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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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DU SANG ET DES LARMES

Titre original : Lone Survivor

Film américain sorti le 1 janvier 2014

Réalisé par Peter Berg

Avec Mark Walhberg, Taylor Kitsch, Emile Hirsch,...

Guerre, Action, Drame

Le 28 juin 2005, un commando de quatre Navy Seals prend part à l'opération "Red Wing", qui a pour but de localiser et éliminer le leader taliban Ahmad Shah. Mais rapidement repérés et encerclés, les quatre soldats vont se retrouver pris au piège...

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Si l'accuser d'être un récit bassement manichéiste serait un faux-procès tant il essaye d'être d'abord un "survival" archétypal oblitérant tout l'aspect politique de ce conflit afghan lui servant de toile de fond, la façon dont le film fait du chantage lacrymal et la balourdise avec laquelle il cherche à rendre hommage à ces supersoldats américains en font une oeuvre inutilement pompière. De même, son envie de ne pas masquer la grande violence des combats est à double-tranchant : elle l'impose comme une audacieuse grosse production pour adultes mais aussi comme un long métrage voyeuriste déroulant un martyr outrancier à fortes connotations christiques.

Les conflits modernes ont du mal à donner naissance à de grandes oeuvres cinématographiques. En effet, la Seconde Guerre mondiale et la Guerre du Vietnam sont les derniers conflits - d'un point de vue américain - à avoir eu une dimension immédiatement tragique et cinégénique. A cette époque, on faisait encore la guerre de manière traditionnelle : on envoyait en masse de jeunes soldats, parfois des adolescents sortant tout juste du lycée, pour qu'ils aillent s'entretuer. Au tournant des années 1980, les pratiques guerrières ont évolué en tentant de donner une plus grande importance aux machines et à l'artillerie ultra-perfectionnée alors chargées de prendre la place des humains. Sam Mendes avait impeccablement parlé de ce sujet avec son Jarhead dans lequel de jeunes Américains, abreuvés des exploits de leurs valeureux pères vétérans du Vietnam et de leurs grands-pères ayant libéré l'Europe en transperçant le mur de l'Atlantique lors du Débarquement, partaient en Irak au début des années 1990 avec le secret désir d'avoir droit à leur propre guerre. "Malheureusement", le premier conflit irakien fut une guerre d'un genre nouveau au cours de laquelle l'on commença à reléguer les troupes à l'arrière, loin de ce front aussi romanesque que meurtrier. Pendant toute l'intrigue, le héros se retrouvait constamment frustré de ne pas pouvoir utiliser son arme afin d'abattre un ennemi car toutes les attaques ne se faisaient plus que par avions, drônes ou missiles téléguidés.

Comment représenter de tels conflits "déshumaninés" - quelle expression paradoxale ! - de manière cinématographique ? Comment retrouver ce drame qui touchait les soldats embourbés et perdus dans un territoire hostile si ces derniers sont dorénavant obligés de se retrancher dans des camps pendant que les armes de destruction massive executent le sale boulot ? En gros, où est le spectaculaire et l'émotion hypertrophiée que l'on retrouvaient dans tous les longs métrages mettant en scène la "World War II" ou le conflit vietnamien et qui semblent absents de ces guerres modernes ? En cela, des oeuvres comme le Démineurs de Kathryn Bigelow sont passionnantes puisqu'elles montrent que les temps ont changé et se retrouvent ainsi à moderniser, indépendamment de leur volonté, le genre du film de guerre - genre codifié s'il en est. Mais ces dernières n'obtiennent pas le même succès populaire que Le Pont de la Rivière Kwaï, Platoon ou Il faut sauver le soldat Ryan. Jusqu'au Vietnam, la guerre était une boucherie de masse dans laquelle les hommes se salissaient directement les mains au milieu d'un enfer pyrotechnique sidérant. Le calvaire était immédiatement palpable et prenait une dimension dantesque et spectaculaire qui impressionnait autant qu'elle sidérait et bouleversait. Avec les conflits irakiens ou afghans, les assauts sont plus sporadiques, les contacts "humains" entre les adversaires sont extrêmement limités et s'apparentent davantage à un long cache-cache stratégique qu'à un massacre aux allures de purgatoire.

L'ambition initiale de Lone Survivor (traduit pompeusement par Du Sang et des Larmes) semble être de replacer l'humain au coeur du conflit moderne. De rappeler que la guerre se fait toujours par l'intermédiaire d'hommes de chair. Le soldat existe encore et si son calvaire a changé de forme, il n'en demeure pas moins aussi dramatique que celui du "marine" perdu dans la jungle asiatique ou que celui du "G.I." parachuté dans la campagne normande. Malgré la précision des équipements employés pour éviter les affrontement directs, la guerre fait encore couler du "sang et des larmes". Le projet part donc d'un beau principe humaniste, à savoir rendre un vibrant hommage à ces héros de guerre qui ne bénéficient pas de la même célébrité - voire de la même côte de popularité - que leurs aînés. En effet, les actuelles troupes d'élites ne déchainent pas l'admiration collective comme pouvait le faire le soldat U.S. libérateur pendant les années 1940. Pour preuve de l'ambition de Peter Berg, le film est vendu non pas comme étant "tiré d'une histoire vraie" mais comme étant l'adaptation de "véritables actes de bravoure". Halleluiah !

