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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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JACKY AU ROYAUME DES FILLES

Film français sorti le 29 janvier 2014

Réalisé par Riad Sattouf

Avec Vincent Lacoste, Charlotte Gainsbourg, Didier Bourdon,...

Comédie

En république démocratique et populaire de Bubunne, les femmes ont le pouvoir, commandent et font la guerre, et les hommes portent le voile et s'occupent de leur foyer. Parmi eux, Jacky, un garçon de vingt ans, a le même fantasme inaccessible que tous les célibataires de son pays : épouser la Colonelle, fille de la dictatrice, et avoir plein de petites filles avec elle. Mais quand la Générale décide enfin d'organiser un grand bal pour trouver un mari à sa fille, les choses empirent pour Jacky : maltraité par sa belle-famille, il voit son rêve peu à peu lui échapper...

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Passé inaperçu en France alors que son auteur est un dessinateur de bandes dessinées reconnu ayant déjà réalisé l'excellente comédie à succès Les Beaux Gosses, Jacky au Royaume des Filles est un projet plaisant qui allie comédie romantique et uchronie absurde. Un film dont le postulat et l'humour joyeusement incorrect le démarquent clairement du reste de la production comique pantouflarde que l'on nous assène en France chaque année. A l'instar d'Albert Dupontel, Riad Sattouf refuse de prendre de haut le genre auquel il s'attèle et pense sa mise en scène afin de faire ressortir son propos universel et sa charge acide tout en faisant "vivre" son univers décalé.

Riad Sattouf avait apporté un véritable vent de fraicheur dans le paysage dévasté de la comédie française lorsqu'il décida d'abandonner temporairement ses crayons pour empoigner une caméra. De part son humour aussi tendre que frontal qui le rapprochait davantage d'une production Apatow (SuperGrave en tête) que d'un produit standardisé tel que nous le finance à tour de bras la chaine télévisée TF1 afin de remplir sa grille des "prime times" à venir, Les Beaux Gosses s'était non seulement imposé comme l'un des films français les plus drôles de ces dernières années mais aussi comme l'un des longs métrages les plus justes sur la jeunesse que l'on ait pu voir depuis un bon bout de temps. Sa liberté de ton alliée à son amour évident des "loosers" - qu'il est toujours agréable de voir un cinéaste qui n'est pas condescendant à l'encontre de ses personnages ! - permettaient à Sattouf de faire des Beaux Gosses un divertissement hautement recommandable et un premier long métrage assez exemplaire. Le film ayant beaucoup plu au public et à la presse, il semblait inévitable que son second essai allait rencontrer un succès équivalent. Malheureusement pour Sattouf, son Jacky au Royaume des Filles est complètement passé inaperçu lors de sa sortie en salles, quand il ne fut pas tièdement reçus par les rares ayant daigné lui accorder une chance.

Il faut reconnaitre que le projet - par bien des aspects assez inhabituel au sein de la production française - a été très mal vendu à coups d'affiches franchement moches et de bandes annonces recouvertes d'une voix off consternante. Si l'un des arguments qui revient le plus souvent à l'encontre de Jacky... est qu'il n'est pas aussi drôle que Les Beaux Gosses - ce qui est parfaitement exact - il est nécessaire de répondre à cette remarque problématique. D'abord, ce n'est pas parce qu'un cinéaste débute dans le genre de la comédie qu'il se doit impérativement de persévérer dans la gaudriole. Récemment, beaucoup de cinéphiles se sont avoués déçus par la tonalité (pourtant volontairement) dramatique qu'Edgar Wright avait donné à son Dernier Pub avant la Fin du Monde, l'ultime opus de sa trilogie parodique "Cornetto", tandis que Michel Hazanavicius (OSS 117 - Le Caire, nid d'espionsOSS 117 - Rio ne répond plus) vient d'essuyer un accueil critique franchement méchant pour avoir osé changer de registre et s'atteler au mélodrame pur et dur avec The Search. Tout le monde semblait par conséquent attendre de Riad Sattouf qu'il refasse exactement la même chose. Or si Jacky... est moins drôle que Les Beaux Gosses, ce n'est pas parce que les gags sont moins réussis mais parce qu'il y en a tout simplement moins. Et cela ne vient pas d'une écriture bancale mais d'un choix parfaitement conscient de la part du cinéaste.

