Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

Film américain sorti aux USA le 17 octobre 2013 [sortie française inconnue]
Réalisé par Ron Krauss
Avec Vanessa Hudgens, Rosario Dawson, Brendan Fraser,...
Drame
Apple, une jeune adolescente de seize ans, s'enfuit de chez sa mère toxicomane pour se lancer à la recherche de son père qu'elle n'a jamais vu.
Ce drame "indépendant" aligne tous les poncifs les plus crispants que l'on puisse trouver dans pareille production - réalisation en caméra portée, tendance à la surdramatisation et au misérabilisme, récit balisé adapté d'une "histoire vraie", conclusion moralisatrice, performances larmoyantes d'acteurs en mal de reconnaissance artistique,... - et pourtant, le résultat fonctionne occasionnellement. Cette réussite partielle est surtout dûe à sa jeune comédienne principale Vanessa Hudgens, toujours à la recherche du rôle fort qui fera oublier son passé dans le niais "teen show" High School Musical, et à une poignée de très jolis moments de grâce.
Le drame tiré d'une histoire vraie est devenu un marronier destiné à émoustiller les festivaliers. Qu'il est rassurant d'assister au calvaire d'un personnage de classe sociale inférieure pour enfin se sortir du marasme dans lequel il était plongé depuis sa naissance, et tout cela grâce à l'appui d'êtres à la bienveillance inébranlable ! Cela donne l'illusion au spectateur bourgeois qu'il est au courant des disparités sociales, qu'il comprend ce que cela fait d'être de l'autre bord (celui des pauvres malheureux) et cela lui donne l'occasion de s'en offusquer au cours du délicieux buffet qui suit la projection auprès d'autres spectateurs appartenant à la même catégorie que lui. En effet, que les désargentés sont tristes ! Ils subissent des choses si atroces ! On ne les aide pas assez et les autorités s'en contrefichent ! Mais - parce qu'il y a un "mais", heureusement que le protagoniste principal s'en sort dans ce film pour devenir comme eux ! La morale est sauve et la culpabilité du public riche s'estompe à peine quelques minutes après qu'elle soit apparue. Entre deux petits fourrés à la crème, le spectateur commentera avec un air outré ces scènes misérabilistes et tire-larmes auxquels il vient d'assister, sachant que tout finit bien et qu'en plus "c'est tiré d'une histoire vraie" - donc la réalité finit bien.
C'est un peu ce que reprochaient de nombreux critiques lors de la sortie du grand film de Steven Spielberg intitulé La Liste de Schindler car il osait représenter la Shoah (l'un des plus grands échecs de l'Humanité) par le biais d'une histoire optimiste voyant le sauvetage de plus d'un millier de Juifs. Ce choix se défend évidemment dans le cas de Spielberg - de par les thématiques qui lui sont chers et par le fait qu'il était le premier à s'aventurer sur le terrain ô combien sensible de l'Holocauste pour en livrer un film destiné au plus grand nombre. Il peut se défendre au cas par cas, mais on ne peut nier que cette tendance qu'ont les cinéastes à prendre des trajectoires optimistes - des pauvres sortant de la misère de la plus bouleversante des manières - pour représenter plus largement un état déprimant de la société peut être perçue comme malhonnête parce qu'elle masque effectivement une importante part de la douloureuse réalité sociale en ne se focalisant que sur un parcours lumineux, une réussite personnelle. C'est clairement une manière de se dédouaner et de faire mine de parler de la misère tout en s'assurant un beau succès populaire en racontant une histoire qui se conclut joyeusement. Le monde va mal, mais on peut s'en sortir - maintenant, amenez les prix d'interprétation !
Car c'est évidemment là que se trouve la possible roublardise d'une telle démarche. Raconter une histoire qui finit bien en montrant le "rise" (l'élévation) d'un personnage assure l'oeuvre en question à être plus facilement appréciable. Le public qui va au cinéma est généralement peu enclin à vouloir assister deux heures durant à la déchéance d'un être humain. Un long métrage pessimiste est toujours moins agréable à regarder qu'un film qui aboutit à une conclusion lumineuse, rassurante et jubilatoire. Mieux encore, ce choix assure d'être aimé par le public mais aussi par l'Académie. Ces drames sont ainsi produits à la chaîne dans l'espoir qu'une poignée d'entre eux se fasse remarquer et parvienne à grapiller un amas de prix afin d'assurer une certaine respectabilité et un certain prestige aux studios qui sont derrière eux. C'est ainsi qu'une oeuvre racoleuse comme Precious fit fureur pendant les trois-quatre semaines pré-Oscars, rendant hystériques des critiques émus jusqu'aux larmes et des présentateurs de télévision trop heureux d'accueillir sur leurs plateaux les comédiens-futures stars ayant osé s'investir sans limite dans une telle aventure, avant qu'elle ne soit balancée aux oubliettes peu de temps après pour reposer aux côtés de beaucoup de ses précédents semblables.
