Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti le 8 janvier 2014
Réalisé par James Ponsoldt
Avec Miles Teller, Shailene Woodley, Brie Larson,...
Comédie dramatique
Sutter est un adolescent brillant, drôle, charmant,... et très porté sur la boisson. Son quotidien est chamboulé par sa rencontre avec la timide Aimee, une jeune femme totalement différente de lui...
A l'instar de son précédent film Smashed, James Ponsoldt place l'alcoolisme au centre de sa comédie romantique. Cette histoire d'amour entre deux adolescents - d'une infinie justesse - sort ainsi des sentiers battus avec la greffe de cet enjeu dramatique supplémentaire. Bien que moins centré sur la tentative de désintoxication de son personnage principal, le film utilise l'addiction comme point de départ pour parler subtilement de problèmes contemporains comme la destruction du mythe de l'amour parfait, le spleen de la jeunesse d'aujourd'hui, la peur du futur pour privilégier aveuglément l'instant présent ou encore les conflits entre générations.
James Ponsoldt avait produit un certain effet dans le circuit du cinéma indépendant avec son drame assez touchant intitulé Smashed. Porté par une Mary Elizabeth Winstead qui y trouvait là son meilleur rôle à ce jour, ce premier long métrage racontait comment une jeune institutrice portée sur la boisson réalisait qu'elle était victime d'une addiction et décidait de la combattre après avoir dû élaborer un gros mensonge pour cacher aux petits enfants de sa classe - et à leurs parents - qu'elle leur avait fait cours en ayant une gigantesque gueule de bois. Bien qu'évitant un certain misérabilisme moralisateur, le film ne se départissait pas d'une certaine crudité dans sa manière de représenter cette ivresse dans laquelle plongeait désespérément et inconsciemment le couple de personnages principaux, au point de placer le spectateur dans une position aussi inconfortable que salutaire - le cinéma ayant souvent tendance à montrer les scènes de beuvrerie comme des moments de gaudriole ou comme des passages d'un tragique outrancier. Ici, James Ponsoldt montrait d'abord le caractère pitoyable de l'état dans lequel se retrouvait régulièrement l'héroïne pour ensuite souligner avec un certain doigté la nature paradoxalement addictive de ce même état.
Avec son long métrage suivant, Ponsoldt reste accroché au sujet puisque son héros est un jeune adolescent qui se délecte comme beaucoup d'autres dans une ivresse quasi constante, sous le prétexte fallacieux de profiter d'un instant présent dont il ne garde parfois pas de trace dans sa mémoire - le "spectacular now" - alors que ce qui l'anime est une peur constante de l'instant qui vient après (le moment présent étant en fait suivi d'une longue multitude de moments amenés à être "présents"). Néanmoins, si l'alcoolisme apparaissait comme une addiction empoisonnante dans Smashed, il apparait dans ce second film comme une solution illusoire -occasionnellement libératrice - afin d'échapper à la réalité et aux problèmes inhérant du monde qui nous entoure. Le héros doit moins vaincre ce mal qui le ronge parce qu'il le détruit physiquement et psychologiquement que parce qu'il le détourne des choix notamment moraux auxquels il est supposé faire face pour pouvoir grandir. C'est le savoureux paradoxe de cette histoire d'amour où la personne qui fait le plus preuve de maturité est en fait celle qui est en premier lieu caractérisée par sa jeunesse et donc par son innocence et sa supposée naïveté.
Ainsi, l'alcoolisme est cette fois moins le centre du long métrage que la porte d'entrée qu'emploie Ponsoldt pour traiter de problématiques plus vastes. L'alcoolisme est le symbole de cette jeunesse - américaine, mais pas seulement malheureusement - qui se jette aveuglément dans une extase éphémère mais facilement accessible afin de suivre un slogan-mantra aisément mal interprétable qui rappelle que "l'on n'a qu'une seule vie" (la génération YOLO pour "You Only Live Once"). Là encore, cela n'est pas une thématique franchement nouvelle mais Ponsoldt la traite avec suffisamment d'intelligence et de pudeur pour que The Spectacular Now apparaisse comme une tentative d'approche raisonnable et d'une délicatesse relativement peu commune de cette peur des responsabilités qui frappe les adolescents. En plus de cela, il y ajoute un drame filial dans lequel un jeune homme cherche à rencontrer son père qui, pour une raison que lui cache sa mère, se tient à l'écart du reste de la famille. L'inévitable face-à-face est l'un des grands moments du long métrage et le fait qu'il soit porté par une interprétation très impressionnante de Kyle Chandler n'est pas pour rien dans la puissance qui s'en dégage.
D'une manière plus générale d'ailleurs, le jeu des comédiens est l'un des gros points forts du projet ; James Ponsoldt avait déjà prouvé qu'il était un excellent directeur d'acteurs mais avec The Spectacular Now le doute n'est même plus permis une seule seconde. Il y a donc Chandler dans ce court rôle du père lui-aussi alcoolique, qu'il joue avec un naturel proprement sidérant - ce regard ! Mais les interprètes moins célèbres que lui ne sont pas moins impressionnants. Cela va de Mary Elizabeth Winstead à Brie Larson (qui a beaucoup, beaucoup plus de choses à jouer que dans le Don Jon de Joseph Gordon-Levitt où son personnage tenait presque à de la figuration malgré son importance dans l'intrigue), en passant par Jennifer Jason Leigh (l'inoubliable princesse perverse du superbe La Chair et le Sang de Paul Verhoeven) tout en n'oubliant évidemment par Miles Teller qui incarne un héros éloigné des standards éculés du jeune homme que l'on retrouve habituellement dans les "teen movies" romantiques. Mais l'artiste qui tire le plus son épingle du jeu n'est pas tant Ponsoldt - bien que son talent certain au niveau de la mise en scène soit confirmé par quelques-uns des plans séquences qui émaillent le film - que Shailene Woodley. La jeune actrice, qui nous avait beaucoup ému dans le joli drame "hawaiien" d'Alexander Payne intitulé The Descendants, confirme avec ce film que l'on entendra parler d'elle pendant un bon bout de temps. Sa fragilité, ses joies, ses peines et son naturel déconcertant illuminent The Spectacular Now. Que les infâmes et les imbéciles qui lui ont craché dessus lorsqu'elle devait apparaitre en tant que Mary-Jane Watson dans le The Amazing Spider-man 2 de Marc Webb - sur la seule foi de mauvaises photographies de tournage prise par des paparazzis - se rassurent : elle a récemment refusé de reprendre le rôle pour le troisième épisode. Tant mieux ! Des projets cyniques, débiles et pathétiques comme ceux que Sony est en train de préparer avec l'Homme-araignée ne la méritent clairement pas.
7 / 10