Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Titre original : Kaze Tachinu
Film japonais sorti le 22 janvier 2014
Réalisé par Hayao Miyazaki
Drame
Inspiré par le fameux concepteur d'avions Giovanni Caproni, Jiro rêve de voler et de dessiner de magnifiques avions. Mais sa mauvaise vue l'empêche de devenir pilote, et il se fait engager dans le département aéronautique d'une importante entreprise d'ingénierie en 1927. Son génie l'impose rapidement comme l'un des plus grands ingénieurs du monde.
Deux miracles ont surgit de l’animation japonaise. Le premier fût Satoshi Kon, prodige disparu bien trop tôt qui fit preuve d’un éclectisme kubrickien au cours de sa courte carrière, passant du thriller (Perfect Blue) à la chronique historique (Millenium Actress) en passant par la science-fiction (Paprika). L’ironie du sort fit qu’il ne fût pas cité dans l’hommage aux disparus à la cérémonie des Oscars de 2011, année où deux des films les plus nominés furent deux sympathique pétards mouillés largement inspirés de l’œuvre de Kon – en l’occurrence Black Swan et Inception. Le second est Hayao Miyazaki, méprisé pendant longtemps par l’Occident avant la sortie tardive de Princesse Mononoké, date à partir de laquelle il fût célébré de façon continue. Celui-ci est à l’évidence plus populaire que Satoshi Kon, peut-être parce qu’il donne exactement ce qu’on attend d’un animateur japonais : on parle d’esprits, de sortilège, de maléfice… Cette tendance fît que Le Voyage de Chihiro – pourtant pas son meilleur film, loin de là – fût célébré dans le monde entier et apporta au Japon un Oscar et un ours d’or entre autres. Pourtant, Miyazaki est passioné par l’Occident, au point d’adapter Le Voyage de Gulliver ou Le château ambulant, où l’action se déroule dans une cité largement inspirée de l’Alsace – région admirée par l’animateur au point d’y avoir passé un réveillon.
Il n’est donc pas étonnant qu’il décide de faire un film sur un personnage qui souhaite s’inspirer des prouesses de l’ingénierie occidentale pour relever la technologie japonaise à l’époque où celle-ci était à la traîne. Miyazaki ira jusqu’à débuter par une citation de Paul Valéry, reprise à plusieurs reprises dans le film. Le Vent se lève raconte donc comment Jirō Horikoshi créa l’un des meilleurs avions de son époque, le Mitsubishi A6M Zero, celui qui fût utilisé dans l’attaque contre Pearl Harbor. Cet épisode historique est traité de façon intelligente, en étant seulement évoqué implicitement, laissant les spectateurs se douter de la catastrophe à venir, créant ainsi un énorme contraste avec l’enthousiasme et le zèle du héros. De façon générale, Miyazaki se frotte à l’histoire du Japon, montrant le grave incendie qui frappa Tokyo en 1923, le rapprochement avec l’Allemagne nazie et enfin la transformation politique et technologique du pays. Et si Le Vent se lève est largement moins subversif que le prétend la presse oubliant manifestement que Le château dans le ciel était bien plus violent et que la mort était bien plus omniprésente dans Princesse Mononoké – la subversion venant ici principalement de la quantité de cigarettes fumées et du fait que le héros est le créateur d'une machine de mort – il n’empêche que ce film est éminemment sombre.
La noirceur du film provient surtout de l’histoire d’amour chroniquée ici, d’une tendresse complètement inhabituelle, encore plus dans l’animation, qui constitue de loin la meilleure partie du film. De façon surprenante, le titre « Le Vent se lève » n’a pas été choisi parce que le film traite d’avions et qu’il annonce le chaos de la guerre -celui dépeint dans un autre chef-d'oeuvre de l'animation au style radicalement différent, Le tombeau des lucioles - mais pour illustrer la romance. Au-delà du fait que les deux amoureux sont des adeptes de Paul Valéry – celui qui savait que les civilisations ne sont pas pérennes – qui se reconnaissent grâce à cette citation, c’est le vent qui réunit les deux personnages : à deux reprises, il prend à l’un un objet rapporté par l’autre, et c’est lui qui provoque l’incendie du début. Cette histoire d’amour, très belle, est donc la principale qualité du long métrage.
Mais hélas, cela ne s’est pas fait sans contrepartie. Car ce film renie également beaucoup de choses dans la carrière de son metteur en scène. Ce dernier était en effet l’un des rares hommes réalisateurs avec James Cameron à prendre des femmes pour personnages principaux. Et de fait, si Princesse Mononoké et Le château ambulant sont ses deux chefs-d'oeuvre, c’est avant tout parce que ce sont de magnifiques portraits à la gloire de la gente féminine, tout en nuance et en ambiguïté. Les publicitaires, conscients de cela, ont principalement axé la promotion sur le personnage féminin, au point de la représenter seule sur l’affiche. Pourtant Le Vent se lève est un film principalement masculin où, et c’est une première chez Miyazaki, les femmes ne sont plus forces de proposition- même si le personnage de la sœur du héros, sous-exploité, était intéressant – et cela se fait durement ressentir. L’autre changement radical est d’ordre visuel. Car, alors que Miyazaki n’avait cessé de se renouveller, jusqu’à la merveille qu’était Le château ambulant ou le sympathique Ponyo sur la falaise où il s’était essayé à l’aquarelle, Le Vent se lève est d’une pauvreté esthétique très décevante qui va au-delà de la simple épuration.
Mais, comme pour se rattraper, Miyazaki tente de faire ce qu’il croit être attendu de lui, en plaçant des machines volantes improbables – en se payant à peu de frais des références au Château dans le ciel, au Château ambulant, à Nausicaä, à Porco Rosso, qui tombent comme un cheveu sur la soupe pour un film qui se veut réaliste – et des séquences de visions oniriques où le héros rencontre son idôle, l’ingénieur aéronautique Giovanni Battista Caproni, ces deux éléments closant le film sur une touche émouvante mais qui peinent à faire oublier que la fin de la partie « historique » est bâclée, et qu’il aurait fallu s’attarder davantage sur l’histoire d’amour. Reste des idées intéressantes – en particulier quelques transitions – et des personnages intriguants mais trop peu exploités – la sœur et l’allemand Castorp, dont le nom est tiré de l’Utopia de Thomas More. Ce n’est pas mauvais, juste décevant.
6/10