Toutes ces circonvolutions nous amènent à ce Gimme Shelter, énième avatar du genre. Tout est là. La réalisation se limite majoritairement à un filmage caméra à l'épaule pour deux raisons. La première est d'ordre économique puisque le film de Ronald Krauss dispose d'un budget réduit qui ne lui permet pas de s'adonner à des travellings ou à des cadrages alambiqués (et donc couteux) à mettre en place. La seconde vient du fait que ce style est à la mode lorsqu'il s'agit de représenter au cinéma une intrigue "réaliste". S'ajoute évidemment à cela une photo numérique affublée d'un filtre terne et grisâtre afin de bien montrer que le monde est moche, avant que le chef op' ne décide de se lancer occasionnellement dans des plans élégiaques grossièrement lumineux lorsque l'héroïne retrouve espoir. Le scénario passe par toutes les étapes balisées que l'on puisse imaginer, au point que l'on voit le film avant même qu'il ne se déroule véritablement sous nos yeux. Néanmoins, bien qu'éminemment surexplicatif et outrancièrement larmoyant, Gimme Shelter parvient malgré tout à réserver de petites séquences plus mélancoliques et plus subtiles qui s'appuient moins sur des dialogues (maladroits) pour privilégier un judicieux choix musical, d'éclairage ou d'interprétation - notamment une belle scène d'accouchement et une séquence d'errance nocturne au cours de laquelle la jeune héroïne va se réfugier dans une voiture sur fond de Lana Del Rey.
Mais ne nous voilons pas la face, l'atout maître de ce film - comme tous ceux appartenant au même type de long métrage - ne réside pas du tout dans sa mise en scène scolaire à la grammaire pauvre, ni dans son script peureux qui suit une recette sans jamais s'en détourner pour surprendre ou tenter d'élever les ingrédients (quitte à faire dans le prévisible, autant le faire un peu mieux et avec plus d'intensité que les autres !). Il se trouve évidemment dans son casting et, ici, surtout dans la prestation de son actrice principale qui soutient l'oeuvre sur ses frêles épaules. En effet, ses partenaires s'en sortent admirablement mais sont clairement dans une forme de racolage visant à séduire les votants des cérémonies à récompenses : la sexy Rosario Dawson a choisi le contre-emploi radical et s'enlaidit à l'excès pour surjouer une mère junkie irrécupérable ; Brendan Fraser veut encore montrer qu'il n'a (effectivement) plus rien de l'ersatz d'Indiana Jones/du jeune premier prometteur révélé dans La Momie de Stephen Sommers (à sa décharge, il se débrouille pas mal du tout) ; et James Earl Jones apparait sporadiquement pour utiliser sa fameuse voix grave (celle de Dark Vador) non plus pour faire peur mais pour servir sa composition de l'inévitable prêtre à la sagesse incommensurable montrant à la pécheresse la voie de la rédemption.
Le véritable centre d'intérêt se trouve chez Vanessa Hudgens et dans la façon dont ce nouveau rôle vient conclure son récent parcours qui l'a vu enchainer les rôles dégradants n'ayant d'autre but que de détruire son image de fille naïve qui tenait l'affiche de High School Musical, une comédie musicale - insupportable - pour ados produite par Disney. En effet, c'est par cette oeuvre que Hudgens a été brutalement révélée au grand public aux côtés de son partenaire Zac Effron, à l'instar de Robert Pattinson et de Kristen Stewart dans la série vampirique Twilight ou encore de Daniel Radcliffe et d'Emma Watson avec les huit aventures cinématographiques du sorcier Harry Potter. Un personnage encombrant qui l'empêche d'être prise au sérieux et qui lui interdit l'accès à des rôles plus alléchants dans des projets artistiques plus glorieux. Comme ses comparses pré-cités, elle s'acharne à tuer son personnage-icône et à enterrer son passé pour s'offrir un bel avenir. Et la demoiselle n'a pas hésité dernièrement à incarner des jeunes filles extrêmes, au point que le danger de s'enfermer dans ce type de figures la guette plus que jamais : folle aguicheuse et dingue de la gachette dans Sucker Punch, prostituée dans Suspect et dans Machete Kills, gamine sexy et autodestructrice dans le poseur Spring Breakers, et maintenant fille de camée qui a été violée et qui est enceinte ! L'actrice a pris du poid, se coupe les cheveux dès l'introduction, se met un piercing et des tatouages, parle vulgairement,... La transformation physique est attendue mais Hudgens réussit à ne pas trop capitaliser là-dessus. Parfois en retrait, discrète et pourtant de tous les plans, elle montre une force et une sensibilité que ses précédents projets lui empêchaient de dégager. S'il faut une quelconque raison pour retenir Gimme Shelter, c'est surtout parce qu'il marque définitivement sa (re)naissance.
5.5 / 10