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Un blog regroupant les critiques et les articles de deux frères, cinéphiles amateurs mais érudits (un peu, en tout cas)

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LES SORCIERES DE ZUGARRAMURDI

Titre original : Las Brujas de Zugarramurdi

Film espagnol sorti le 8 janvier 2014

Réalisé par Alex de la Iglesia

Avec Hugo Silva, Mario Casas, Carolina Bang,...

Comédie, Fantastique

En plein jour, un groupe d'hommes braque un magasin d'or de la Puerta del Sol à Madrid. José, père divorcé en plein conflit avec son ex-femme, Tony, son complice, sex-symbol malgré lui, Manuel, chauffeur de taxi embarqué contre son gré dans l'aventure, et Sergio, le fils de José, partent en cavale. Leur objectif : atteindre la France en échappant à la police. Mais arrivé près de la frontière française, dans le village millénaire de Zugarramurdi, le groupe va faire la rencontre d'une famille de sorcières, bien décidées à user de leurs pouvoirs maléfiques pour se venger des hommes...

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Evidemment passé inaperçu lors de sa sortie française, le dernier film d'Alex de la Iglesia, malgré son air d'amusante oeuvre anecdotique, est l'une des meilleures farces corrosives que l'on ait pu voir dernièrement. Bien qu'elle paye le prix de sa folie, de son incessante inventivité et de sa liberté de ton par un rythme trop effréné et un récit foutraque pourvant désarçonner les adeptes du "bon goût", du "politiquement correct" et de la demi-mesure, cette lutte des sexes dégage une bonne humeur et un esprit frondeur qui la rendent non seulement éminemment jubilatoire mais aussi plus indispensable qu'on le croyait au départ.

Forcément passé à la trappe en France à cause d'une distribution mesquine dans les salles de cinéma de notre beau pays - comme cela avait été le cas de tous ses précédents films - le dernier long métrage de l'espagnol Alex de la Iglesia (Le Crime Farpait, Le Jour de la Bête, le terrible Balada Triste), derrière son argument de "récréation barrée" élaborée par un cinéaste alors fortement marqué par un douloureux divorce, s'impose comme un objet "fun" aussi inventif que méchamment transgressif. Puisant dans le folklore basque pour installer une chouette assise mythologique à son monde, le film prend pour postulat que le petit village de Zugarramurdi, perdu dans les Pyrénées et réputé parce qu'une quarantaine de ses habitants ont été emprisonné durant l'Inquisition car on les soupçonnait de s'adonner à la magie noire, est toujours peuplé par des sorcières au début de ce cher XXIème siècle. Comme son titre et son intrigue principale l'indiquent, le dernier "bébé" d'Alex de la Iglesia est son nouveau "film de monstres", un pur long métrage fantastique qui s'assume, prouvant encore une fois que le cinéma espagnol n'est pas, contrairement au cinéma français, embarrassé à l'idée de s'adonner au film de genre afin de donner naissance à des oeuvres populaires, personnelles et fortement marquées par l'identité du pays qui les produit.

On voit mal un de nos producteurs avoir l'audace de financer un "roller coaster" pareil, aussi impertinent que dingo, quand on voit la frilosité avec laquelle les distributeurs mais aussi le public français abordent le "genre" hexagonal. Ce qu'il y a de proprement réjouissant chez Les Sorcières de Zugarramurdi, c'est son côté débridé et totalement imprévisible qui rend son univers, certes parfois maladroit et trop boursouflé, mais avant tout extrêmement dynamique et vivant. De la Iglesia, à l'instar d'un Sam Raimi (Le Monde Fantastique d'Oz), d'un Peter Jackson (Le Hobbit - partie 1 et partie 2) ou d'un Guillermo Del Toro (Pacific Rim), est un cinéaste généreux qui prône la maxime suivante : "mieux vaut donner trop à voir que pas assez". Alex de la Iglesia souhaite avant tout que son public soit rassasié et qu'il en ait pour son argent, au risque de faire déborder la coupe et d'obtenir une oeuvre si dense, si vivace et si éprouvante que sa digestion par le spectateur peut se révéler délicate si ce dernier réchigne à se laisser emporter par ce tour de manège cinématographique.

