 Mark Ruffalo et Leonardo DiCaprio. Paramount Pictures France

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