Aussitôt, on flaire l'inepte production patriotique visant à flatter l'égo du peuple américain sur la base d'un récit larmoyant montrant des suhommes "made in U.S.A.", liés comme des frères et affrontant la barbarie orientale. Néanmoins, Lone Survivor surprend agréablement par sa façon de traiter le conflit afghan. Certes, le récit pourrait basiquement se résumer à la résistance d'un groupe de guerriers américains face à l'assaut interminable d'une armée de terroristes musulmans - une sorte de relecture moderne de l'absolument infect 300 de Zack Snyder/Frank Miller. Néanmoins, s'il ne donne aucune circonstance atténuante aux terroristes qui sont montrés comme des salauds finis, s'il ne place aucune ambiguité dans un camp américain pourtant loin d'être déchargé de toute responsabilité dans la situation désastreuse que traverse le pays et s'il évite soigneusement toute dimension politique un peu épineuse, Peter Berg ne dresse pas un portrait unaniment mauvais de la population afghanne. Celle-ci n'est pas toujours du côté des terroristes et fait occasionnellement preuve d'un très grand courage - au moins aussi louable que celui qui anime ces glorieux soldats "WASP".

Ainsi, Lone Survivor est l'un des rares films de guerre récents à ne pas s'embarrasser d'un quelconque message idéologique. La guerre n'est qu'un prétexte à un "survival" archétypal. Il faut moins y voir un affrontement symbolique entre l'Amérique et le Moyen Orient qu'une tentative de survie d'un groupe de soldats face à un adversaire beaucoup plus puissant. Le film pourrait se dérouler dans la France de 1944 qu'il ne serait absolument pas différent dans le fond. Sur le principe, Lone Survivor est donc très proche d'un long métrage comme Le Territoire des Loups de Joe Carnahan : c'est une marche funèbre quasi-expiatrice au cours de laquelle les héros, s'ils veulent s'en sortir, devront dépasser leur condition de simples "êtres humains" pour accomplir des prouesses hors du commun qui leur permettront de triompher de leurs ennemis. A l'instar de Démineurs - bien que les critiques lui aient prêté à sa sortie bon nombre d'intentions dénonciatrices qu'il n'avait absolument pas - Lone Survivor est un récit qui pourrait être "universel". Le film de Berg est un film de guerre et non un film sur la guerre en Afghanistan.

Si cette démarche est en soit aussi audacieuse que rafraichissante, la démocrate Hollywood nous ayant récemment bombardé de productions cinématographiques outrées défonçant allégrement des portes ouvertes afin de bien souligner qu'elle ne soutenait pas les décisions du gouvernement (républicain) en place, elle n'exempt pas le film de très sérieux défauts. Si le taxer de manichéisme est donc une perte de temps et un procès d'intention pas très honnête, on peut aisément attaquer le long métrage sur sa tonalité pour le moins ampoulée et larmoyante qui en font malheureusement une oeuvre pachydermique. Certes, les scènes de fusillades sont immersives et étonnemment bien orchestrées de la part d'un Peter Berg qui s'était auparavant souvent contenté de jouer les "yes-men" sur des oeuvres prometteuses mais ratées (Le Royaume, Hancock) ou sur des aberrations filmiques (c'est à lui que l'on doit le Battleship de sinistre mémoire). On pourra mettre ça sur le fait que Lone Survivor est un projet très personnel aux yeux du cinéaste qui cherchait à le monter depuis plusieurs années. De même, Berg refuse d'amadouer son récit pour en faire un aimable "produit à oscars" et livre un film barbare d'une violence certaine. On est ainsi plus proche d'un John Rambo que d'une production asseptisée, titanesque et triomphante comme Le Jour le plus long.

Si son récit peut toucher, il reste en revanche plombé par un sérieux solennel très agaçant. De plus, sa débauche de violence instaure une gêne qui ne devait pas être celle recherchée par le réalisateur. Elle ne met pas mal à l'aise parce que la caméra montre sans détour des mutilations atroces, mais par le fait qu'elle semble constamment outrancière et voyeuriste. Certes, les chutes que font les héros depuis le haut d'immenses falaises abruptes sont aussi impressionnantes que brutales mais leur longueur, leur répétition et leur exagération font apparaitre les soldats comme des créatures indestructibles - ce qui fait sauter la suspension d'incrédulité du spectateur croyant regarder un long métrage "réaliste" - et engendrent un problématique effet de "running gag". En gros, une fois que les hostilités commencent, le film en fait des caisses sur tous les plans. On sort les gros violons et les gros sabots pour représenter sans aucune subtilité une sorte de martyr excessif et interminable. Cette espèce de fascination qu'il a pour les blessures et pour la manière dont ces corps américains parfaits les subissent font du film une sorte de "remake" involontaire de La Passion du Christ de Mel Gibson. Regardez comme le corps d'un Américain, lorsqu'il est entrainé, peut résister à n'importe quel sévice ! Regardez comment Mark Wahlberg saigne en serrant les dents ! Admirez ces doigts amputés ! Ecoutez ces os craquer ! Pleurez devant la noblesse de ces guerriers que rien n'arrête, pas même vingt-cinq balles dans le thorax ! Pleurez qu'on vous dit, la musique est là pour vous y aider ! Allez, pleurez ! Versez des larmes pour ces soldats courageux qui souffrent le martyr tel des Jesus Christ du XXIème siècle, qui se sacrifient pour vous assurer une vie tranquille à l'arrière ! Après ça, engagez-vous petits spectateurs américains ! Rejoignez le valeureux corps des "marines", les meilleurs soldats du monde ! La fierté nationale ! Les vrais super-héros ! Hahou ! Tout ça est bien gentil mais ce martelage achève de rendre antipathique et lourdingue cette publicité pour l'armée, à la fois correctement orchestrée bien que formellement très classique, grossièrement emphatique et d'une vanité sans borne.

4.5 / 10

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