Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film britannique sorti le 25 juin 2014
Réalisé par Jonathan Glazer
Avec Scarlett Johansson, Jeremy McWilliams, Lynsey Taylor Mackay,...
Science-fiction, Thriller
Une extraterrestre arrive sur Terre pour séduire des hommes avant de les faire disparaitre.
Aimé par les bobos et les festivaliers avant même qu'ils n'aient pu le voir, l'attendant de manière extatique en le comparant prématurément aux chef d'oeuvres de Stanley Kubrick ou de David Lynch, le nouveau film de Jonathan Glazer est un trip autiste aux atours paradoxalement très commerciaux. Le genre de fumisterie face à laquelle on se demande comment la majorité des cinéphiles peut encore tomber dans le panneau et être bouches bées devant une poignée d'expérimentations visuelles d'une pauvreté désespérante. Glazer révèle beaucoup trop tard la nature extraterrestre de son héroïne, rendant caduque la puissance de toutes les scènes précédentes que l'on regardait sans pouvoir comprendre leur signification.
Si l'on avait demandé en janvier dernier à des cinéphiles d'un certain milieu - huppé, bourgeois et élitiste à tendance condescendante - quel était le film qu'ils attendaient le plus, ils auraient répondu tous en coeur : Under the Skin de Jonathan Gazier. Le réalisateur britannique de Sexy Beast et de Birth dans lequel l'on retrouvait la star hollywoodienne Nicole Kidman avait sû faire monter la sauce par son postulat de S.F. poétique, par sa bande annonce alambiquée n'alignant que des images aussi étranges qu'obscures, et surtout par la participation de Scarlett Johansson. C'est peu dire que cette dernière, dont la présence dans ce genre de film est a priori surprenante, constitue d'ailleurs le centre du projet. Elle y incarne une créature venue d'un autre monde dont le pouvoir de séduction lui sert à attirer les hommes dans son repaire pour les dévorer. Littéralement. Autant dire que le choix de Johansson était évident tant cette dernière incarne une sorte de fantasme idéal depuis Lost in Translation de Sofia Coppola et Match Point de Woody Allen.
Il l'était cependant moins au regard de la trajectoire qu'a pris sa carrière après ces deux grands longs métrages : se paumant dans des comédies romantiques sans intérêt, elle était devenue l'égérie féminine de l'horrible studio Marvel en incarnant la super-héroïne Veuve Noire. Dorénavant abonnée aux "blockbusters" de pacotille, quand elle ne se retrouvait pas occasionnellement dans un film plus sérieux mais oubliable, la belle actrice a gâché son potentiel si prometteur. Son unique grand rôle récent est son magnifique travail de doublage à l'occasion du somptueux Her de Spike Jonze. Un unique choix avisé avant qu'elle n'aille se ridiculiser dans le prochain navet de Luc Besson intitulé Lucy - y a-t-il vraiment besoin de voir ce film pour avoir la légitimité de s'en moquer, surtout au vu de son concept imbécile et de son exécution lamentable prouvant que le réalisateur de Léon est définitivement devenu une marque inodore et ringarde ? Autant dire que Scarlett Johansson, cannonisée par un César d'honneur (vraiment ?) l'annonçant prête pour l'hospice, a déjà rejoint le gang des comédiens "has been" aux côtés de Liam Nesson (à un sursaut près chez Joe Carnahan), de John Travolta, de John Cusack, de Johnny Depp ou encore de Kidman alors qu'elle n'a même pas trente ans.
Si l'on nous annonce que la demoiselle a encore de la ressource parce qu'elle participe à ce projet auteuriste et indépendant allant à l'encontre de ce qu'elle faisait dernièrement, il faut remettre les points sur les "I". Non, sa présence dans un film comme Under the Skin n'est pas un sursaut salvateur mais plutôt l'ultime signe inquiétant indiquant une fin de carrière plus proche qu'on ne le croyait. En effet, Johansson en est arrivée à un point où elle a compris que seul le racolage dans un film d'auteur faussement audacieux pourra la sauver aux yeux de l'"establishment" et de la critique dites "cultivée" qui avaient du mal à la prendre au sérieux après ses galipettes marveliennes en combinaison moulante. Néanmoins, le fait qu'un acteur aille s'encanailler dans un film étant l'opposé de ceux qu'il fait d'habitude, ce qui l'oblige parfois à se mettre véritablement à nue et à choquer ses fans dans des séquences "subversives", est moins un challenge louable qu'un argument marketing - ce qui est un peu contradictoire de la part d'un long métrage se voulant anti-commercial (et de fait, Under the Skin est évidemment tout sauf "anti-commercial"). Le radical Irréversible de Gaspar Noé avait fait sensation et avait été vendu principalement sur l'outrage qu'y subissait la célèbre actrice italienne Monica Belluci, soit une séquence de viol de dix minutes aussi effarante qu'insoutenable (bien qu'il soit dommage de limiter le film à ce seul moment). Plus récemment, des idoles des jeunes comme Robert Pattinson (Cosmopolis de David Cronenberg), Zac Efron (Paperboy de Lee Daniels) ou encore (Spring Breakers de Harmony Korine) ont été les principaux arguments pour vendre des films "branchouilles" soi-disant sulfureux alors qu'ils sont aussi creux que bavards et prétentieux.