Cédant à tous ses délires, Alex de la Iglesia offre beaucoup dans Les Sorcières de Zugarramurdi, peut-être un peu trop aux yeux de ceux qui préfèrent les récits sages et carrés dans lesquels rien ne daigne sortir de ces cadres parfaitement composés et étriqués. Les Sorcières de Zugarramurdi est un "trip" agressif qui part en effet dans tous les sens, mais toujours dans les plus surprenants qui soient. Un peu à l'image du passionnant Le Transperceneige de Bong Joon-ho l'année précédente, il est impossible de prévoir ce qui va se dérouler lors de la séquence suivante. Le film est si inventif qu'il en devient totalement imprévisible, bien qu'il conserve malgré tout une cohérence globale. Et c'est à cause de cet aspect-là qu'il faut défendre avec acharnement un tel long métrage puisque ce dernier est perdu au milieu de productions toujours plus artificielles, dénuées d'âme et de saveur visant à plaire au plus grand nombre - et si possible d'abord à la critique sur papier glacé qu'elles perçoivent comme la garante du bon goût cinématographique. Car il est évidemment beaucoup plus facile de se moquer de Les Sorcières de Zugarramurdi que de le défendre envers et contre tous en avouant aimer son côté joyeusement bordélique et iconoclaste.

Le rythme de la narration ne laisse place à aucun temps mort, ce qui entraine un enchainement dans les réactions de certains personnages que l'on pourrait aisément qualifier de "précipité". Cela est particulièrement le cas au niveau de l'histoire d'amour entre la sorcière Eva incarnée par la sulfureuse (c'est vraiment le moins que l'on puisse dire) Carolina Bang et le cambrioleur divorcé Jose (Hugo Silva), bien que le caractère très changeant de la jeune femme finit par correspondre au fait qu'elle soit une adolescente un peu dépassée émotionnellement parlant par son premier coup de foudre. Le récit souffre de quelques incohérences et d'une poignée de raccourcis mais cela ne suffit pas à faire sauter la suspension d'incrédulité tant l'ambiance du long métrage, foncièrement fantastique, ne l'oblige pas à s'astreindre aux règles de la réalité. Le film ne dispose pas non plus du budget qui lui aurait permis de parfaitement retranscrire toutes ses ambitions formelles, en particulier l'apparition de la "Déesse" - une géante aux protubérances mammaires démesurées fortement inspirée de la "Vénus de Willendorf" - au cours de la séquence finale. Mais il serait ingrat de dire qu'Alex de la Iglesia ne tire pas le meilleur de la somme d'argent un poil contraignante qu'il a reçu.

Chaque centime est par contre visible à l'écran, que ce soit du côté des trucages, des mouvements virevoltants de la caméra et des milliers de détails servant parfaitement à donner une tangibilité à ce monde décalé dans lequel se confrontent des sorcières carnassières et des cambrioleurs immatures, tous totalement dépassés par leur rapport avec ce mystérieux sexe opposé. Cette opposition radicale entre les variations exacerbées du féminisme et du machisme met en relief leurs contradictions, révélant l'absurdité mais aussi l'inévitabilité de cette guerre entre deux sexes qui ne se comprennent pas car n'appréhendent l'autre "bord" que par les clichés qu'ils s'en sont faits pendant des siècles. Certains accuseront le dernier long métrage du cinéaste espagnol d'être principalement misogyne tout en mettant convenablement de côté la caractérisation pas plus flatteuse des personnages masculins. Mais ce serait un projet injuste.

En effet, les sorcières sont des monstres de notre inconscient collectif supposés être une hypertrophie de la peur des hommes vis à vis des femmes et de leur "inquiétante" sexualité. Si De la Iglesia avait fait un film "féministe" avec des sorcières, il aurait ainsi cédé à la mode du moment qui consiste à oter tout aspect ambivalent ou dérangeant chez les créatures phares de notre imaginaire (zombies, vampires,...), les vidant au passage de toute leur portée symbolique. Tout le monde en prend donc pour son grade et Alex de la Iglesia s'éclate à retourner les opinions pré-conçues au visage des personnages et du public. Et c'est cette constante caricature sous-jacente des relations hommes-femmes qui fait de cette pétillante et insolente bande dessinée mouvante une oeuvre plus pertinante qu'on le croyait de prime abord. Un spectacle survitaminé qui est d'abord extrêmement jubilatoire (la séquence du repas et le climax chanté dans la grotte sont plus que réjouissants), faisant évoluer ses personnages mémorables et attachants par le biais de péripéties et de son humour irrésistible. Et au final, en faisant cela, Les Sorcières de Zugarramurdi parvient à dire beaucoup de choses sur l'état actuel de notre société, ses tabous, ses inégalités et ses préjugés.

8.5 / 10

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