Car Jacky emprunte plutôt les codes de la comédie romantique : le film est moins une grosse gaudriole façon The Dictator de Larry Charles qu'une relecture inversée du conte (forcément cruel) de "Cendrillon" écrit par Charles Perrault, le tout matiné d'un peu de Soleil Vert. Si le long métrage amuse régulièrement le spectateur par son décalage permanent ainsi qu par sa critique par l'absurde de l'inégalité des sexes, de l'autoritarisme et de l'aveuglement religieux, il conserve malgré tout la cruauté du conte. L'exemple le plus frappant sont ces séquences où Jacky se fait violer à deux reprises par des femmes : si l'inversion des "rôles" fait sourire, Sattouf cherche d'abord à nous mettre mal à l'aise en filmant l'acte dans ce qu'il a toujours d'aussi ignoble malgré ce changement de sexe entre la victime et le bourreau "habituels". On grince des dents au lieu de rire à gorge déployée. Le cinéaste a ainsi le courage de montrer cruement le traitement que reçoivent les hommes dans son film et qui fait directement écho à celui que subissent certaines femmes dans le monde réel. Refusant de se cacher derrière l'argument amusant du film pour dédramatiser et alléger les situations, Sattouf ose discrètement en souligner l'absurdité et la violence tant sur le plan physique que psychologique.

Néanmoins, le film dégage un optimisme et une bonne humeur communicatifs au fur et à mesure que Jacky, en cherchant à réaliser son rêve impossible d'épouser la "princesse charmante", amorce par ses actes et ses gaffes les prémices d'une profonde révolution culturelle, spirituelle et morale dans son pays imaginaire - parfaitement retranscrit à l'écran grâce à une direction artistique recherchée. Le film est donc l'un des sporadiques "sales gosses" parmi les récentes comédies françaises, commençant directement par un Vincent Lacoste en pleine séance de masturbation et se concluant sur une idée aussi maligne qu'audacieuse dévoilée sans fard, ce qui fera surement bondir d'effroi quelques vieux cons coincés. Au milieu, on nage en plein "politiquement incorrect" avec un comique grinçant lorgnant tour-à-tour du côté de Gotlib et de Bertrand Blier. Tous les acteurs sont excellents, ce qu'il est nécessaire de souligner vu les grosses productions débiles préférant mettre en avant les pitoyable "one man shows" de Franck Dubosc, de Dany Boon, de Kad Merad ou encore de Gad Elmaleh. Qu'il est jubilatoire de revoir "l'Inconnu" Didier Bourdon au top de sa forme après quelques années à ne pas avoir trouvé de comédie à sa hauteur - Une Belle Année de Ridley Scott mis à part (c'est ironique bien entendu) ! Et impossible d'être surpris par la présence de Hazanavicius en tant qu'acteur puisque le bonhomme est sur tous les bons coups de la comédie francophone.

Le deuxième long métrage de Sattouf est donc à 2014 ce que l'excellent 9 Mois Ferme d'Albert Dupontel était à 2013 : une comédie excitée, originale, cinglante, agressive parfois, ne se limitant pas à quelques bons mots pour faire rire mais employant tous les artifices du cinéma (montage, décors, costumes, mise en scène,...) pour y parvenir et rendre crédible son concept de départ. Il est par conséquent extrêmement malheureux que le premier n'ait absolument pas bénéficié du même soutien populaire que le second. Mais comme le fait remarquer la dernière scène de Jacky..., il faut un certain temps pour que des changements de mentalité puissent être envisageables et concrétisé. Deux excellentes comédies françaises qui refusent de céder à la facilité et de revoir leurs ambitions narratives ainsi que formelles à la baisse à six mois d'intervalle, c'était probablement trop pour le public français. Dany Boon et son Supercondriaque ont encore gagné en termes d'entrées lors de la sortie en salles. Il ne tient plus qu'à vous de lui asséner une bonne défaite lors de cette seconde manche que représente l'exploitation en DVD/Blu-ray - celle qui permet véritablement à un film de traverser les années et de prouver aussi bien sa réussite que son intemporalité - en donnant une seconde chance à ce petit bijou d'inventivité. Rien que la scène du bal des prétendants sur fond de "Lux Aeterna" de Gyorgy Ligeti (morceau musical employé par Stanley Kubrick lors du "trip" à la fin de son 2001 : L'Odyssée de l'espace) justifie à elle-seule le revisionnage en boucle de ce futur film culte.

7.5 / 10

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