Pour accomplir un tel coup médiatique, ce type de film d'art et d'essai doit suivre à la lettre une certaine recette - exactement à l'image de la confection de la quasi-intégralité des "blockbusters" hollywoodiens. Partez d'un réalisateur "hype", si possible peu prolifique puisque, de cette façon, chacun de ses retours derrière la caméra sera forcément considéré comme un évènement inratable pour tout cinéphile qui se respecte. Ce metteur en scène "rare", parce que (au choix) exigeant, perfectionniste et/ou anti-hollywoodien, doit s'armer d'un pitch de genre tout en annonçant clairement son intention de ne pas faire un "film de genre" (trop humiliant pour lui) afin d'engendrer une oeuvre beaucoup plus élevée (car un pure "film de genre" ne peut évidemment pas être "élevé"). Puis le cinéaste doit obtenir les services d'une star ayant suffisamment de renommé pour que le monde entier soit en émoi en apprenant que cette dernière ose participer à un tel projet - se servant de son nom pour lui donner la possibilité de voir le jour, au prix de la carrière ou de l'image de la dite-star. Une fois que les "teasers" et autres affiches énigmatiques se multiplient, le critique et le cinéphile doivent normalement entrer en transe si la recette a été suivie à la lettre. Under the Skin est à ce titre un plat parfaitement confectionné.
On pourrait balayer le film d'un revers de la main s'il n'était pas aussi frustrant. Car le long métrage recelait un certain potentiel qui a été gaché par un traitement visuel se voulant sensitif mais qui est avant tout brumeux jusqu'à son ultime quart d'heure. En effet, c'est la révélation finale qui se charge de donner un sens à l'imbroglio de scènes surréalistes et incompréhensibles qui lui ont précédé. Mais celle-ci constitue un problème de par son positionnement. D'abord pour ceux qui ont lu le synopsis officiel car il spoile l'intégralité de ce long métrage jouant d'abord sur la désorientation du spectateur avant de daigner lui révéler le pot aux roses. Ensuite parce que, si par miracle vous parvenez à découvrir le film sans rien savoir au préalable de son contenu, le fait que la révélation sur la nature du personnage mutique et ébetté joué par Johansson n'arrive que lors des dernières minutes vous permettra de ne comprendre qu'après coup la symbolique de l'intégralité des scènes antérieures, vous empêchant ainsi de ressentir quelque chose lors de votre toute première vision du film. On ne peut pas faire l'expérience de la mélancolie qui anime le long métrage. On ne la ressent pas. On ne ressent aucune émotion d'ailleurs. On ne fait que comprendre à la fin. Ce qui est trop peu satisfaisant pour une oeuvre se voulant une expérience sensorielle, c'est-à-dire viscérale et immédiate et non pas uniquement cérébrale.
Or Under the Skin est en fait une oeuvre cérébrale qu'on ne peut ni vivre, ni analyser sur le moment car il nous manque toujours la clé pour nous le permettre. Et Glazer ne nous la donne qu'au bout d'une heure quarante au cours de l'une des rares belles scènes à avoir un impact direct sur son audience - et non un impact différé, raisonné et, par conséquent, amoindri. Evidemment, la majorité de l'intrigue s'éclaire sous un nouveau jour une fois que l'on a compris - ou plutôt une fois que le film nous a permis de comprendre - que l'héroïne est un alien. Les balbutiements de Johansson en voix off lors de la scène d'introduction font dorénavant sens par exemple : il s'agit de l'apprentissage linguistique de l'extraterrestre avant de pouvoir se fondre dans son personnage, puis dans cet univers terrien si spécifique et mystérieux à ses yeux. Il n'empêche que la toute première séquence, comme elle n'explique absolument pas le postulat de base, ne fait concrètement que montrer une sphère grandissant dans le néant avant qu'une coupe ne la remplace par un iris, le tout saupoudré par les bégaiements de Johansson en guise de bande son - ce qui engendre un effet passablement grotesque tant l'ensemble parait réunir tout ce qu'il y a de pire dans un film intello à destination des musées d'art contemporain.
On aura beau énumérer toutes les thématiques ou idées que brasse le long métrage (la solitude de l'homme, la découverte de l'empathie par l'alien, l'incapacité à faire la distinction entre la beauté et la laideur,...), non seulement Under the skin ne va jamais plus loin que les dites idées mais en plus celles-ci ne nous apparaissent qu'une fois qu'elles sont passées - au lieu d'être évidente au moment où elles passent. Le dernier film de Glazer ne pourra donc satisfaire qu'une minorité de spectateurs : ceux qui préfèrent faire un commentaire de texte plutôt que de lire le texte, ceux qui préfèrent parler du long métrage en extrapolant son (ses) sens plutôt que de le vivre. En gros, tous ceux qui préfèrent faire le travail à la place du film. Under the Skin commet ainsi l'erreur finale du Enemy de Denis Villeneuve, mais cette fois à l'échelle de tout un long métrage : du symbolisme à retardement, soit du symbolisme tellement peu évident qu'il faut passer par des rapprochements saugrenus pour parvenir à définir ce qu'il est supposé évoquer. Aux yeux des spectateurs pour qui un symbole ou une métaphore se doit d'être immédiatement appréhendable, Under the Skin est au choix un ratage intégral ou une escroquerie tellement boursouflée qu'elle ne lui provoquera aucune autre envie que celle de quitter la salle afin d'écourter cette désagréable perte de temps.
