Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti le 9 avril 2014
Réalisé par Darren Aronofsky
Avec Russell Crowe, Jennifer Connelly, Ray Winstone...
Aventure
Chronique de l'Arche de Noé, de l'annonce du déluge apocalyptique au renouvellement de l'humanité...
Difficile de cerner l'intention de Darren Aronofsky derrière son dernier film. Désir de faire une grande oeuvre cinématographique ? Esprit de provocation ? Quoi qu'il en soit, Noé se révèle être une des plus grosses catastrophes industrielles de cette première moitié de 2014. Mais est-ce vraiment si surprenant ?
Parmi les nombreux mystères qui entourent le paysage cinématographique mondial, la hype entourant Darren Aronofsky occupe une place de choix. Le cinéaste devint célèbre grâce à son film « « « choc » » », Requiem for a Dream, long pensum prétentieux qui traitait la question de l’addiction avec la finesse d’un hippopotame nourri au Viagra. Son précédent film, Black Swan, tenta de briller avec ses thèmes "dark" – schizophrénie et cygne noir – et constitua le plus gros hold-up artistique de 2010, ravissant une critique qui n’avait manifestement jamais entendu parler de Perfect Blue ni des Chaussons Rouges, et éblouissant les pairs qui récompensèrent Natalie Portman pour ce qui reste l’un des rôles les plus ridicules et surfaits que compte la liste des récipiendaires de l’Oscar de la meilleure actrice. Entre-temps, le metteur en scène avait eu le mérite de faire renaître Mickey Rourke dans un social porn misérabiliste sauvé de justesse par son interprète principal. Bref, Aronofsky entreprit tout au long de sa carrière de montrer qu’il était l’un des cinéastes les plus lourdingues et surestimés de son temps. De fait, l’annonce de son adaptation du mythe de l’Arche de Noé avait de quoi rendre perplexe.
Pourtant, l’idée de porter à l’écran un récit biblique peut sembler prometteuse et excitante, comme l’avait montré Cecil B. DeMille - la Bible, tout comme de nombreux récits mythologiques plus ou moins religieux, étant en effet riche d’histoires trépidantes non dénuées de portées philosophiques. Il fallait néanmoins éviter d’en faire une élégie pour cul-bénit de la Bible-Belt pour construire une œuvre qui parle à tous. Sur la forme, Noé n’est pas exempt de quelques bonnes idées : un joli plan ici et là, et une approche assez inhabituelle du récit religieux. Le film ne tend pas tant vers le péplum ou le récit mythologique que vers l’heroic fantasy et la science-fiction – le mot « Dieu » n’est jamais prononcé, le terme "Créateur" lui étant préféré. Ainsi, Noé réactualise le récit pour le mettre en accord avec les modes du moment : les abus de l’homme sur la faune et la flore au profit de l’industrialisation provoquent une pénurie de ressources minéralogiques et à terme une catastrophe naturelle qui détruit la civilisation, le tout dans un paysage allègrement pompé sur Mad Max sous un ciel étoilé le jour – l’une des rares bonnes idées visuelles du film. On sent bien là tout le potentiel écolo qui se cache derrière le récit de l’Arche. Mais hélas, trois fois hélas, même un message aussi basique est trop subtil pour le réalisateur. Ce dernier entreprit une opération de sabrage hallucinante qui ôta à son film toute portée un tant soi peu philosophique, préférant incorporer dans son histoire des poncifs sortis de nulle part indignes d'une adaptation d'un récit mythologique.
Un exemple parmi les plus consternants. Au milieu du film, Noé se met en tête de purifier la Terre de tous les hommes sans exception, y compris ses fils. Sa femme, mécontente, essaye de l’en dissuader, à l’aide d’un argument choc : "Mais ce sont des enfants !". La pérennité de l’espèce humaine ? L’Espérance ? La capacité des hommes à faire (aussi) le bien ? La prédominance de Dieu sur les hommes ? Non, ça elle s’en moque, de même qu’elle n’a que faire des milliers d’enfants qui meurent noyés sous le déluge. Ce que maman Noé veut, c’est que ses enfants survivent dans un monde dépeuplé sans la moindre descendance car, voyez-vous, "ce sont des enfants". Une scène dans la suite semble même insinuer qu’elle ne veut pas les voir mourir vierges. Degré zéro de la réflexion, tout comme dans la scène où la famille Noé, blottie dans l’Arche, entend les cris des condamnés, et limite la question de la justice de leur survie à un vague sentiment de culpabilité de laisser les autres mourir – la scène doit durer dans les 30 secondes. Et comment ne pas évoquer le personnage de Cham, deuxième fils de Noé, d’une débilité absolue – on n’avait pas vu ça depuis le rôle de Justin Chatwin dans La Guerre des Mondes - caricaturé en puceau en chaleur qui ne pense qu’à trouver de quoi se déniaiser avant l’Apocalypse ? Il servira néanmoins de personnage "ambigu", censé donner au film un semblant de subtilité.
Si, par pudeur, on évitera de parler des rôles de Ray Winston et d’Anthony Hopkins – qui n’en finit pas de se ridiculiser sur grand écran – on peut au moins évoquer la sympathique Emma Watson, qui, même si son rôle est traité n’importe comment, fait profiter aux spectateurs de sa présence rafraîchissante, tout comme Russell Crowe, qui a heureusement le charisme nécessaire pour tenir un tel film sur ses épaules. On peut également parler du rendu visuel du film catastrophique, des images de synthèse datées à la direction artistique plagiant allègrement tout ce qui s’est fait dans le genre post-apocalyptique – et non pas pré-apocalyptique – ces vingt dernières années, en passant par la photo atroce signée Matthew Libatique. On peut enfin évoquer la grosse déception que nous fait subir le film, le montage. Les films d’Aronovsky avaient le mérite d’être bien montés – c’était même la principale qualité de Black Swan. Ici, non seulement Noé est mal rythmé, mais en plus il subit les tocs pubards de son metteur en scène qui rythmait Requiem for a Dream par une succession clipesque de plans sur des seringues ou des yeux. Si les scènes évoquant l’évolution sont assez intéressantes dans leur montage - quoique ridiculisées par le travail d'Emmanuel Lubezki sur The Tree of Life - les séquences où Noé a ses visions sont des sommets de ringardise.
De façon non surprenante, Noé est donc un film pompier, mal monté, aux dialogues abrutissants et visuellement abominable. On y trouve de temps en temps de bonnes idées, qui auraient donné au film un intérêt si Melancholia, Valhalla Rising et La Route n’étaient pas passés par là. Et comme toujours chez Aronofsky, la fin est un agrégat de bêtise, achevé par l’insupportable musique pompeuse de Clint Mansell – déjà coupable d’être à l’origine du thème de Requiem for a Dream - infoutu de composer le moindre morceau sobre. Cette fois-ci, après avoir tué presque tous les hommes, Dieu envoie des arc-en-ciel sur l’île où Noé, après avoir été confronté au mal – dans des scènes même pas dérangeantes – a laissé sa petite famille dans l’espoir de repeupler la Terre à coup de fornications incestueuses - Aronofsky, ayant manifestement tenu à faire de Cham un queutard en manque, n'a pas suivi le récit biblique et n'a accordé de compagne qu'à un seul des fils de Noé. Un sommet de n’importe quoi…
3/10