Et lorsque l'interminable projection est enfin terminée, l'unique réconfort plaisant que le spectateur agacé trouvera sera dans la lecture des laborieuses tentatives d'explication de la part des "vrais" cinéphiles pour lui faire comprendre qu'il est passé à côté de quelque chose ou qu'il est trop faible d'esprit pour apprécier à sa juste valeur cette oeuvre "exigeante" à laquelle il lui fallait se "soumettre" - notez bien les mots qu'emploieront souvent les aficionados d'Under the Skin pour justifier la toute magnificence de ce dernier. Car forcément, il est inconcevable que cette impression de vacuité pompeuse à l'issue de la séance ne soit pas autre chose que de la faute du spectateur. Le long métrage de Glazer est ce nouvel "ersatz" qui permettra aux "cinéphiles éduqués" (les inconditionnels de ce cinéma exigeant devant lequel il faut adopter une attitude de soumission déférante) de pointer du doigt les "cinéphiles du dimanche" (forcément amateurs de "blockbuster" décérébrés). D'une certaine manière cependant, il demande infiniment plus de courage pour s'opposer à ce genre d'oeuvres que pour l'aduler en suivant sagement le reste du troupeau "éclairé". Il faut être prêt à essuyer une véritable "fatwa" si l'on se décide de dire tout haut que les trois quarts du film lorgnent de façon peu originale vers ce marronier qu'est ce fichu "cinéma-vérité" - à coups de caméra portée, d'improvisations et de non-comédiens - pour ne montrer que Johansson conduisant sa camionnette, parlant à un homme, le draguant, l'entrainant dans son antre avant de recommencer ad nauseam.
Il vous en faudra du courage pour oser affronter la horde de cinéphiles pédants qui vous regardera avec mépris (ou tristesse pour les plus "aimables") lorsque vous affirmerez que la mise en scène, lorsqu'elle accepte enfin d'expérimenter par le biais de séquences surréalistes, se contente de montrer Johansson se déshabillant sur un fond intégralement blanc ou noir. Afin de modérer leur agacement, vous pourrez malgré tout leur concéder que la bande originale de Mica Levi - dont le très beau morceau "Love" - est entêtante. Mais vous les consternerez à nouveau en précisant qu'elle est pour 90% dans le relatif envoutement que suscite occasionnellement le film. Ce sera évidemment peine perdue de sous-entendre que ce dernier, si parfait, ne tient aucunement debout si l'on n'a pas pris connaissance au préalable de ce synopsis qui nous permet d'obtenir la "clé" pour s'investir un minimum face à ces images fantasmagoriques. Il faudra vous accrocher davantage si vous daignez soutenir que ce soi-disant rôle majeur pour Johansson exploite tellement toute l'étendue de son talent qu'elle n'arbore pas plus de deux expressions : le "poker face" et la surprise retenue. Enfin, courrez pour éviter la paire de baffes si vous persistez dans la contestation en soutenant qu'un grand film n'est jamais une oeuvre cherchant à prendre de haut son spectateur en tentant de l'écraser puis de lui balancer sa supposée médiocrité intellectuelle à la figure afin de lui faire croire qu'il est vêtu des atours propres à un "long métrage ambitieux, complexe et original".
Néanmoins, je suis prêt à être l'un des rares à soutenir un tel avis et je sais d'avance les arguments ou les critiques que l'on m'opposera pour ne pas avoir le même que la "masse". En effet, je considère qu'il y a heureusement un juste milieu entre intégralement prémacher un travail souvent dénué du moindre contenu parce que l'on prend le spectateur pour un idiot et masquer la vacuité de ce travail par des artifices nébuleux, trop clinquants et roublards pour être honnêtes, parce que l'on considère que le public n'est pas assez audacieux ou autonome pour contester la démarche prétentieuse d'un cinéaste. Pour ma part, je préfère davantage défendre ardemment la vision d'un réalisateur humble, qui sait qu'il ne vaut pas mieux et qu'il n'est pas plus malin que ceux qui regardent son film. Alors, en attendant que cet énième faux évènement cinématographique monté de toutes pièces ne s'efface de nos mémoires pour être remplacé par un autre dans deux ou trois mois, il est vivement conseillé d'accorder davantage de temps afin d'embarquer dans l'ultime tour de piste d'un cinéaste ayant prouvé sa modestie et son humanisme : La Princesse Kaguya d'Isao Takahata.
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